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Le Merlin en prose – Robert de Boron

Merlin - Timbre anglaisLe Merlin en prose est attribué à Robert de Boron. Il semble avoir été composé au tout début du XIII°s.

Il fait partie d’une trilogie (de Robert de Boron), L’estoire du Graal Le Merlin en prose et le Perceval en prose…

Eude vieux manuscritsC’est un peu plus compliqué: Ce qui nous reste de l’oeuvre de Robert de Boron comprend un roman de l’Estoire du Graal, qui compte 3500 vers, et le début d’un roman de Merlin, interrompu au vers 502, au milieu d’une phrase . Mais le tout fut mis en prose, et dans ce deuxième état le  »Merlin » est complet.

Joseph d’Arimathie, raconte la première consécration du mystérieux Graal et annonce qu’il sera plus tard porté en Occident et trouvé par un chevalier de la famille de Joseph d’Arimathie.

Dans le second, Merlin, la scène est transportée dans la Grande-Bretagne; le célèbre enchanteur nous est présenté comme un enfant du diable, engendré par lui pour combattre le Christ, mais trompant l’attente de son père et servant la bonne cause par sa connaissance du passé et de l’avenir.

la conception de Merlin 2
La conception de Merlin

Dans le dernier poème Perceval, l’auteur raconte comment ce chevalier trouva le Graal perdu depuis longtemps et mit fin ainsi aux « merveilles de Bretagne ».

Histoire de Merlin L'enfer et le conseil des démons Angers, vers 1450-
Histoire de Merlin – L’enfer et le conseil des démons Angers, vers 1450

Lorsqu’il rédige le Merlin , Robert de Boron cherche à christianiser la figure de Merlin qui existe depuis le IXème siècle. En tant que ‘clerc’, il veut illustrer une morale : celle du rachat, à travers le personnage de Merlin. Cette volonté, fréquente dans la littérature arthurienne de cette époque, permet de faire entrer dans l’histoire païenne la présence de Dieu. Il s’agit aussi de trouver comment intégrer la figure du  »diable » au mythe.

Le « Merlin en prose » est le roman des origines du royaume arthurien.

a souvenir program from the 19th century play King Arthur by J.Comyns Carr, starring Henry Irving as Merlin

Le Merlin en prose s’ouvre sur le conseil des démons qui, au lendemain de la Passion, s’efforcent de créer un antéchrist et d’annihiler l’œuvre de rédemption. Il est centré sur la figure du fils du diable racheté par Dieu. Dans ce récit, où s’entremêlent chronique historique, discours didactique et moralisant, merveilles et sortilèges de la matière de Bretagne, geste épique des fils de Constant ou encore la passion amoureuse d’Uterpandragon, Merlin multiplie les fonctions.

Merlin and Arthur by alanlathwell
Merlin and Arthur by alanlathwell

Il inspire, soutient et organise les efforts de la dynastie légitime des fils de Constant, Uter et Pandragon, pour reprendre leur royaume à l’usurpateur Vertigier et en assurer définitivement, lors de la bataille de Salesbieres, l’indépendance face aux Saxons. Il persuade le nouveau roi d’établir à sa cour la Table Ronde, mais brise le cercle parfait en laissant vacant le fameux « siège périlleux », siège laissé vide par Judas à la Table de la Cène.

Par ses dons d’enchanteur et de magicien, Merlin le prophète est également celui qui, se jouant des passions et des faiblesses humaines, assure la naissance d’Arthur. Il n’hésite pas à reprendre tout aussitôt l’enfant à ses parents légitimes et à en faire, à son image, un « fils sans père », qui devra faire ses preuves, s’imposer comme l’élu de Dieu pour retrouver son Royaume et obtenir une certaine maîtrise du monde.

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Merlin-dictant-ses-prophécties-à-blaise roman-du-xiiic

Enfin, Merlin dicte à Blaise le Livre du Graal, ce livre qui relate le passé (Joseph d’Arimathie avec le Joseph en Prose), le présent (le temps du Merlin en prose) et l’avenir (le temps du Perceval en prose).

Concernant toute la partie historique du texte – la chronique des rois bretons et leur lutte contre les Saxons- le Merlin s’inspire très largement du Roman de Brut de Wace

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Après la mort de Vertigier, brûlé dans un incendie, le devin se met au service des rois légitimes de Grande-Bretagne et les aide à repousser les envahisseurs saxons. Lorsque Pendragon est tué sur le champ de bataille de Salisbury, Merlin transporte et érige des pierres d’Irlande sur le lieu du combat, en l’honneur du souverain défunt. Il assiste alors le frère de ce dernier Uter, à qui il suggère de fonder la Table Ronde..

Merlin et les pierres de Salisbury (extrait)

Lorsque grands seigneurs et prélats furent rassemblés, il [Uter] se fit couronner et sacrer et succéda à son frère sur le trône. Quinze jours après son sacre et son couronnement, Merlin parut à la cour, accueilli avec joie par Uter et, quinze jours plus tard, il vint trouver le nouveau roi.
-Il faut que vous disiez à votre peuple tout ce que je vous avais prédit: l’invasion de ce pays par les Saxons, l’accord passé entre moi, votre frère et vous, le serment que vous avez échangé entre vous.
Uter exposa à ses sujets les actions accomplies par son frère et par lui-même d’après les indications de Merlin, mais ne parla pas du dragon dont, tout comme les autres, il ne savait rien. À la suite du rapport d’Uter Merlin dévoila la signification du dragon: il représentait la mort du roi, l’élévation d’Uter en dignité, une impérissable marque d’honneur pour son frère. En raison du dragon miraculeux qui planait dans les airs Uter se fit appeler Uterpandragon.

Les barons découvrirent ainsi le fidèle dévouement du devin et Merlin fut le maître écouté d’Uter et de son conseil.
Il régnait depuis longtemps en maintenant le royaume en paix, lorsque Merlin vint lui parler.
-Quoi! lui dit-il. C’est tout ce que vous faites pour votre frère qui repose dans la terre de Salisbury?
-Que veux-tu que je fasse? Je ferai tout ce que tu voudras et que tu me suggéreras.
-Vous lui avez juré, et moi aussi je lui ai promis, de lui consacrer un monument aussi durable que la chrétienté; respectez votre serment et je ne manquerai pas à ma parole.
-Dis-moi ce que je peux faire et je l’accomplirai de grand coeur.
-Entreprendre une oeuvre immortelle et qui à jamais résiste au temps.
-Très bien, j’y consens.
Envoyez chercher d’énormes pierres qui sont en Irlande et des bateaux pour les transporter. Si énormes soient-elles, je saurai les dresser; j’irai montrer à vos gens celles qu’ils doivent apporter.
Uter approuva cette expédition et envoya hommes et bateaux en grand nombre; quand ils furent là-bas, Merlin leur montra des pierres colossales pour leur longueur et leur largeur.
-Voici, dit-il, les pierres que vous êtes venus chercher et que vous emporterez.
En les voyant, les hommes jugèrent que c’était une folie et déclarèrent que personne au monde ne pour­rait même en faire bouger une et ils refusaient de les embarquer. Merlin leur répondit que dans ces condi­tions ils étaient venus pour rien. Alors ils s’en retour­nèrent chez le roi, lui exposèrent la besogne inouïe que Merlin leur avait commandée et qui à leur avis était au-dessus de toute force humaine.
-Attendez qu’il revienne, dit le roi.
Quand Merlin fut de retour, Uter lui rapporta les paroles de ses gens.
-Puisqu’ils me font défaut, répondit Merlin, je tiendrai ma promesse.
Il eut recours aux ressources de son art magique et fit venir les pierres d’Irlande qui sont encore aujourd’hui au cimetière de Salisbury Swinside stone circle, in the Lake District, England et quand elles furent en place, il invita Uterpandragon et une grande partie de son peuple à venir admirer le prodigieux amas. Arrivés sur les lieux et en pré­sence de ce spectacle, ils avouèrent qu’aucun être humain n’était assez fort pour en soulever une seule et qu’il aurait fallu beaucoup d’audace pour embar­quer pareilles masses. Ils se demandèrent, éberlués, comment Merlin les avait transportées à l’insu de tous. Merlin leur ordonna de les dresser, car elles seraient plus belles debout que couchées sur le sol.
-Personne, dit Uter, n’en serait capable sauf Dieu et toi-même.
-Allez-vous-en, dit Merlin, je m’en chargerai et j’aurai tenu la promesse faite à Pandragon, j’aurai entrepris pour lui une oeuvre que personne ne pourrait mener à bien.
C’est ainsi que Merlin érigea les pierres d’Irlande qui sont au cimetière de Salisbury et qui y resteront aussi longtemps que durera la chrétienté.

Robert de Boron, Merlin, traduction Alexandre Micha, éd Garnier-Flammarion, 1994

Robert de Boron et le Graal. -2/2-

«La position de Robert de Boron dans la tradition romanesque du Graal est décisive, non pas tant, comme on le dit, par les innovations qu’il introduit dans l’histoire du Graal que par la forme d’écriture et de compilation qui est la sienne. Chacun le sait : il est le premier à faire du Graal le calice de la Cène (encore cette formulation est-elle doublement inexacte, car il ne s’agit pas vraiment de la Cène et le Graal n’est pas essentiellement un calice), dans lequel Joseph d’Arimathie a ensuite recueilli le sang du Christ…»  Michel Zink – Collège de France

Christ Graal

On lit généralement Robert de Boron comme le continuateur de Chrétien de Troyes, en effet le Joseph d’Arimathie « christianise définitivement le graal en s’inspirant d’écrits apocryphes » (J.-M. Fritz). « Pourtant rien ne dit, ni que la légende ait connu une évolution cohérente allant vers la christianisation, ni que les étapes de cette évolution au tournant du XIIe et du XIIIe siècles se réduisent à Chrétien et ses continuateurs d’une part, à Robert de l’autre. Le Parzival de Wolfram est même un indice du contraire et accréditerait plutôt l’idée que Chrétien, à sa manière épurée, n’a retenu que le peu qui l’intéressait d’une matière foisonnante. » Michel ZinkThe Holy Grail with the Blood of Christ

Robert de Boron n’a sans doute pas ignoré qu’à son époque, vers 1229, un moine de l’abbaye cistercienne de Fromont ( qui existait de puis 1141, et il n’en reste que des vestiges …), en Ile de France, non loin de Beauvais, avait écrit, en latin bien sûr, une sorte de chronique historique, et pour l’année 717 (!), s’exprime ainsi :Cisterciens stjacques8 « En Bretagne, un ermite se fit montrer par un Ange, l’histoire de Joseph d’Arimathie, celui qui descendit le corps de Chist de la croix et celle de la Coupe, avec laquelle le Sauveur avait célébré la Cène avec ses disciples et cet objet est connu dans l’histoire sous le nom de  »Grasal » or, chez les francs il désignait un plat destiné à servir des personnes de haut rang. Ce document a disparu, mais des princes français le font refaire en ce moment… »

Ce moine mélangeait tout, bien entendu, et jamais ledit document ne fut retrouvé, et le fait qu’il en fait allusion montre combien à l’époque, le merveilleux était bien accepté…

Robert de Boron et le Graal. -1/2-

Robert de Boron, né en territoire de Belfort, est au service de Gautier de Montbéliard. Gautier s’embarque pour la Croisade en 1201, et meurt en Terre sainte en 1212.

Robert de Boron découvre la littérature byzantine et syriaque… Il a le projet d’une grande synthèse poétique…

Il a l’intuition de rattacher les légendes celtiques, avec le mythe du Graal, ramené aux origines du christianisme et écrire une sorte d’allégorie chrétienne de la Rédemption.

 Joseph of Arimathea walks on water holding the holy grail
Joseph of Arimathea walks on water holding the holy grail

Ses sources sont dans la Bible, mais aussi dans des textes apocryphes comme l’Évangile de Nicodème et La Vengeance du Sauveur. On nous dit, en particulier, comment Joseph fut maintenu en vie dans sa prison grâce au « vaissel » dans lequel le Christ avait institué l’Eucharistie au cours de la Cène, vase qui est aussi le calice où fut recueilli son sang. Le transfert de cette relique à Glastonbury assure le lien entre les âges et les civilisations : le calice devient le Graal.boron-graal

Le  »Merlin » raconte l’histoire du Graal jusqu’à la fondation de la Table ronde annoncée sous forme de prophétie par ce curieux personnage, décrit précédemment par Geoffroy de Monmouth.

C’est à la cour des Plantagenets qu’il écrit son œuvre. Bien au fait des mythes de son temps, des légendes celtiques, Robert de Boron affirme qu’il tient la substance de son récit d’un texte latin appelé le Grand Livre, rattaché à la Table Ronde … Une histoire reliée à celle des roi anglais, puisque par Merlin, le Roi Arthur est reconnu, roi des Bretons…

Le saint Graal et Table ronde
Le saint Graal à la Table ronde

Le XIIe siècle, qui abrite le récit est fort agité par les querelles brûlantes autour du dogme de la Transsubstantiation, adopté en 1215 par le Concile de Latran.

C’est en vers que Robert de Boron a composé sa trilogie : le  »Joseph d’Arimathie ou Roman de l’estoire dou Graal  »,  »Merlin  » et  »Perceval ». Seuls le premier de ces trois textes et le début du deuxième nous ont été conservés dans un manuscrit, mais une ou plusieurs versions en prose (Merlin en prose, Perceval de Modène et Didot-Perceval) nous transmettent le contenu de l’œuvre.

Perceval et la Quête du Graal, chez Robert de Boron. -2/2-

perceval dormant à coté du lion qu'il a sauvé rêve
Perceval dort à côté du lion qu'il a sauvé …

Pour Robert de Boron, Perceval – son élu – est le petit-fils de Bron, beau-frère de Joseph d'Arimathie. Bron, avec qui débute la lignée des « gardiens du Graal ». C'est ce même Bron qui achève, sur l'ordre du Christ, la translation du Graal d'Orient en Occident, en installant le château du Graal à Avalon ( revendiqué par Glastonbury …?…).

 A cette histoire centrée sur Joseph, Robert de Boron en ajoutera une autre narrant la naissance et la jeunesse de Merlin. De cette partie, il ne reste que le début ; mais nous possédons sa reprise en prose par un anonyme, qui écrivit un cycle composé d'un Joseph, d'un Merlin, d'un Perceval et d'une courte Mort d'Artur. C'est de ce texte que proviendront une grande partie des éléments contenus dans le cycle du Lancelot-Graal.

perceval et la tentatrice
Perceval et sa tentatrice …

C'est dans cette œuvre, que l'on trouve le premier accomplissement de la Quête du Graal par un des héros. En effet, chez Robert de Boron, le héros de la Quête, qui est encore Perceval, va finir par guérir le Roi Pêcheur et ensuite lui succéder comme « roi du Graal ». L'échec du roman de Chrétien est oublié, refoulé pourrait-on dire ! Reste, que l'oeuvre parachève le rapprochement entre des mythes occidentaux d'origines celtiques, et des histoires provenant de l'antiquité judéo-chrétienne. On peut ainsi dire que cette oeuvre raconte une histoire symbolique qui va du Christ à Perceval, ou de la Cène à la Table Ronde.

Apparition graal
Apparition du Graal

Ensuite : Perceval va être relégué au second plan, il sera supplanté par Galaad dans « La Queste del Saint Graal ». Ce nouveau héros prédestiné, encore plus parfait que le chevalier parfait qu'était déjà Perceval, se rattache au Lancelot en prose qui, avec l'échec de la Quête de son père Lancelot du lac, annonce sa naissance. Enfin, la fin de l'oeuvre de-Robert de Boron, deviendra le roman  qui va clôturer le cycle arthurien : La mort d'Artu.

(1) La Queste del Saint Graal est un roman en prose appartenant au cycle du Lancelot-Graal et composé dans les années 1225-1230 par un auteur resté anonyme

Vision du Saint Graal Sir Galahad, accompagné par Sir Bors, et Sir Perceval

Vision du Saint Graal Sir Galahad, accompagné par Sir Bors, et Sir Perceval – par Sir Edward Burnes-Jones

Perceval et la Quête du Graal, chez Robert de Boron. -1/2-

ParzivalLe récit de Chrétien de Troyes puise dans l'antique fond celtique; celui de Robert de Boron ( 1190-1200) amorce la christianisation du Graal…

Conformément à la version de Chrétien de Troyes, Perceval est au centre du récit (Gauvain n'apparaît plus). Le thème de la question à poser demeure, de même que l'échec de Perceval lors de sa première visite au Château du Roi pêcheur.

Vers 1205-1210, on passe d'une forme en vers, à des mises en prose ; prose qui servait jusque-là à la traduction et au commentaire des textes sacrés, elles sont fondamentales pour l'avenir des romans du Graal qui seront presque tous écrits sous cette forme.

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Joseph d'Arimathie et le Graal

Les éléments bretons et les épisodes fantastiques s'estomperont progressivement, dernières lueurs de cultes disparus. Merlin, le druide-prophète qui lit le futur et en avertit les rois Uterpendragon et Arthur en sera l'un des derniers vestiges, dans la version de Robert de Boron (1200).

Robert de Boron, puise dans les évangiles apocryphes (non retenus dans le 'canon' ), comme L'Evangile de Nicodème ou Actes de Pilate, composé en grec au IVe siècle, qui met l'accent sur la mort et la résurrection de Jésus mais aussi sur la figure de Joseph d'Arimathie. Robert de Boron en fait un personnage central de la quête : c'est lui qui recueillit le sang du Christ dans la coupe de la Cène et la transféra dans l'Angleterre pré-arthurienne. Ensuite, on aurait perdu sa trace.

 

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Jésus, et la Coupe

Chez Robert de Boron (Roman de l'histoire du Graal ou Joseph d'Arimathie, 1200), le Graal est donc le récipient dans lequel Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang des plaies du Crucifié et le plat dans lequel le Christ aurait mangé l'agneau du Jeudi saint, lors de la dernière cène.

Dans la symbolique chrétienne, la coupe est d'ailleurs omniprésente : elle désigne l'Eucharistie, la Coupe du salut… Quant à la lance qui saigne, elle devient celle de Longinus, le centurion qui frappa Jésus sur la croix.

Perceval, abandonnant les séductions de l'amour courtois, de la gloire mondaine et des mirages de la vie chevaleresque, offre ici sa vie à la contemplation du Saint Vase.

Au moment, où le royaume d'Arthur entre dans une sorte de léthargie, Perceval, apprend l'origine, le devenir et le sens du Graal… Et c'est en lui qu'est enfin révélé non pas « à qui on fait le service du Graal » comme chez Chrétien de Troyes, mais « à quoi il sert et pourquoi il intervient dans l'univers des hommes »

Galaad, Bohort et Perceval en prière devant le Graal 2

Galaad, Bohort et Perceval

en-prière-devant-le-Graal

Au château du Roi pêcheur, il ose, cette fois : « A quoi servent ces objets que je vois ici porter ? » Ces mots qui osent enfin lèvent la malédiction : le roi malade se lève, guéri et « les enchantements qui pèsent sur le Royaume de Bretagne sont dissipés ». S'inscrivant dans une lignée sacrée, Perceval prend alors la place du Roi pêcheur.

« Merveilles de toutes les merveilles ! »

Seuls ceux qui sont touchés par la grâce de Dieu sont admis au "Service du Graal" qui annonce le nouveau rituel de la Messe catholique. Á l'époque, l'Église énonce le dogme de la "Transsubstantiation", Présence réelle dans l'Eucharistie, (Concile du Latran en 1215 )

Extraits de « Merlin » de Robert de Boron: écrit du 12ème siècle

Le démon, voyant que, demeurée seule et sans lumière, elle avait dans son chagrin, oublié de se signer, pensa qu’elle était bien hors de la garde de Dieu. Le démon qui a pouvoir de prendre forme humaine et de connaître les femmes, vint trouver la jeune fille et se tint avec elle durant son sommeil. Quand elle fut réveillée elle se signa : « Sainte Marie ! que m’est-il arrivé ? Ah ! Vierge sainte, priez votre cher Fils, votre Père tout-puissant de garder et défendre mon âme de l’Ennemi ! » Mais il était trop tard ; le démon en était venu à ses fins, Merlin était conçu.Conception de merlin

Le terme arrivé, elle mit au monde un fils qui semblait devoir appartenir au démon qui l’avait engendré : mais, comme la jeune fille n’avait pas subi volontairement l’odieuse étreinte, Dieu ne souffrit pas que l’enfant fut entièrement acquis à l’ennemi. Seulement, pour demeurer juste, même envers le démon, Dieu permit que Merlin eût comme son père la connaissance des choses passées ; puis, afin de rétablir la balance entre le ciel et l’enfer, Dieu joignit à la science que l’enfant recevrait de son père celle de l’avenir que Dieu lui accorderait. Ainsi pourrait-il choisir librement entre ce qu’il tiendrait de l’enfer et ce qu’il tiendrait du ciel.

En telles conditions naquit Merlin. A son aspect les matrones poussèrent un cri de frayeur, car il était velu comme jamais enfant n’avait été. Après son baptême, Merlin fut ramené à sa mère, qui l’allaita durant neuf mois ; Cependant les matrones ne pouvaient revenir de leur surprise de le voir si velu et si fort ; car à peine fut-il né qu’il semblait avoir plus de deux ans. Au bout de 18 mois, elles jugèrent qu’il était temps pour elles de revenir dans leurs logis. La mère pleurait appuyée sur la fenêtre de la tour, en tenant l’enfant dans ses bras : « Ah, beau fils ! s’écriait-elle, je recevrai la mort à cause de vous ; je ne l’ai pas méritée : mais qui voudra m’en croire ? ». L’enfant la regardant alors : « Belle mère, dit-il, n’ayez pas peur ; vous ne mourrez pas pour chose qui de moi soit avenue ». La mère l’entendit, et dans son émotion laissa choir à terre l’enfant. Les matrones accoururent : « Quoi : dirent-elles, le voulez-vous donc tuer ? » Elle raconta les mots que venait de prononcer l’enfant ; mais elles eurent beau l’exciter, il resta silencieux.

Les juges convinrent de prononcer à quarante jours de là leur sentence. Le terme arrivé, la demoiselle se présenta, tenant l’enfant entre ses bras et déclarant, comme elle avait déjà fait, qu’elle ne connaissait pas celui qui l’avait rendue mère. « Mais, dit le principal juge, on prétend que cet enfant parle comme un homme d’âge : attend-il pour le faire que sa mère soit brûlée ? » L’enfant, se tordant alors aux bras de sa mère, fut mis à terre, et s’approchant du siège des juges : « Pourquoi, dit-il, voulez-vous brûler ma mère ? » « C’est, répond le juge, parce qu’elle t’a conçu à la honte de son corps et qu’elle ne veut pas nommer celui qui t’a engendré. Nous ne pouvons violer la loi de nos pères ». « Ce serait, reprit l’enfant, à bon droit, si elle avait fait le mal qu’on suppose, et si d’autres que l’on ne punit pas n’en avaient pas fait tout autant ou plus ». « Nous la condamnons, dit le juge, parce qu’elle ne veut pas avouer ton père ». « Je connais bien de qui je suis fils, et votre mère sait mieux quel est votre père que la mienne ne sait quel est le mien ». « Que parles-tu de ma mère ? », dit le Juge. « Eh bien ! Si tu faisais droite justice, tu la condamnerais la première ! ». « S’il en est ainsi, dit le Juge à Merlin, je ne punirai pas dans ta mère le crime que je pardonne à la mienne ; mais tu me diras le véritable nom de ton père ». Merlin répondit : « Je confesserai librement ce que je n’aurais pas dit de force. Je suis né d’un ennemi dont l’ordre se nomme Incubes, ils habitent les régions de l’air et Dieu leur permet de connaître les choses et les paroles passées. C’est par lui que j’ai le secret de ma naissance. Mais Notre –Seigneur, en raison de la bonté de ma mère, de son repentir et de sa pénitence, m’a donné la faculté de connaître l’avenir ».

Le juge déclara au peuple que la mère avait été justifiée par son fils, l’enfant le plus sage qu’on eût jamais vu. Le peuple se retira satisfait.Détail de Merlin dictant ses prophéties à son scribe, Blaise; français miniature du 13e siècle de Merlin de Robert de Boron en prose (ca écrite 1200). (Manuscrit illustration, c.1300.).

Recommandations de Merlin à Blaise son confident et secrétaire  : « Je vais me rendre dans les contrées d’Occident où me conduiront des messagers venus me prendre, parce qu’ils pensent avoir besoin de mon sang. Avant de m’y rejoindre, tu suivras le chemin de Northumberland, où résident ceux qui ont la garde du Graal, et auquel tu seras un jour réuni, en récompense de ta pieuse vie et de l’œuvre que je t’aurai fait accomplir ».

Merlin à la cour d’Uther : (Pendragon envoya chercher Merlin, mais celui-ci se déguisait pour ne pas être reconnu par les messagers du Roi. Il leur dit un jour, déguisé en bûcheron) : « Eh quoi ! Le connaissez-vous ? Assurément, je sais sa demeure. Il m’a même donné charge de vous dire que ce n’est pas vous qu’il veut suivre. Annoncez à votre Seigneur qu’il ne prendra pas le château de Saisnes tant qu’Hengist sera vivant, et que, s’il veut voir Merlin, il faut qu’il vienne lui-même le chercher dans cette forêt ».

Pendragon, sur le rapport de ses messagers, laisse à son frère Uter le soin de continuer le siège et s’enfonce dans la forêt de Northumberland. Dans la ville àù il espérait le voir arriver, vient un prud’homme bien vêtu, bien chaussé et de bonne mine, qui demande à être conduit devant le roi. C’était Merlin. « Sire, lui dit-il, je viens de la part de Merlin ; il se montrerait volontiers, mais tu n’as pas encore besoin de lui ».

« Ah ! reprend le Roi, j’en ai le plus grand besoin et le plus grand désir ».

« S’il en est ainsi, il me charge de te donner de bonnes nouvelles. Hengist est mort, c’est ton frère Uter qui l’a tué. »

On envoie vérifier la nouvelle, et le prud’homme disparaît. De nouvelles transformations de Merlin se succèdent. Comme messager d’amour, il présente à Uter une lettre de dame qu’il aimait ; revenu dans sa première forme, il promet de les servir de tout son pouvoir, et de reparaître toutes les fois qu’ils auront vraiment besoin de lui.

Mais, comme c’est l’ordinaire, tous les barons qui formaient la cour du Pendragon ne virent pas de très-bon œil le grand crédit de Merlin et la part qu’il avait dans les affaires. Un d’entre eux, qui pouvait être de bonne foi dans son incrédulité, propose de soumettre la science du devin à une épreuve décisive. Il fait le malade, et quand le bruit de sa mort prochaine est bien répandu, il demande à Merlin, en présence du Roi, de quelle mort il doit mourir. « Je vais vous le dire, répondit transuillement le devin, vous tomberez d’un cheval et vous briserez le cou. »

Merlin retiré : « Il n’y a pas, du le prud’homme au Roi, la moindre apparence au genre de mort que votre devin indique. Permettez-moi de l’éprouver une seconde fois. »Merlin Paints the Young Knight's Shield

Pendragon consent ; le prud’homme quitte la ville, puis revient à quelques temps de là couvert d’humbles vêtements, l’âge et le visage entièrement contrefaits : il se met au lit et fait prier le roi de lui amener le devin. « Merlin, dit Pendragon, vous plairait-il de m’accompagner au logis d’un pauvre malade ? Nous y mènerons tel que vous désignerez ».

« Sire, répondit Merlin, le roi doit être partout accompagné de vingt hommes pour le moins ».

Ils arrivent au logis indiqué ; la femme du malade, à leur approche tombe aux genoux du Roi : « Ah ! Sire, priez votre devin de nous dire si mon cher seigneur doit mourir de cette maladie. »

« Non, dit Merlin, la maladie de cet homme n’est pas de celles dont on meurt. »

« Mais, seigneur devin, crie alors le malade, dites de quelle mort je dois mourir. »

« A ton dernier jour, dit Merlin, tu seras trouvé pendu. » Ces mots prononcés, il s’éloigne.

« Sire, dit le Baron, voici une meilleure preuve encore de l’imposture de votre devin ; comment pourrais-je mourir d’une chute de cheval et être pendu ? Je désire pourtant l’éprouver une troisième fois. »Idylls_of_the_King_Merlin conseillant Arthur, illustration de Gustave Doré pour Idylles du roi de Lord Alfred Tennyson, 1868

Il se rendit dans une abbaye, obtint de l’abbé de passer pour un de ses moines. Puis s’étant mis au lit, l’abbé vint prier le roi de visiter sa maison et d’amener avec lui son sage devin. Quand l’Abbé reçut le roi et Merlin, il demanda au roi : « Sire, faites-moi dire à votre devin si ce prud’homme va guérir ? » Merlin répondit : « Il peut se lever ; il n’a aucun mal, mais qu’il sache que le jour où il mourra, il se brisera le cou, se pendra et se noiera.

Longtemps après, le prud’homme, chevauchant en grande compagnie, vint à traverser un pont de bois jeté sur une grande rivière ; son cheval fit un faux pas, et le cavalier lancé en avant, tomba et se brisa le cou. Le corps tourna de telle manière que le manteau se prit dans une des pièces du pont ; l’homme fut retenu par les pieds tandis que sa tête demeurait plongée dans la rivière.

Le bruit de l’aventure fut grand. Pour Merlin, il déclare que les questions qu’on ne cesse de lui adresser lui déplaisent et le fatiguent ; à l’avenir il ne fera plus que des prédictions dont on ne reconnaîtra le sens qu’après leur accomplissement. « Je ne parlerai plus devant le peuple ni à la cour ». Merlin a tenu parfaitement sa parole et tous les devins, ses devanciers ou successeurs, ont imité son exemple.

Mais le Roi Pendragon et tous les hommes informés de la résolution de Merlin commencèrent dès ce moment à garder note de ce qu’il avait dit ou dirait encore. Ainsi furent commencés les livres des Prophéties de Merlin

La légende de Stonehenge :

Geoffroy de Monmouth rattache cette légende à Merlin. Les pierres de Stonehenge vinrent d’Irlande. L’évènement eut lieu sous le règne d’Aurélius Ambroise (le Pendragon frère d’Uter). Le roi aurait désiré consacrer le lieu où reposaient les illustres Bretons morts en combattant les Saxons. Aurélius Ambroise était allé visiter près de Kaercaradoc, aujourd’hui Salisbury, la sépulture des comtes et principaux guerriers égorgés par l’ordre d’Hengist. A la vue de cette longue suite de tombeaux, le roi n’avait pu retenir ses larmes, et avait pris la résolution d’élever un monument durable à la mémoire de tant de généreuses victimes. Il mande aux charpentiers et maçons, qui se déclarent incapables de répondre à ses vœux.

« Il n’y a que Merlin, dit alors Tremoun, l’archevêque de Carleon, qui puisse faire ce que vous souhaitez ».Vivien and Merlin Enter the Woods

On cherche longtemps Merlin ; on le trouve enfin près de la fontaine de Galabus, dans le pays des Gewisseans. Quand il est arrivé, le roi commence par l’inviter à prophétiser.

« Sire, dit Merlin, on ne doit découvrir l’avenir qu’en cas de grande nécessité. Si je satisfais une vaine ostentation, l’esprit qui me visite cesserait de m’inspirer et ne reviendrait plus une autre fois ».

Le roi n’insista pas, et lui parla du monument qu’il entendait élever. Merlin dit : « Si vous voulez dignement honorer la sépulture de ces hommes illustres, faites prendre la Danse du Géant sur la montagne de Killaraus, en Irlande. C’est un assemblage de pierres qui ne peuvent être ébranlées que par la connaissance profonde de l’art mécanique. Si l’on parvient à les replacer ici dans l’ordre où elles sont maintenant, elles y resteront jusqu’à la fin des siècles. »

Le roi se prit à rire : « Le moyen, dit-il, de transporter d’aussi pesantes masses à pareille distance ! La Bretagne n’a-t-elle pas assez de pierres ? »

« Ne riez pas, reprit Merlin, ces pierres d’Irlande ont des propriétés mystérieuses, de grandes vertus médicinales. Les géants du temps passé les avaient transportées de la côte d’Afrique la plus éloignée en Irlande, quand ils habitaient cette île. Leur projet était de les disposer en cuves, et d’y établir des bains pour les malades ; car c’est aux bains qu’ils demandaient la cure de tous leurs maux. C’est encore ainsi qu’ils guérissaient toutes les blessures, en mêlant à l’eau le suc de certaines herbes. Il n’est pas une de ces pierres qui ne soit douée de quelque vertu particulière ».

Les Bretons résolurent d’aller prendre ces pierres et de combattre les Irlandais s’ils essayaient de les défendre. Uter, frère d’Ambrosius, partit avec quinze mille guerriers, et, ce qui valait mieux encore, accompagné de Merlin. Les vaisseaux abordèrent en Irlande. Le roi du pays, nommé Gillomanius, en apprenant le motif de l’arrivée des Bretons, ne put s’empêcher de rire. « En vérité, dit-il, il ne faut plus nous étonner que les Bretons aient été subjugués par une couarde race étrangère, quand ils sont assez brutes et assez fous pour venir nous attaquer afin de nous enlever des pierres qui ne valent pas mieux que celles de leur pays ».

Il y eut un grand combat, les Bretons vainqueurs, coururent à la montagne de Killaraus et contemplèrent avec une grande admiration la Danse du Géant.

« Maintenant, dit Merlin, voyez comment vous pourrez mouvoir des pierres ». Tous se mettent à l’œuvre ; on emploie des câbles, des roues, des leviers, mais le tout en vain. Le devin riait de leurs vains efforts ; enfin il comprit qu’il fallait un peu les aider. Il prit chacune des pierres l’une après l’autre, et, les soulevant avec une merveilleuse facilité, alla les déposer dans les vaisseaux. Les Bretons revinrent triomphants ; les pierres, aisément transportées dans le cimetière de Salisbury, furent disposées par Merlin lui-même dans le même ordre qu’elles gardaient sur le mont Killaraus. Il ne pouvait, donner une preuve plus manifeste de la supériorité de l’art sur la force corporelle.Vivien and Merlin Disembark

Merlin avait prévu la prochaine arrivée d’une flotte de Saxons impatients de venger la mort d’Hengist et de conquérir une seconde fois l’île de Bretagne. Le Roi Pendragon avait fait les meilleurs dispositions pour bien les recevoir et les attirer loin des rivières. Les Saxons, ne trouvant d’abord aucune résistance, s’avancèrent dans les terres, pendant qu’Uter venait se placer entre eux et la mer ; de façon à les pousser jusqu’au milieu des plaines de Salisbury.

Alors, ils trouvèrent devant eux et le long de la Tamise l’armée de Pendragon, tandis que celle d’Uter s’étendait derrière eux, prête à leur disputer le retour. Or, Merlin avait averti les deux princes bretons d’attaquer résolument les Saxons dès qu’ils apercevraient dans l’air un dragon rouge, lançant des flammes de sa gueule béante. Le signal ne se fit pas attendre ; la bataille fut terrible, et, comme Merlin en avait informé Uter, le roi Pendragon y fut tué. De l’armée des Saxons, il n’échappa pas un seul guerrier.

Le premier soin d’Uter fut de faire recueillir les corps de son frère et de tous les chevaliers mortellement frappés dans cette bataille. Cela fait, Uter se rendit à Londres ; les Barons le couronnèrent et les prélats le sacrèrent. Merlin vint le trouver à quinze jours de là, et lui dit que le dragon qu’il avait vu flotter avait annoncé la mort prochaine du roi son frère, et que lui-même, en raison de ce que le dragon lui avait paru comme suspendu dans l’air, devait ajouter à son nom d’Uter celui de Pendragon.

(Peu de temps après fut instituée la Table Ronde. « Tenir cour » et « tenir Table ronde » était alors une même chose, dont on voulait que le premier exemple remontât au prophète Merlin, et au roi Uter-Pendragon. Les deux frères Pendragon et Uter auraient aussi, les premiers, fait précéder leurs armées en campagne de l’enseigne ou étendard du Dragon d’Or, qu’on portait encore au premier rang de l’armée française, dans le 11ème siècle. )

Amours d’Uter-Pendragon et d’Ygierne :

A l’une des fêtes que le roi donnait à Carduel depuis l’institution de la Table ronde, il remarqua, parmi les dames, la belle Ygierne, femme du duc de Tintagel. Il se contenta d’abord de la regarder avec un grand plaisir ; la dame s’en aperçut, et, comme elle était aussi sage que belle, elle évita, tant qu’elle put, de se trouver seule avec lui. Uter envoya des présents de joyaux à toutes les femmes, pour avoir moyen d’en adresser à la Duchesse. Elle ne put trouver de raison de les refuser, tout en soupçonnant les véritables intentions du roi.Arrivée d'Uterpandragon à Tintagel  Conception d'Arthur

Les fêtes terminées, le roi reconduisit assez loin le Duc de Tintagel et s’approchant d’Ygierne, lui dit assez bas qu’elle emportait son cœur avec lui.

Merlin sachant tout ce que désirait le roi, ne voulut rien promettre avant que le roi ne lui jure de lui accorder ce qu’il demanderait le lendemain du jour où il aurait vu Ygierne et obtenu l’accomplissement de tous ses désirs. « Je vous donnrai la ressemblance du duc, je donnerai à Ulfin la ressemblance de Jordain et je prendrai moi-même l’apparence de Breteil. Merlin dit aux gardes (de Tintagel) : « Ouvrez, voici le duc ». Uter-Pendragon vint à Ygierne et celle nuit-là engendra le bon roi Artus. Au matin, Uter prit congé d’Ygierne et partit.

Ils chevauchèrent jusqu’à une rivière où Merlin, Ulfin et le Roi se lavèrent et reprirent leurs véritables apparences.

(Le Duc est tué au combat et Uter décide de veiller sur l’avenir de la duchesse et de ses deux filles)

Mariage d’Uther Perdragon avec Ygierne :

La première des filles d’Ygierne épousa le Roi Loth d’Orcanie (des îles Orcades). Elle eut quatre fils qui jouèrent un grand rôle dans la suite de l’histoire. Le premier était Gauvain, le second Agravain, le troisième Guerres et le quatrième Gaheriet.

La seconde fille du duc de Tintagel était bâtarde, et, par conséquent, n’avait avec Artus aucun lien de parenté ; elle se nommait Morgain. Cédant aux conseils des amis de son père, le roi Uter-Pendragon lui fit apprendre les lettres en maison de religion. Elle apprit les arts et merveilles de l’Astronomie, la physique et pour sa maîtrise fut appelée Morgain la fée. D’après la promesse du roi, consacrée par serment, Merlin devait avoir la disposition de l’enfant conçu dans le sein d’Ygierne. L’enfant lui fut en effet confié aussitôt sa naissance. La reine le vit à peine ; on se hâta de l’envelopper de langes, et on le remit aux mains de Merlin, qui, sous les traits d’un vieillard, l’attendait aux portes du palais. Il le conduisit chez un preux et honnête chevalier nommé Antor, prévenu d’avance et qui avait décidé sa femme, nouvellement délivrée, à donner une nourrice étrangère à son propre fils, pour réserver son lait au jeune enfant dont elle et son mari ignoraient la famille. Le premier soin d’Antor fut de baptiser l’enfant qu’on leur confiait, et de lui donner, d’après l’avis de Merlin, le nom d’Artus. Quant au fils d’Antor, ce fut le fameux Keu, objet constant de l’indulgence et de l’affection d’Artus.

Quand Uter mourut, officiellement il ne laissait pas d’enfants, car le jeune Artus, enlevé par Merlin, passait pour le fils du preux chevalier Antor. Les barons de la terre, dans leur embarras, allèrent consulter Merlin qui, pour toute réponse, les engagea à attendre la prochaine fête de Noël, pour demander à Dieu d’éclairer leur jugement sur le choix du successeur d’Uter-Pendragon.

Dès la semaine qui précédait ka naissance du Sauveur, arrivèrent à Logres tous les barons de la terre et tous ceux qui tenaient quelque chose de la couronne. Antor y vint avec ses deux enfants ; l’aîné Keu, avait été à la dernière Toussaint armé chevalier. Sortant de la messe, les barons virent sur le perron de l’église une enclume posée sur pierre carré ? Une épée traversait l’enclume jusqu’à se ficher dans la pierre même. L’archevêque, averti de la merveille, sortit de l’église avec de l’eau bénite. Se baissant, il lut sur l’acier de l’épée les mots suivants en lettres d’or : « Celui qui ôtera cette épée, sera roi de la terre, par élection de Jésus Christ ».

C’était là le signe qu’ils attendaient du ciel. L’Archevêque leur dit dans un beau sermon que nul d’entre eux ne devait espérer la couronne en raison de sa puissance, de sa richesse ou de sa haute origine, mais qu’ils devaient tous être dès ce moment décidés à reconnaître pour roi celui qui accomplirait l’épreuve de l’épée. Il en tombèrent d’accord. L’Archevêque choisit ensuite deux cent cinquante chevaliers, de ceux qu’on estimait les plus prud’hommes et les plus considérables, pour tenter l’épreuve l’un après l’autre ; ils portèrent la main sur la poignée de l’épée, mais nul d’eux n’eut le pouvoir de l’ébranler. Alors, Chacun put s’approcher pour tenter également l’épreuve.

Le jour de la circoncision de notre Sauveur, quand la messe fut commencée, Keus appela son frère et lui dit : « Va me chercher mon épée. »

Quand Artus ne la trouva nullepart il pleura et se sentit en grand désarroi. Revenant sur le perron, il vit l’épée fichée dans l’enclume. Pensant que s’il pouvait l’en retirer, il la porterait à son frère, il l‘ôta de l’enclume. Keus la prit et demanda à Artus où il l’avait trouvée. Il lui répondit que c’était celle du perron. Keus dit alors à son père : « Sire, je serai Roi : voici l’épée du perron ». Le père s’émerveilla et lui demanda comment il l’avait eue. Il lui dit qu’il l’avait prise sur le perron même. Antor ne le crut pas et lui dit qu’il mentait. Il dit : « Keus, mon fils, ne me mentez pas, dites-moi comment vous avez au cette épée, car si vous me mentez, je le saurai et je ne vous aimerai plus. »

Keus lui répondit, honteux : « Sire, je ne vous mentirai pas, Artus me l’apporta, je ne sais comment l’il l’a ôtée ». Antor répondit : « Donnez-la moi, mon doux fils, vous n’en avez pas le droit ». Il appela Artus : « Tenez l’épée, remettez-la où vous l’avez prise ». Artus la remit dans l’enclume. Antor commanda alors à son fils Keus de retirer l’épée de l’enclume. Il essaya mais ne le put. Alors, Antor prit le jeune Artus dans ses bras : « Ecoutez-moi, beau Sire, lui dit-il, si je venais à vous faire élire roi, quel avantage m’en reviendrait-il ? »

« Tous les avantages que je pourrais avoir moi-même sont les vôtres, cher père ».

« Sire, répond Antor, Je ne suis que votre père nourricier, je ne sais qui vous engnedra ». Artus se mit à pleurer : « Que deviendrai-je si je n’ai pas de père ! ».

« Vous en avez un certainement, reprit Antor, seulement il n’a pas voulu se faire connaître. Vous m’avez été remis le jour même de votre naissance ; ma femme vous a préféré à son propre fils pour vous donner son lait, et si je vous rappelle cela, ce n’est pas afin de réclamer une part dans le royaume dont vous pourrez être roi, mais pour vous recommander d’avoir toujours pour mon fils une vraie tendresse.

(Note de l’auteur : Les comtes d’Anjuo étaient au 12ème siècle en possession de la charge héréditaire de grands sénéchaux de la couronne. Leur droit à cette charge, parfaitement établi depuis la fin du 10ème siècle, leur semblait-il remonter jusqu’au messire Keu ? Je croirais plutôt que ce fut pour donner à cette grande charge une origine reculée que Monmouth aura fait investir Keu, le sénéchal d’Artus, de la comté d’Anjou).

Cependant, Antor conduisit Artus à l’archevêque, et lui demanda pour le jeune écuyer la permission d’essayer l’épreuve de l’enclume en présence des barons, des clercs et du peuple. Artus leva facilement l’épée et la présenta au prélat, qui le prit entre ses bras et entonna un second Te Deum Laudamus. Le peuple reconnut au même moment le choix de Dieu ; mais il n’en fut pas de même des barons, qui ne pouvaient se résigner à mettre la couronne de Logres sur la tête d’un enfant de naissance obscure. L’archevêque avertit alors Artus de replacer l’épée sur l’enclume, et l’enclume se rapprochant aussitôt de la lame, le prélat invita les barons à faire tour à tour un nouvel essai.

Ils ne parvinrent pas mieux à ébranler l’épée, et s’inclinèrent en demandant seulement que l’épreuve fut recommencée à la prochaine Chandeleur. L’archevêque y consentit. Les essais se renouvelèrent donc à la Chandeleur, et donnèrent le même résultat. Artus seul leva l’épée qu’il remit aux mains de l’archevêque. Les barons insistèrent encore ; ils reconnaitront dans Artus l’élu du Seigneur, si d’ici aux Pâques prochaines personne ne vient à bout de l’épreuve aussi bien que lui. Les Pâques arrivent ; et quand Artus a de nouveau levé l’épée, les barons, prenant à part l’archevêque, lui déclarent qu’ils se soumettent à la volonté de Dieu, et consentent à élire Artus, mais à la condition que le sacre soit renvoyé à la prochaine Pentecôte. Artus jouirait, en attendant, de tout l’exercice de l’autorité royale ; et s’ils venaient, dans l’intervalle, à reconnaître que le nouvel élu ne possède pas les qualités nécessaires à un roi, ils pourraient déclarer nulle une élection que le sacre n’aurait pas sanctionnée.

Il fut donc convenu, à la satisfaction générale, que l’élection et le sacre se feraient à la prochaine Pentecôte ; et en attendant, pour essayer les dispositions du futur roi, on lui mit entre les mains de grandes richesses, des armes et des joyaux de toute espèce. Il n’en garda rien pour lui.

A la Pentecôte, l’archevêque prépara la couronne et le sacre. La veille, l’archevêque fit Artus Chevalier et Artus veilla cette nuit-là dans l’église jusqu’au jour. Durant la cérémonie du Sacre, tous s’agenouillèrent et Artus pleura et dit le plus fort qu’il put : « Je vous pardonne ». Ils se relevèrent et prirent Artus dans leurs bras. Ils l’emmenèrent revêtir le manteau royal. L’archevêque remit à Artus son épée disant : « Avec cette épée, allez défendre la justice, la Sainte Eglise et la Foi.

Emu, Artus dit alors : « Je vois ainsi comme Dieu est Seigneur de toutes choses, qu’il me donne force et pouvoir pour agir comme vous l’avez dit ». Il s’agenouilla, prit l’épée entre ses mains jointes et la leva de l’enclume. Il porta l’épée toute droite et la posa sur l’autel. Artus fut alors sacré et oint. Ainsi, Artus fut fait roi du royaume de Logres et tint la terre et le règne longtemps en paix.

Robert de Boron: Le Graal, et Merlin

Détail de Merlin dictant ses prophéties à son scribe, Blaise; français miniature du 13e siècle de Merlin de Robert de Boron en prose (ca écrite 1200). (Manuscrit illustration, c.1300.).Robert de Boron ( fin du XIIe siècle – début du XIIIe siècle) est un clerc ou un chevalier de Franche-Comté. C’est un écrivain français du XIIe siècle, auteur d’un roman en vers sur le Graal.

Détail de Merlin dictant ses prophéties à son scribe, Blaise; français miniature du 13e siècle de Merlin de Robert de Boron en prose (ca écrite 1200). (Manuscrit illustration, c.1300.).

Son œuvre, s'appuie sur celle de Chrétien de Troyes, il fait évoluer le mythe arthurien par sa christianisation. C'est lui qui fait du Graal une relique chrétienne: le Saint Calice avec lequel Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang de Jésus sur la croix.

Son œuvre est composée d'une trilogie en prose : Joseph d’Arimathie, Merlin et Perceval. Également, un roman en vers : Estoire dou Graal ( 1190), et des fragments d'un récit sur Merlin.

À la fin de son poème, Robert de Boron indique qu'il est au service de Gautier de «Mont Belyal», que l'on identifie avec Gautier de Montbéliard, seigneur de Monfaucon, mort croisé en Terre Sainte vers 1212.

Le Perceval de Chrétien de Troyes, est resté inachevé. L'épisode du Château et du Roi Pêcheur – blessé et se nourrissant de la seule hostie qu'on lui apportait quotidiennement dans un Graal – a enflammé les imaginations. On ne compte pas moins de quatre Continuations du Perceval.

boron-graalA travers, Merlin ( personnage négligé par Chrétien de Troyes ), Arthur, et Joseph d'Arimathie, Robert de Boron raconte l'histoire du Graal, vase sacré transmis du Christ – par Perceval – à toute la chevalerie, en lui donnant une mission sacrée.

L'éthique chevaleresque et courtoise devient à la fois, chez les auteurs qui suivront, l'antichambre d'une véritable mystique… Ainsi, si l'amour courtois calquait en partie la relation du chevalier à sa dame sur celui du vassal à son seigneur ou du croyant à son dieu, les auteurs du XIIIe s. utilisent à leur tour ce code élaboré au siècle précédent pour en faire l'image visible et codifiée de cette réalité invisible ei indicible qu'est une authentique vie de foi …

Merlin :

La version de Robert de Boron, sur l'origine de Merlin, est originale : il le fait naître d'une jeune nonne vierge que le Diable aurait séduite. Le personnage peut-être aussi fou que sage.Conception de merlin

D’après Robert de Boron, la table ronde est une création de Merlin pour Uther Pendragon, en souvenir de la Table de la Cène… À la mort d’Uther, la Bretagne plonge dans le chaos et la table est donnée au roi Léodagan. Lorsque Arthur arrive sur le trône et se marie à Guenièvre, fille de Léodagan, la table est donnée comme dot au nouveau roi qui installe cette table à sa cour. Dans cette version, la table accueille 150 chevaliers.

Les différents chevaliers appelés à s’installer autour de cette table ont leur nom inscrit sur le siège. Seul un siège ne porte aucune inscription et reste vacant en souvenir de Judas. C’est le « siège périlleux » sur lequel seul pourra s’asseoir le meilleur chevalier, celui qui trouvera le Graal et aura le cœur le plus pur. Ceux qui tentent leur chance mais qui ne remplissent pas ces conditions sont engloutis par la terre.


Son neveu "Hélie de Boron", serait le second auteur du Tristan en prose. Il aurait eu une liaison avec Marie de France (1344-1404) et ils auraient eu trois enfants.