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Le Roman de Tristan et Iseut illustré par Maurice Lalau

 Maurice Lalau (1881 – 1961) était un illustrateur et peintre français. Il avait également utilisé le pseudonyme de Maurice Manoi.

Cette version:  Le Roman de Tristan et Iseut a été publié par William Heinemann de Londres, et par JB Lippincott à Philadelphie, en 1910.
Frontispice: Tristan et Iseult
Le château est situé sur la côte , bien fortifié contre toutes les agressions…
Elle seule, initiée à l’utilisation des philtres, pourrait sauver Tristram
Tristram élança son cheval contre lui avec une telle furie …
A ce moment Bragwaine est entrée, et a vu comment ils se regardaient en silence, ravis et étonnés …
Après avoir convoqué tous ses barons, Le roi Mark prit Iseut la Blonde pour épouse …
Dans les branches, le roi est rassuré…
Les amants vivaient tapis dans le creux d’un rocher …
De nuit, en passant par les bois une dernière fois, ils partirent en silence…
Les portes du palais étaient ouvertes à tout venant; riches et pauvres pouvaient s’asseoir et manger
Sous les arbres, il la serra contre son cœur, sans un mot
Elle a pris la cloche magique, et a sonné une dernière fois, puis la jeta dans la mer
Le roi Marc et Iseut la Blonde étaient assis aux échecs
Tristram se déguisa en mendiant
Elle a rendu l’âme et elle est morte à côté de lui de douleur

Tristan et Yseult – Résumé -3/3-

Illuminated letter 'L ' - from The Romance of Tristram and Iseut. Illustration by Maurice Lalau. Published 1910.

Les seigneurs exigent cependant qu’Iseult ne rentre en grâce qu’à la condition qu’elle puisse prouver qu’elle n’a jamais trompé Marc.

Marc souffre d’être séparé de son neveu aussi Yseut lui propose-t-elle de faire serment devant les autorités de l’église qu’elle n’a jamais entretenu de relations coupables avec Tristan : les barons seront bien obligés de la croire et tout le monde vivra en paix. THE BEGGAR CARRIES ISEULT - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph BedierElle organise la cérémonie : pour se rendre au lieu dit, le « Mal Pas » elle traverse un marécage juchée sur les épaules de Tristan déguisé en Lépreux et jure que  » Jamais aucun homme ne pénétra entre [ses] cuisses, sauf le lépreux qui se fit bête de somme pour [la]faire passer le gué, et le roi Marc, son mari » Tristan peut rentrer à la cour et les amants peuvent s’aimer à nouveau.

Tristan et Iseult. - Anna Balbusso

Surpris par les seigneurs, Tristan en tue l’un puis l’autre en diverses circonstances. Et il poursuit ses visites à Iseut. Quand Tristan décide enfin de partir, il rencontre le roi Arthur en route pour Tintagel et celui-ci lui propose de se joindre à sa troupe pour passer du temps en compagnie d’Iseut. Tristan ne peut refuser; il se grime pour demeurer incognito. La fête à Tintagel est un bonheur pour tous sauf pour Marc jaloux de voir Iseut entourée de tant d’hommes et visiblement convoitée. Il organise alors un horrible traquenard : le tour du lit d’Iseut, au milieu de la chambre où tout le monde dort, est garni de fers de faux aiguisés plantés dans le sol en terre battue et cachés sous une jonchée de glaïeuls. Quand Tristan se lève pour rejoindre Iseut, il se blesse aux pieds; son écuyer réveille alors tous les dormeurs et déclenche une rixe au cours de laquelle tout le monde se blesse, escamotant ainsi l’acte de Tristan dans la confusion générale.

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Après cette sanglante entrevue, Tristan s’exile en petite Bretagne. Là il rencontre une autre Iseut, dite “aux Blanches Mains”; et la demande en mariage.

A noter : Retour de Tristan en Bretagne après de nombreuses aventures au service de l’empereur de Rome, et en Espagne. Il combat et lie amitié avec Kaherdin, fils du vieux duc de Bretagne, qui lui fait épouser sa sœur, Iseut aux Blanches Mains. Mais c’est toujours l’autre qu’il célébrait dans ses chants.

Des années passent. Un jour, un pauvre pèlerin fou qui cache son visage, se présente au palais et s’y répand en paroles insensées. On l’amène devant Iseut la blonde, entre grotesque et désespoir, il raconte leur histoire d’amour. Grâce à l’anneau de jaspe vert, Iseut finit par le reconnaître; et ils vivent de nouveau leur passion.… Pourtant… elle serait d’abord disposée le faire mettre à mort, car elle a appris qu’il avait, en Bretagne, épousé une autre Iseut, Iseut aux blanches mains…
Impardonnable félonie d’amour ! Si pourtant il ne l’avait commise que pour délivrer de lui Iseut la blonde, la seule aimée, l’Unique ? Il n’a jamais été le mari de l’autre : on n’aime qu’une fois.

Tristan retourne près de son épouse en Petite Bretagne. Tristan cherche dans les combats une diversion à sa mélancolie, à ses regrets. Lors d’un combat, il est mortellement blessé. Seule la magie d’Iseut peut le guérir. The Death of Tristan - Illustration from the 1927 edition of 'Tristan and Iseult' by Joseph BedierTristan envoie un messager la chercher à Tintagel, avec avis de hisser la voile blanche pour annoncer la venue d’Iseut, la noire pour signaler son absence. Et Tristan moribond attend. Quand arrive le navire, la voile blanche apparaît. Mais lorsque Tristan l’interroge, son épouse la dit noire, par vengeance de l’amour de Tristan pour l’autre Iseut. C’est alors que Tristan se laisse mourir. Quand Iseut débarque, elle trouve Tristan mort, s’étend contre lui et rend l’âme à son tour

The Death of Tristram marianne stokes 1902

On les enterra tous les deux ensemble dans la chapelle de la cour du roi Marc. Un chèvrefeuille avait poussé au-dessus de la tombe d’Iseult et une vigne sur celle de Tristan. Et les deux plantes s’étaient entrelacées, comme pour relier leur deux tombes ……

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Tristan et Yseult – Résumé -2/3-

Illuminated letter M from The Romance of Tristram and IseultMais Yseult – la jeune mariée – n’est plus vierge.  Commence dès lors une série de ruses, de complots et de mensonges qui ne cesseront jamais. Tout d’abord, c’est Brangien qui prend la place d’Iseut dans le lit conjugal pour la nuit de noce. De leur côté, Tristan & Iseut profitent de toutes les occasions pour se voir et s’aimer.Eowyn-from Lord of the Rings. This image reminds me of Medraut's sister, Essylt...so like her, I wish it was her.

Inquiète du risque de trahison de Brangien, Iseut commande à des serviteurs de la tuer; elle regrette cependant cet ordre que les serviteurs, pris de pitié, n’ont heureusement pas exécuté. Et Brangien reprend sa place auprès d’Iseut. Bien entendu, les seigneurs ne sont pas dupes des amours de la reine; et préviennent le roi…

Le nain, Froncin, excite perfidement la jalousie du roi Marc. Il a surpris le secret des amants et conduit le roi à l’endroit de leurs rendez-vous, au bord d’une fontaine. Mais l’eau qui reflète son image le trahit et les amants feignent une rencontre amicale.Maurice Lalau ~ Le roi eut pitié ~ Le Roman de Tristan et Iseut ~ ~ 1909

Marc cherche toutefois à confondre Iseut en lui posant d’insidieuses questions qu’elle retourne avec une habileté stupéfiante, redoublant dès lors la confiance du mari. Celle-ci décuple l’audace de l’amant, pourtant toujours malheureux de sa trahison mais incapable de renoncer à son amour. Bien sûr les seigneurs veillent; et dénoncent les amants. Marc leur tend alors un nouveau piège : il fait répandre de la farine autour du lit conjugal et s’esquive au petit matin; Tristan a vu la feinte : il saute alors dans le lit d’Iseut pour ne point marquer la farine de son pas. Hélas, il a une blessure à la jambe et le saut la rouvrant, Tristan perd son sang. Le lit ensanglanté de la reine révèle donc la visite de Tristan. Marc décide alors de punir les amants : ils périront sur un bûcher. Maurice Lalau ~ The Lovers ~ Le Roman de Tristan et Iseut ~ ~ 1909Mais Tristan parvient à s’échapper. Pour raffiner sa vengeance, Marc livre Iseut aux lépreux qui la réclament pour la contaminer et assouvir sur elle leur violence sexuelle. Mais Tristan leur arrache Iseut et tous deux s’enfuient en forêt de Morois.

A noter : Petit Crû, le chien enchanté de Tristan. Ce chien est originaire d’Avalon, le pays des fées, et son grelot calme les chagrins.

Tristan et Iseult Magdalena Korzeniewska

Commence alors une longue période de vie sauvage : Tristan & Iseut se cachent et vivent à la dure; jamais cependant ils ne se plaignent de leur sort. Un jour que Tristan revient de chasse épuisé, il s’étend près d’Iseut avec son épée posée entre eux. Marc qui les surprend, voit dans ce fait le signe de la chasteté des amants.

Tristan et Iseult Magdalena Korzeniewska 2

Cela fait trois ans que les deux amants ont bu le philtre magique et l’effet se termine.He watched them they lay - Illustration from the 1927 edition of  Tristan and Iseult  by Joseph Bedier

Le roi, en leur faisant grâce de la vie, les a voués au repentir. Ils se confessent à un vieil ermite qui leur conseille de se séparer. Ils lui obéissent. Ils regrettent leur passé et par lettre, ils demandent la permission au roi de Marc de réintégrer le château et leur place respective. Le roi accepte le retour d’Yseut mais Tristan doit quitter, seul, la cour… Avant de se séparer, les amants s’échangent des preuves de leur amour. Iseut garde Husdent, le chien de Tristan, tandis qu’elle lui offre un anneau de jaspe vert.

A suivre…

Tristan et Yseult – Résumé -1/3-

 …Aucun texte ne contient le début de l’histoire de Tristan et Iseult ( ou Iseut, Yseult ), et pour la suite plusieurs versions proposent des épisodes semblables… Ce résumé constitue donc une histoire composite…

Illuminated letter 'T ' - from The Romance of Tristram and Iseut. Illustration by Maurice Lalau. Published 1910.

Tristan est un jeune chevalier réputé pour sa bravoure, sa beauté, ses dons de chanteur et de musicien. Il vit à Tintagel au pays de Galles, auprès de son oncle, le roi Marc.

Morholt Fights Tristan Julek Heller Illustration, 1990
Morholt Fights Tristan Julek Heller Illustration, 1990

Tristan est l’enfant de Blanchefleur, la sœur de Marc, roi de Cornouailles, qui a épousé le roi de Lonnois en Bretagne continentale. En apprenant la mort de son mari, elle meurt en mettant au monde son jeune enfant qui sera nommé Tristan. Elevé par Governal, celui-ci rejoint la cour du roi Marc.

Le royaume de Cornouailles est à cette époque assujetti à une coutume ancienne : payer chaque année un tribut de de cent jeunes filles à un géant d’Irlande, le Morholt.

Tristan-Slays Beast - MAC HARSHBERGER - Illustration from the 1927 edition of  Tristan and Iseult by Joseph Bedier.
MAC HARSHBERGER – Illustration from the 1927 edition

A noter : Le Morholt : C’est le beau-frère du roi d’Irlande. Dans la version wagnérienne ,il est le promis d’Yseult… « Mor » signifie en celte « mer » mais aussi « haut », « grand ». Il est, en bref, le monstre que doit abattre Tristan-Thésée, symbole de la vieille humanité, par opposition à la jeunesse prometteuse de notre héros.

Tristan Lies in the Barge by Julek Heller 2
Tristan Lies in the Barge by Julek Heller

Tristan, défie et vainc, dans un terrible combat, le Morholt d’Irlande. Mais Tristan sort de ce combat affligé d’une blessure incurable causée par une flèche empoisonnée. Il abandonne la cour et s’en va sur une barque sans rames, sans voiles ni gouvernail, en la seule compagnie de sa lyre. Il arrive ainsi par prodige jusqu’en terre d’Irlande où Yseult la Blonde ( la belle aux cheveux d’or) , experte en arts de médecine et de magie comme l’avait été sa mère, guérit sa blessure. Tristan se présente sous le nom de Tantris pour dissimuler son identité. Mais Yseult reconnaît en lui le vainqueur du Morholt. En effet, elle compare l’ébréchure de son épée avec un fragment de métal qu’elle a extrait du crâne du vaincu. Bbrewing love potion - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult  by Joseph BedierMalgré tout, mue par la compassion et peut-être par une attirance naissante, elle soigne le blessé.

Le roi Marc, point tout jeune, est résolument célibataire, comptant d’abord sur son neveu Audret pour prendre sa succession, puis sur son neveu Tristan qui lui paraît plus digne. Mais les seigneurs de sa garde, coalisés autour d’Audret dépité, exigent que le roi se marie pour engendrer un héritier “légitime”. Se dérobant par une pirouette, Marc s’engage à épouser la femme dont un cheveu d’or vient de tomber du bec d’une hirondelle juste sur son épaule. Croyant apaiser la haine des seigneurs, Tristan se propose pour aller chercher la belle aux cheveux d’or … qu’il connaît.Bedier - Marty

Tristan se rend donc en Irlande pour la demander en mariage au nom de Marc, son oncle. Mais la main d’Iseut est promise à l’homme qui délivrera l’Irlande du dragon qui la domine. Tristan se mesure alors au dragon et le tue. Mortellement blessé, il est de nouveau sauvé par Iseut et sa mère.

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Tristan by Duncan

 

Recevant Iseut pour prix de son exploit, Tristan se conforme à sa promesse et la conduit à Tintagel auprès de Marc. Queen Drank deep draught and gave it tristan - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph BedierRedoutant l’absence d’inclination de sa fille pour un mari imposé, la reine confie alors à Brangien, la suivante d’Iseut, un breuvage magique destiné à provoquer l’amour entre Iseut et son époux à qui Brangien doit le faire boire. Puis Tristan embarque Iseut à destination de Tintagel. Iseut est à la fois charmée par Tristan et fâchée de le voir distant : en effet, Tristan se veut loyal vis-à-vis de son oncle et se détourne d’Iseut.

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Par erreur ou par calcul, Brangien leur offre un jour à boire le breuvage magique. L’amour est immédiat entre les deux jeunes gens. Arrivés à Tintagel, Iseut épouse Marc.

TRISTAN RETURNS TO KING MARK - MAC HARSHBERGER 1927 (Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier.)
TRISTAN RETURNS TO KING MARK – MAC HARSHBERGER 1927 (Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier.)

Le roman courtois de Chrétien de Troyes -2/4- Cligès

Cligès ou la fausse morte est le deuxième roman en octosyllabes écrit, en 1176, par Chrétien de Troyes.

cligesDans ce roman, à la fois arthurien (Cligès serait le neveu de Gauvain) et oriental, après un prologue où sont relatées les amours des parents du héros, Alexandre et Soredamor (soeur de Gauvain) , on assiste au débat intérieur de Fénice, qui aime Cligès et refuse de se partager entre son amant et son mari, l'imposteur Alis, qui a ravi à Cligès le trône de Constantinople….

 

 

Cligès, s’intéresse à l'adultère. Cela participe au débat provoqué par Tristan, oeuvre dont nous savons que Chrétien avait donné une variante aujourd’hui perdue. Fénice rappelle explicitement le triste sort d’Yseult, condamnée à appartenir à deux hommes, et décide qu’elle ne l’imitera jamais: “Celui qui possède mon âme doit posséder aussi mon corps”.Elle est, comme Yseult, la femme de l’oncle et la maîtresse du neveu.

Chrétien de Troyes, ne peut accepter de voir bafouer la notion du mariage chrétien, par les principes de la fin'amor. Aussi, est-il contraint d'avoir recours à toute une série d'artifices narratifs, coups de théâtre, accessoires magiques…etc

yseult coupe détail

Le « philtre magique » apparaît à deux reprises dans Cligès. La première fois, la magicienne Thessala – allusion à la tradition classique de l’expertise des femmes thessaliennes – administre à l’empereur Alis un philtre qui lui fait croire qu’il jouit des délices de la première nuit avec sa jeune épouse, tandis qu’en fait celle-ci conserve sa virginité. Ici nous avons une inversion de la situation du roi Marc, qui déflore effectivement une vierge authentique, étant dans l’illusion que c’était sa femme. Une seconde espèce de philtre est employé par Thessala pour donner à sa maîtresse Fénice les apparences de la mort et lui permettre de ressusciter au bout de deux jours.

Le bonheur de Cligès et de Fénice s’abrite d’abord dans une tour, ensuite dans un jardin, où ils sont découverts dormant embrassés sous un poirier – version affaiblie de la visite du roi Marc dans la forêt du Morois. Les deux amants, une fois l’adultère découvert, se réfugient à la cour du roi Arthur, qui leur offre généreusement un asile, tout comme, dans Tristan, les chevaliers de la Table Ronde prenaient Yseult sous leur protection.

Dans cet extrait, Fenice arrive en Grèce où elle est honorée comme dame et impératrice; mais son cœur et son esprit sont à Cligès. Elle perd les belles couleurs que Nature lui avait données. Peu lui importent son empire et sa richesse….

Cette heure où Cligès s'en alla,
Et le congé que d'elle il prit,
Comme il changea, comme il pâlit,
Ses larmes et sa contenance,…
Sont toujours en sa remembrance,
Et aussi comment il se mit
Si humblement à deus genous,
Comme s'il la dût adorer.
Moult lui plaît de s'en souvenir.
Après, pour bonne bouche faire,
Met sur sa langue, au lieu d'épice,
Un mot que, pour toute la Grèce,
El ne voudrait que qui le dit
Dans le sens où elle le prit
Y eût mis trompeuse pensée.
Point ne goûte autre friandise,
Ni autre chose ne lui plaît.
Ce seul mot la soutient et paît
Et lui apaise tout son,mal.
Quand vint le moment du départ,
Dit Cligès qu'il était tout sien !
Ce mot lui est si dous et bon
Que de la langue au coeur lui touche,
Le met au coeur et dans sa bouche
Pour d'autant plus en être sûre.

Longtemps après, il se trouva seul un jour assis près d'elle dans sa chambre. Fénice mit la conversation sur la Bretagne, lui demanda des nouvelles de monseigneur Gauvain, puis lui posa une question sur ce qu'elle craignait si fort, lui demandant s'il aimait une dame ou une jeune fille de ce pays. Cligès lui répond aussitôt : 

«-Dame, fait-il, j'aimai de là,
Mais n'aimai rien qui de là fût.
Ainsi qu'une écorce sans bois
Fut mon corps sans cœur en Bretagne.
Depuis que partis d'Allemagne
Ne sais ce que mon cœur devint,
Sinon qu'il vous suivit ici.
Ici mon cœur, et là mon corps;
C'est pourquoi je suis revenu,
Mais mon cœur a moi ne revient,
Ne veus ni ne puis le reprendre;
Et, vous, comment avez été,
Depuis qu'en ce pays vous êtes ?
Quelle joie y avez-vous eue ?
Aimez vous les gens, le pays ?
De rien autre enquérir ne dois.
— Le pays point ne me plaisait,
Mais aujourd'hui il naît en moi
Une joie et une plaisance,
Que, pour Pavie ou pour Plaisance,
Sachez-le, je ne voudrais perdre.
Je n'en puis mon cœur détacher.
Et ne lui ferai violence.
En moi n'y a rien que l'écorce,
Sans cœur je vis et sans cœur suis.
Jamais en Bretagne ne fus,
Et cependant mon cœur sans moi
S'y engagea ne sais comment.
— Dame, quand y fut votre cœur ?
Dites-le-moi, je vous en prie,
Si c'est chose que puissiez dire.
Y fut-il quand j'y fus aussi ?
— Oui, mais ne l'avez pas connu.
Il y fut tant que vous y fûtes,
Et avec vous s'en éloigna.
— Dieu ! Que ne l'ai-je su ni vu ?
Certes dame, je lui aurais
Tenu très bonne compagnie.
— Vous m'eussiez moult réconfortée,
– Et bien le devriez-vous faire,
Car je serais moult débonnaire
A votre cœur, s'il lui plaisait
De venir où il me saurait.
— Dame! certes à vous vint-il.
—A moi ? ne vint pas en exil,
Car est allé le mien à vous.
— Dame, ils sont donc ci avec nous
Nos deus coeurs, comme vous le dites,
Car le mien est vôtre à jamais.
— Ami et vous avez le mien,
L'un à l'autre conviennent bien. »

La belle dame, avec Chrétien de Troyes

La Beauté dans la légende Arthurienne: La beauté de la femme.

Au Moyen-âge, l'idée est que le corps féminin est semblable à celui des hommes, mais les organes sexuels inversés. On perçoit ainsi que la structure de la femme se tient de l’intérieur alors que celle de l’homme vers l’extérieur . En plus du corps des femmes qui est mal compris, leurs images le sont aussi. La beauté féminine au Moyen Âge est prise entre l'image d’Ève ( tentatrice, péché ) et la vision de Marie ( rédemption : beauté sacrée ).

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Heures à l'usage de Rome de Marguerite de Coëtivy. Femme de François de Pons, comte de Montfort. Bethsabée au bain 1490-1500

Sont valorisés : – La chevelure qui doit être blonde. Un large front : les femmes se tireront abusivement les cheveux par en arrière pour répondre à cette norme de beauté. Le front dégarnit, ce sont les sourcils, préférablement bruns qui embellissent la région du haut du visage.

Les auteurs qui décrivent les yeux mettent l’accent sur l’éclat et l’intensité qu’ils doivent projetés. Le nez ne doit être ni trop gros, ni trop petit, comme il est décrit par François Villon « beau nez droit grand ni petit». Les seins doivent être durs et placés haut, suivi de bras longs et d’une taille mince. Un autre critère est aussi très important et c’est la couleur de la peau. Effectivement, les femmes doivent avoir une peau blanche, on dit même que « tout ce qui n’est pas recouvert par les vêtements frappe par sa blancheur». La seule partie du corps qui peut se permettre de la couleur, c’est la bouche qui doit être douche, fraîche et rosée ( voire rouge). Les auteurs du Moyen Âge mettent aussi l’emphase sur la jeunesse du corps. Effectivement, après l’âge de 25 ans, les femmes entreraient dans une période de «désert de l’amour» et ensuite elles deviendraient vieilles.

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Détail: Yseult par Edmund Blair Leighton (1902)

L’héroïne, de Chrétien de Troyes, pourrait répondre aux critères suivants : Le poète décrit d'abord les cheveux "de fin or [d’or fin], sor [brillant] et luisant" ; le front "clerc, haut, blanc et plain [lisse]" ; les sourcils "bien fais et large entrueil [bien dessinés et espacés comme il convient]" ; les yeux "vair [brillant, vif], riant, cler et fendu [bien dessiné]" ; le nez "droit et estendu [fin]"…

La figure d'Iseult la blonde peut représenter le personnage féminin à sublimer : 

« En vérité, je vous assure que la chevelure, si dorée et si fine d'Iseut la blonde ne fut rien en comparaison de la sienne (celle d'Enide). » Erec et Enide, (v.424-426)

L'évocation du corps vient parachever ce tableau qui donne à voir la disposition harmonieuse des traits : 

Il l'admire de haut en bas jusqu'aux hanches :
son menton, sa gorge blanche,
ses flans et côtés, ses bras et ses mains.

(Erec et Enide, v. 1483-1485)
medieval

L'évocation du corps est savamment dosée :

Elle ne possédait aucune autre robe
et sa tunique était si vieille
qu'elle était percée aux coudes
Si ses vêtements étaient bien pauvres
par contre son corps en dessous était très beau

Erec et Enide, (v. 406-410)

Car le portrait de la gente dame doit s'attarder sur son visage, il doit en effet débuter par la "lumineuse" chevelure pour décrire minutieusement, trait par trait, le front, les yeux, le nez, la bouche et le menton.

15e s.Toutes les héroïnes obéissent à ce stéréotype : Nicolette (blonde elle aussi) ressemble à Enide, double magnifié d'Iseult. 

Or se chante. (C'est par cette formule que commencent tous les couplets en vers de la Chante-fable) Que la lune trait a soi.
Nicolete est avuec toi,
Ma petite amie aux cheveux blonds
Je cuit Dieus la vout avoir
Pour que la lumière du soir
par elle soit plus belle

Aucassin et Nicolete

A l'inverse, le portrait de la fée, personnage merveilleux par excellence, débute par le corps afin d'en révéler toute la sensualité : 

La dame était vêtue
d'une chemise blanche et d'une tunique à manches (portée selon la coutume par dessus la chemise)
lacées des deux côtés
pour laisser apparaître ses flancs
son corps était harmonieux, ses hanches bien dessinées
son cou plus blanc que la neige sur la branche ;
ses yeux brillaient dans son visage clair
où se détachaient sa belle bouche, son nez parfait, 
ses sourcils bruns, son beau front,
ses cheveux bouclés et très blonds :
un fil d'or a moins d'éclat
que ses cheveux à la lumière du jour.  

Marie de France, Lai de Lanval, (565-576).

Galahad Leaving Blanchefleur by Edwin Austin Abbey
Blanchefleur,  by Edwin Austin Abbey

Dans l'extrait qui suit, où il est question de Blanchefleur, si le poète s'écarte quelque peu de la rhétorique, il n'en demeure pas moins un exemple dans lequel on trouve toutes les composantes d'une beauté canonique : 

ses cheveux étaient tels, chose incroyable
Qu'on aurait dit qu'ils étaient faits d'or fin,
Tant leur blondeur était éclatante.
Elle avait le front haut, blanc et lisse
comme s'il avait été poli à la main,
exécuté par la main même d'un sculpteur
dans la pierre, l'ivoire ou le bois.
ses sourcils étaient bien fournis et espacés comme il convient,
son visage était illuminé par des yeux
brillants, pétillants, clairs et bien dessinés
son nez formait une ligne bien droite,
Et sur son visage contrastait bien mieux
la couleur vermeille avec le blanc
que le rouge sur l'argent.

Chrétien de Troyes, Le Roman de Perceval 
ou Le Conte du Graal, (v.1811 à 1825).

deJeanBourdichon Bethsabeaubain
 “Bethsabée au bain” de Jean Bourdichon, feuillet détaché des feuillets des Heures de Louis XII. Première peinture représentant une femme nue, “Bethsabée” sous l’oeil du roi David à gauche


La jeune fille (Fénice) arriva

en hâte au palais
tête et visage découverts
l'éclat de sa beauté dispensait
dans tout le palais une clarté plus vive
que n'auraient pu produire quatre escarboucles.

(Cligès, vers 2728-2733.)

La "blanchor" du teint doit trancher avec la couleur "vermeille" des joues et des lèvres (charnues et rouges comme des cerises).  

Les adjectifs : sor, luisan, cler, blan, riant, vair, anluminee et clarté se regroupent dans un même champ sémantique, celui de la lumière. Ces jeux de lumières, qui complètent le portrait, soulignent que l'héroïne doit avoir un visage radieux, signe même de sa beauté et de son noble lignage. En effet au Moyen Age, et jusqu'au début du XXè siècle, le visage hâlé est un signe de vilainie. Une femme de qualité se doit de ne pas exposer son visage aux rayons du soleil.

Dans les romans arthuriens, la beauté physique – signe extérieur de perfection humaine – est la toute première des qualités de l'héroïsme courtois et merveilleux. C'est elle qui conditionne toutes les autres qualités – morales, cette fois-ci – : honneur, sagesse, prouesse, courtoisie ou encore noblesse. Ce n'est donc pas un hasard si Chrétien affirme dans la bouche d'Enide que : 

"Li meillor sont li plus sor [blonds]" (v.968).

Sources : en particulier Elisabeth Féghali ( site : Citadelle