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Origine et destin … du « Conte du Graal »

On peut s’étonner du destin d’une œuvre littéraire, comme le « Le Conte du Graal » de Chrétien de Troyes. La question étant de se demander comment le « roman» (conte) devient-il un « mythe » ? Sans doute l’histoire de l’œuvre recèle une partie de la réponse…

bayeux-tapiss3-Hastings.jpgLes personnages sont facilement identifiés  comme faisant partie de la « matière de Bretagne » attachée à la légende du Roi Arthur …

Et, quelle en est l’origine?

– Historiquement ( si on tient vraiment à cette référence historique …) , plusieurs rois bretons , devant l’’importante menace d’invasion des Saxons, se rangent tous sous la bannière d’un dénommé Artorius.
roi-arthus.jpgCe guerrier, probablement né vers 470-475 en Cornouailles, est le chef d’une bande très mobile de cavaliers mercenaires. Tous voient en lui la seule personne capable de tenir tête à l’envahisseur. Artorius est nommé commandant en chef de la nouvelle armée et, tous unis, les rois Bretons et Gallois remportent, quelque part dans le sud-ouest de l’Angleterre vers 500-518, une grande victoire qui stoppe l’envahisseur pendant une quarantaine d’années. C’est la bataille de Mont Badon (ou Bath, ou Badbury). Quand Artorius trouve la mort dans une grande bataille, près de Camelford en Cornouailles, aux alentours de 540-542, c’est la fin de l’indépendance bretonne : à la fin du siècle, les Saxons occupent les trois quarts de l’île.

Ph-d-Alsace.gifC’est Robert Wace, dans son Roman de Brut ( Brutus ), en 1155, qui donne la coloration courtoise et légendaire à l’ « Historia regum Britanniae »du Gallois Geoffroy de Monmouth ( 1136).

Arthur devient le monarque idéal, un modèle d’humanité, de vaillance, de générosité et de délicatesse. C’est lui aussi qui, le premier, mentionne la Table Ronde, symbole politique de la société courtoise.graal et table ronde

La légende arthurienne est, dès la fin du onzième siècle, diffusée à travers toute l’Europe, et même au-delà, par les conteurs professionnels qui accompagnent les armées partant pour la Terre Sainte à l’occasion des deux premières croisades.

Chrétien de Troyes (1135-1183) , est un copiste, adaptateur de textes, et écrit sur commande, ainsi pour Marie de Champagne ( 1128-1190) au service de laquelle il reste de 1160 à 1185.

Le Conte du Graal est dédié à Philippe d’Alsace ( 1143-1191)  ( prétendant éconduit de Marie de Champagne.. ). Chrétien écrit ce roman entre 1182 et 1190, et meurt avant de l’avoir terminé.

Amour-courtois.jpgMarie de Champagne abandonne la courtoisie, à la mort de son mari, pour la dévotion. Philippe d’Alsace est fort pieux… Aussi la tonalité mystique de ce dernier roman est peut-être plus conforme aux goûts des commanditaires..

« Perceval, ou le conte du Graal » est le seul roman de Chrétien de Troyes qui suscitera un grand nombre de continuations et de reprises, donnant naissance à un mythe durable : le mythe du Graal. Le Parzival de Wolfram von Eschenbach (1201-5) est le texte le plus ancien après le Conte du Graal.

Marie de Champagne fond blanc

Marie de Blois ou Marie de Champagne (1128 † 1190), duchesse de Bourgogne, fille de Thibaut IV de Blois, dit le Grand, et de Mathilde de Carinthie. Veuve en 1162 d’Eudes II de Bourgogne. Abbesse de Fontevraud en 1174. ( Wiki..)

Voilà, ce qui en est du contexte de l’écriture de ce « roman-conte », et finalement ces explications semblent bien insuffisantes, pour comprendre, analyser et s’enrichir d’un tel texte.

Pourquoi… ?

Sans doute, le plus délicat à saisir c’est le passage du niveau conscient de la lecture au niveau inconscient de la suggestion mythique. Peut-on s’autoriser à passer de l’un à l’autre.. ? S’agit de la part de l’auteur, qui parle par images, jeux de mots … de simples allégories.. ? Par exemple :

–       Le « gaste pays » ou pays dévasté a t-il un rapport avec la blessure à la hanche du souverain ? Ce rapport peut désigner le concept de « stérilité ». Il se trouve que ce rapprochement avait déjà été pratiqué ( selon Plutarque, Isis rendit sa fécondité à Jupiter en lui séparant les jambes qui se trouvaient soudées et bloquées…)

stonehenge_sun

Certains auteurs ont montré que le conte du Graal, était le passage d’un mythe à un autre : il y a un mythe venu de la mémoire, ancien qui évoque le souvenir d’un monde païen, disparu …(notamment à travers les textes littéraires que l’auteur a pu connaître), et un mythe en création ( le Graal ) ; plus précisément la christianisation d’un mythe. Nous en avons déjà parlé…

L’apparition du Graal, dans la littérature médiévale… -2/3-

Du graal au « Graal »

Au temps de Chrétien de Troyes, un graal, est un plat, une vaisselle de riche. Dans Perceval, ce graal sert à contenir une hostie, ce qui le rend saint. Bien sûr, aujourd’hui nous pouvons ajouter qu’il put être un avatar du chaudron merveilleux des contes celtiques. Graal et lance, ne sont que des noms communs …

Joseph of Arimathea Catches the Blood of Christ in the Communion Cup, the Holy Grail  by Franz Stassen
Joseph of Arimathea Catches the Blood of Christ in the Communion Cup, the Holy Grail by Franz Stassen

C’est avec Robert de Boron que le Christ fait en personne irruption dans le discours graalien. Et c’est avec lui que le graal devient «  Le Graal », le plat de la Cène et le récipient dans lequel Joseph d’Arimathie recueillit le sang du Christ, et même le contient encore..

« Qui a droit le voudra nommer, par droit Graal l’appellera » ( La trilogie)

Chez Chrétien de Troyes, la graal est lié à une lance, qui n’est pas un simple élément décoratif. Le graal renvoie avec l’hostie à la chair du Christ, et la lance qui saigne renvoie tout spontanément à son sang, au sang de la blessure faite au flanc du crucifié par la lance de Longin. La signification du cortège, ou tout au moins l’allusion à la fois à la Cène, à la Passion, et à l’Eucharistie, est apparemment évidente. Elle l’est encore plus quand on sait que le Roi souffrant et son pays abandonné attendent leur sauveur. …

Mais, de ce rapprochement Chrétien , lui, ne nous en dit rien !

Le conte du Graal, mythe et christianisation.


Le conte du Graal, comme roman mythique ?

 * Roman initiatique : Le conte est l'itinéraire de Perceval : il accumule les bourdes par son ignorance, oublie Dieu pendant cinq ans et fait montre d’un manque de courtoisie à toute épreuve, avant de renoncer à la gloire mondaine pour embrasser la cause du Graal. Il gagne l’autonomie de la pensée et du langage, et, en se libérant des schémas figés et étroits que lui avait inculqués sa mère, franchit le passage de l’adolescence à l’âge adulte.

On peut aller plus loin : en reconnaissant toujours la même scène qui se répète : de la rencontre initiale avec les chevaliers jusqu’à la scène du graal, en passant par la rencontre de Blanchefleur et les gouttes de sang sur la neige… C'est à dire la rencontre avec l'autre, que ce soit par un visage humain, ou une forme abstraite… Cette rencontre avec l’Autre, qu’il soit humain, merveilleux ou divin, révèle à Perceval l’être, le mystère …

Dès lors, si le roman de Chrétien de Troyes est une réflexion sur l’impossible rencontre avec l’Autre, si Perceval n’est plus un chevalier particulier mais un individu qui vaut pour tout le genre humain, s’il touche à une activité humaine fondamentale et significative investie d’une valeur d’exemplarité, alors il a bien un caractère mythique

Le souvenir trop lointain du mythe primitif donne naissance à un mythe nouveau, car cette idéologie est peut-être chrétienne, mais elle est, plus sûrement, le support de quelque mystère dont on a perdu la trace et la signification aujourd’hui. Mais peu importe, finalement, que cette signification ait été oubliée, puisque c’est justement dans cet oubli du sens que se construit aujourd’hui la dimension mythique du Conte du graal.

La christianisation contre le mythe ?

La question est de savoir si les romans du graal gardent un aspect mythique lorsqu’ils deviennent chrétiens ?
Si ce qui donne au roman de Chrétien de Troyes son caractère mythique, c’est sa capacité à laisser la signifiance du graal ouverte, vide ou en devenir, en gardant possible l’interprétation par le non-sens ou par une forme de présence absolue du rien – néant ou chose absolue, altérité irréductible. Alors, c'est précisément dans cette béance que vont s’engouffrer les successeurs de Chrétien de Troyes, et la christianisation, en réduisant le sens du graal en un sens unique… récit qui devient une sorte d'hagiographie d'une relique qui remonte à Joseph d’Arimatie …

 Plutôt que de ramener à un temps mythique où hommes, fées, géants et autres créatures féériques cohabitaient, peut-on sans perdre le mythe, renvoyer à l'an zéro : naissance du Christ et début d'une histoire… ? Ou, s'agit-il de la naissance d'un nouveau mythe : celui de la chevalerie : le mythe se serait déplacé du graal à la chevalerie, de l'initiation d'un jeune homme à quelque mystère, à la justification chrétienne de la chevalerie … ?

Illustration: Le poème épique allemand : Parsifal, est composé de 1205 à 1215 par Wolfram d'Esehenbach –>

Pour certains : Mythe et christianisation semblent présenter une incompatibilité fondamentale ; ils sont « adversaires » [Brunel 1988, p.10] : le premier est implicite, appuyé sur un en-deçà du récit et de la raison, la seconde est portée par un discours construit, rationnel et conscient.

Sources : Catherine Nicolas maître de conf. Montpellier