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De Amore – d’André Le Chapelain

15c86d433a96cce9a93020347e10d42c08 »De Amore » d’André le Chapelain, paraît vers 1186. Ce texte fournit des renseignements précis sur le rôle que l’amour et les débats sur les questions d’amour ont pu jouer dans la société aristocratique française du XIIe s. Imprégné lui-même de tradition cléricale, Le Chapelain était aussi familier de la Bible que d’Ovide et de Chrétien de Troyes. Sa définition de l’amour courtois est lapidaire : il s’agit d’ « un embellissement du désir érotique ».Li Roumans du bon chevalier Tristan, filz au bou roy Meliodus de Loenois » translaté par « LUCE DE GAST ». Date d'édition  1401-1500 -2

André le Chapelain, un clerc intimement mêlé à la vie de la cour de Marie de Champagne, la célèbre inspiratrice de Chrétien de Troyes, prodigue d’abord à son disciple Gautier, les conseils les plus avertis dans la difficile technique de la conquête amoureuse, mais finalement, en un brusque retournement, il dénonce, avec la véhémence d’un sermonnaire, les méfaits de l’amour et accable d’opprobres la femme pourvue de tous les vices.

994891204Dans la première partie de son ouvrage, il définit l’amor purus, constituant « une source de perfectionnement » et s’opposant donc à tous les excès, notamment ceux de la concupiscence masculine. Il le différencie de l‘amor mixtus, où le désir parvient à sa réalisation. Même alors, cependant, la passion débridée se voit déniée toute valeur et est finalement ravalée au rang d’instinct bas et méprisable. Le mot clé du traité est sapiens, évoquant aussi bien la modération que la magnanimité qui devaient plus tard définir en partie l’idéal de l’honnête homme du XVIIe S.The Fountain of Life, detail of a couple embracing (15th century) Giacomo Jaquerio

Dans la première partie de son livre, Le Chapelain rend hommage à l’amour où la sexualité et l’adoration ne font qu’un. Dans la seconde, au contraire, il le représente soudain, au mépris de toute logique, comme le modèle abject de tout crime et de tout péché. Le clerc dut-il inopinément se plier à l’autorité morale de l’Église, pour qui tout amour hors norme constituait un danger ?

Foliate border with a medieval couple Book of Hours for the use of Rouen (France), ca. 1460-1470Le dernier chapitre de De Amore, où apparaissent des éléments nettement misogynes absents jusqu’alors de l’ouvrage, continue bien de célébrer l’amour courtois mais sous une forme  »domestiquée », conforme à la doctrine de l’Eglise. Après mûre réflexion, la passion se soumet à la raison, sans plus accorder aucune importance au désir ni au rêve. Dans cette seconde variante, l’amour courtois dédaigne la tentation des sens, dépasse son égocentrisme et réalise une union transfigurée avec l’être aimé. Une nouvelle fois, la femme est idéalisée : aussi parfaite qu’inaccessible, elle est l’objet d’une vénération constante mais sans espoir.

Book of Hours, MS M.677 fol. 3r - Images from Medieval and Renaissance Manuscripts - The Morgan Library & MuseumLa position de Le Chapelain, à la fois théoricien de l’amour courtois transgressif et représentant de l’enseignement répressif de l’Église, confère à son texte une dichotomie saisissante. Ce dualisme profond est caractéristique du Moyen-âge. La Fin’amor représentait une tentative pour échapper au temps, non dénuée d’une dimension utopique…

L’amour courtois, qui ne se réalisait qu’en dehors du mariage, avait beau se caractériser par des éléments cultuels, et même religieux, il n’avait au fond presque rien en commun avec la conception chrétienne de l’amour ….

Sources: Verena Heyden-Rynsch, La passion de séduire

Les Préceptes d’Amour

1. Fuis l’avarice comme un fléau dangereux et, au contraire, sois généreux.Master of Guillebert de Mets, Tender Embrace  marginal decoration, c.1425-30

2. Evite toujours le mensonge.

3. Ne sois pas médisant.

4. Ne divulgue pas les secrets des amants.

5. Ne prends pas plusieurs confidents à ton amour.

6. Conserve-toi pur pour ton amante.

7. N’essaie pas sciemment de détourner l’amie d’un autre.

8. Ne recherche pas l’amour d’une femme que tu aurais quelque honte à épouser.medieval-couple

9. Sois toujours attentif à tous les commandements des dames.

10. Tâche toujours d’être digne d’appartenir à la chevalerie d’amour.

11. En toutes circonstances, montre-toi poli et courtois.

12. En t’adonnant aux plaisirs de l’amour, n’outrepasse pas le désir de ton amante.

13. Que tu donnes ou reçoives les plaisirs de l’amour, observe toujours une certaine pudeur.

Amour courtois détail

Les Règles

1. Le prétexte de mariage n’est pas une excuse valable contre l’amour.

2. Qui n’est pas jaloux ne peut pas aimer.

3. Personne ne peut avoir deux liaisons à la fois.

4. Toujours l’amour doit croître ou décroître.

5. Il n’y a point de saveur à ce que l’amant obtient sans le gré de son amante.rose_secrets

6. L’homme ne peut aimer qu’après la puberté.

7. A la mort de son amant, le survivant attendra deux ans.

8. Personne ne doit sans raison suffisante être privé de l’objet de son amour.

9. Personne ne peut aimer vraiment sans être poussé par l’espoir de l’amour.

10. L’amour est toujours étranger dans la maison de l’avarice

11. Il n’est pas bon d’aimer une femme qu’on aurait quelque honte à épouser.

12. L’amant véritable ne désire d’autres baisers que ceux de son amante.

13. Rendu public, l’amour résiste peu.Bibliothèque Nationale de France, lat. 14429, Folio 112v

14. Une conquête facile rend l’amour sans valeur, une conquête difficile lui donne du prix.

15. Tout amant doit pâlir en présence de son amante.

16. A la vue soudaine de son amante, le cœur d’un amant doit tressaillir.

17. Un nouvel amour fait oublier l’ancien.

18. Rien que le bon caractère rend l’homme digne d’amour.

19. Quand l’amour diminue, il diminue vite et se renforce rarement.

20. L’amoureux est toujours craintif.

21. Vraie jalousie fait toujours croître l’amour.

22. Un soupçon sur son amante, jalousie et ardeur d’aimer augmentent.Enluminure du Codex Manesse, Zurich, XIVe siècle

23. Il ne dort ni ne mange celui que passion d’amour démange.

24. N’importe quel acte de l’amant se termine dans la pensée de son amante.

25. L’amant véritable ne trouve rien de bien, qui à son amante ne plaise bien.

26. L’amant ne saurait rien refuser à son amante.

27. L’amant ne peut se rassasier des plaisirs de son amante.

28. La moindre présomption pousse l’amant à soupçonner le pire sur son amante.La-sexualite-au-Moyen-Age-c-etait-comment_w670_h372

29. Il n’aime pas vraiment celui qui possède une trop grande luxure.

30. L’amant véritable est toujours absorbé par l’image de son amante.

31. Rien ne défend à une femme d’être aimée de deux hommes, ni à un homme d’être aimé de deux femmes.

L’Art d’aimer au Moyen-Age- 2/2 –

Book of Hours, MS M.677 fol. 3r - Images from Medieval and Renaissance Manuscripts - The Morgan Library & MuseumL’art d’aimer au Moyen-âge, c’est plus que les arts d’aimer d’Ovide ; Ovide infiniment copié, imité , traduit à cette époque… Le Moyen-âge s’est fait de l’amour une idée originale et neuve. Il a lié l’amour et la poésie, et a pris au sérieux le désir, au point d’y voir, par la médiation de l’art littéraire, la clé de toute révélation de soi et le moteur de tout dépassement de soi.Li Roumans du bon chevalier Tristan, filz au bou roy Meliodus de Loenois » translaté par « LUCE DE GAST ». Date d'édition  1401-1500 -2

Dans les dernières années du XIe siècle apparaissent des formes littéraires originales, promises à un développement rapide et spectaculaire : la chanson de geste en langue d’oïl, la poésie lyrique et amoureuse des troubadours en langue d’oc.

Les troubadours proposent un art d’aimer : la fin’amor, l’amour affiné, parfait, épuré, non pas dans le sens qu’il serait platonique, mais comme un métal en fusion qui coule du creuset, pur de tout alliage et de toute scorie. C’est cet amour que nous appelons communément aujourd’hui l’amour courtois, l’amour tel qu’il se pratique dans le milieu raffiné des cours.

On a souligné la parenté formelle qui unit les chansons de Guillaume IX aux genres poétiques cultivés par les arabes de l’Espagne andalouse, l’amour courtois et l’amour odhrite des poètes arabes…

L’art d’aimer médiéval découle de l’effort pour faire vivre le désir, pour lui éviter la satiété comme le désespoir…

En effet : L’amour est par nature paradoxal et contradictoire. L’amour c’est le désir. Le désir désire son assouvissement. Assouvi, il meurt. La nature du désir est de désirer la mort. Et s’il désire vivre sa vie de désir, il désire la frustration, non la satisfaction…

André le Chapelain, a écrit au XIIe siècle un traité intitulé ordinairement De Amore, et souvent traduit, de façon quelque peu fautive, Traité de l’Amour courtois… De Amore a été écrit à la demande de Marie de France, fille du roi Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine.

Dans la seconde partie du traité, « Comment maintenir l’amour ? », l’auteur expose vingt et un « jugements d’amour » qui auraient été prononcés par certaines des plus grandes dames du royaume de France : sept de ces jugements sont attribués à Marie de France, comtesse de Champagne, trois à sa mère, Aliénor d’Aquitaine, trois autres à sa belle-sœur, la reine de France Adèle de Champagne, deux à sa cousine germaine, Élisabeth de Vermandois, comtesse de Flandre, un à l’« assemblée des dames de Gascogne » et cinq à Ermengarde de Narbonne (jugements 8, 9, 10, 11 et 15), qui est la seule dame nommément désignée par l’auteur qui ne soit pas apparentée aux autres. En dépit du caractère probablement fictif de ces jugements, ils attestent de la renommée acquise par Ermengarde dans le domaine de l’amour courtois, même dans l’ère culturelle de la langue d’oïl.

Sources : L’Art d’aimer au Moyen-âge – Michel Zink

L’Art d’aimer au Moyen-Age- 1/2 –

« Apprenons l’art d’aimer, de plaire tour à tour. Ne cherchons en un mot que l’amour dans l’amour… » Lettre d’Héloïse à Abélard.

L’espèce humaine est la première à inscrire les relations entre les sexes dans une conception globale du monde. Elle fait même de  »l’amour » et de ses interdits un des fondements majeurs des premières civilisations…

Pour les premiers humains, la femme est accueil, lieu de ressourcement ; l’homme est puissance et mouvement ; la femme est  »terre », l’homme est  »ciel », disent les peuples des débuts. La femme a un projet de vie : la transmettre. L’homme a un projet de conquête, par peur de la mort. Les hommes ont peur des femmes qui, en leur donnant la vie, leur donnent du même coup la mort.

A partir du XIe siècle, alors que dans le reste du monde diminue encore très largement la polygamie, au moins pour les maîtres, l’ordre social commence à se réinstaller assez solidement en occident et à imposer la monogamie.

En 1074, au concile de Rome, le pape Grégoire VII continue d’interdire aux prêtres de convoler. Pour lui, la femme reste la tentatrice, et la sexualité un symbole du péché…

Cependant, du fait des guerres et des croisades, les femmes prennent de l’assurance, tiennent parfois la place du ‘seigneur’… Le mariage devient une forme de vie théologiquement acceptable : en 1123, le premier concile de Latran affirme que l’accès à la béatitude céleste n’est point réservée aux vierges, qu’il est permis entre époux. En matière sexuelle, l’Église a le plus grand mal à imposer ses règles, en particulier interdire aux prêtres de vivre avec des concubines …

En ce XIIe siècle, se créent des assemblées souvent féminines, dites cours d’amour, où l’on devise sur l’amour : venu de Byzance et des pays de culture grecque, Eros réapparaît sous la forme d’un coup de foudre meurtrier. Dans ce cours, le jour de la Saint-Valentin ( lequel devient à ce moment le ‘patron’ des amoureux), les seigneurs chantent et complimentent dames et demoiselles. Des chartes établissent les nombreuses règles…

Une des premières vois de femmes s’exprime, vers 1160, Marie de France écrit : « Ni vous sans moi, ni moi sans vous », dans son Lai du chèvrefeuille. Dans la première partie du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris, vers 1235, une jeune femme attire un jeune homme près d’une fontaine du jardin de Déduit où Eros lui décoche une flèche en plein cœur.

Inspirés par les pratiques et les lectures d’Arabie, d’Inde, ainsi que des classiques grecs et latins, les croisés réimportent l’érotisme et l’amour en Europe.

L’Eglise continue de tenter d’endiguer l’amour, qu’il soit réel ou courtois. Elle se résigne néanmoins au XIIIe s., à ce que les conjoints s’aiment. En 1204, Innocent III proclame que le mariage est l’un des sept sacrements, mais les théologiens disputent toujours sur la nature de ce sacrement.

Sources : Amours de Jacques Attali.

Les illustrations proviennent de différentes éditions du  » Roman de la Rose »

Le Roman de la Rose est une des oeuvres importantes de la littérature médiévale française. Il comporte deux parties.

La première partie fût écrite par Guillaume de Lorris, vers 1237.

Le poète a la vision, dans un songe de son destin amoureux. Il accède au verger de déduit (plaisir) où il est séduit par une rose merveilleuse. En effet, au milieu d’un verger paradisiaque, il découvre dans la fontaine de narcisse, miroir magique, un buisson de roses.. Fasciné par un bouton de rose, il en tombe amoureux. Ce récit, qui s ‘inspire de l’Art d’Aimer d’Ovide, raconte la cour du poète à son aimée et ses tentatives de pénétrer dans le jardin. Les aventures du narrateur sont un parcours initiatique, semé d’embûches qui sont autant d’épreuves nécessaires à l’accomplissement du parfait amant. Tous les thèmes courtois destinés à enchanter le lecteur sont représentés (vertu, jalousie, danger). Malheureusement, le poème reste inachevé.

Quarante ans plus tard, Jean de Meung, ajoute 17000 vers à la première partie. Il ne s’agit plus là, de sublimation de l’amour, mais d’une critique de la femme et d’une satire du mariage. Cette deuxième partie a provoqué en son temps, de nombreuses polémiques sur la vision de la femme. Christine de Pisan, s’en est insurgée, en particulier ce qu’elle nomme contre le caractère obscène du récit.

 » La Belle dame sans merci  », œuvre d’Alain Chartier (1424)

 »Merci », vient du latin ‘ merces ‘avec le sens de  » salaire, récompense  », mais aussi avec la signification de  » grâce, pitié  », peut-être parce que la grâce peut parfois être considérée comme une forme de récompense (je te gracie parce que tu t’es bien battu). C’est d’ailleurs ce dernier sens qu’a  »merci » lorsqu’il apparaît en français avec cette orthographe au XIe siècle.

En 1427 Alain Chartier est envoyé en Écosse pour y négocier le mariage du jeune dauphin (plus tard Louis XI), alors âgé de cinq ans, avec Marguerite d’Écosse. Ici, ce tableau illustre : l’histoire de ce fameux baiser donné par Marguerite d’Écosse sur « la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles »

 

 

La Belle dame sans merci. ‘ (1424) est l’oeuvre la plus connue de Alain Chartier ; poète français et orateur en langue latine (Bayeux vers 1385-vers 1435). Secrétaire du Dauphin, le futur Charles VII, il est considéré comme un des créateurs de la prose oratoire française (le Quadrilogue invectif, 1422).

 

 

La Belle Dame sans mercy, rédigée par Alain Chartier dix ans après la défaite d’Azincourt (1415), fait scandale dans les milieux de la cour. Le sujet est généralement considéré comme un défi aux valeurs de l’amour courtois. Ce poème emprunte une forme courante au XVe siècle, le huitain à trois rimes enlacées, ababbcbc .

L’intrigue met en scène trois personnages : un amant plaintif qui déclare son amour, une dame impitoyable repoussant ses avances et un poète malheureux qui écoute leur conversation en cachette.

La combinaison de « l’amant-martyr » et de « la dame-sans-merci » n’est pas rare dans la littérature médiévale . On retrouve également une situation analogue du poète dans le Débat de deux amans de Christine de Pizan. Pourtant, une opposition aussi constante de la Dame à l’Amant est remarquable parmi les textes de poésie lyrique où est mise en scène la « dame-sans-merci ».

Dans l’œuvre d’Alain Chartier, « tous les arguments de l’amoureux sont immédiatement réfutés » par la Dame. Du début jusqu’à la fin, la Dame se défie des paroles de l’Amant, sans jamais changer d’attitude.

La notion de défiance en moyen français (defiance, deffiance et desfiance) désigne à la fois le « défi » et la « défiance ». Le premier sens, « défi », implique l’« action de défier, de provoquer quelqu’un au combat, de déclarer la guerre à quelqu’un ». Le second sens est : « sentiment de celui qui n’a pas de confiance, manque de confiance, défiance »

Dans La Belle Dame sans mercy, l’Amant, à travers le terme deffiance, insiste sur le fait que les yeux de la Dame le provoquent à la guerre en lui envoyant un héraut représenté par le ‘doux regard’. Ici, la deffiance prend le sens de « défi » (au combat) en ancien français

Au début du débat, les « belles paroles » sont l’objet de la défiance de la Dame. Le choix de l’adjectif beau pour qualifier les paroles de l’Amant suggère la futilité des paroles des amoureux

Dans la suite du poème, l’Amant remplace le beau parleur auquel la Dame faisait allusion par le jangleur, celui qui se plaint par calcul…

L’Amant souligne le contraste qui existe entre un tel jangleur – qui ne sait guère dissimuler sa faintise (faux-semblant) – et un homme réellement triste. Aussi justifie-t-il l’authenticité de ses propres paroles. La Dame renchérit sur ce motif, employant l’expression « cruel losengeur »

La faintise atténue la divergence entre deux adjectifs, « villain » et « courtoise », à savoir qu’elle dissimule un cœur vil par des paroles courtoises.

La faintise de la parole est donc un fondement de la défiance de la Dame envers les paroles de l’Amant.

La Dame déprise la souffrance d’amour dont l’Amant se plaint, en l’attribuant à une « plaisant folie »…

Si la Dame adoucit son attitude, l’Amant la contredit en se comparant à des animaux de chasse apprivoisés.

En se défendant de la double accusation de faintise et de change, l’Amant synthétise ici l’objet de la défiance de la Dame.

Le refus de l’Amant de croire les propos de la Dame fait un parallélisme avec la défiance de la Dame. Une valeur de l’amour courtois, à savoir la « loyauté », fait l’objet de la foi de l’Amant. ( …)

La Dame reproche à l’Amant de ne pas s’en rapporter à elle…

De son côté, l’Amant n’accepte pas le conseil de la Dame de trouver ailleurs une dame « plus belle et jente », et n’ajoute pas non plus foi aux paroles de sa bien-aimée…

L’Amant prétend que la démonstration de sa loyauté peut dissiper le soupçon de la Dame. (…) En vain l’Amant essaie-t-il de convaincre la Dame…

La guerre verbale entre l’amoureux et son « amoureuse annemie » prend fin avec l’ultimatum de la Dame : « Une fois pour toutes croyez / Que vous demourrez escondit. » . Nous pouvons interpréter le terme croire comme signifiant « être persuadé » . Le verbe escondire signifie « refuser, repousser », en contexte amoureux.

Ici se déroule une guerre verbale, sous forme de débat entre deux combattants qui ne se font pas confiance et refusent jusqu’à la fin de reculer. Dans cette guerre verbale, bien différente de la bataille conforme au code chevaleresque, le fait de se rendre en demandant « merci » n’est pas accepté. Les requêtes formulées par l’Amant, aussi bien celles destinées à obtenir la « pitié » que la « grâce », sont repoussées par la dureté de la Dame… !

D’une part, la défiance de la dame sans merci porte entièrement sur la fausseté de la parole énoncée par l’amoureux, ainsi que sur l’inconstance du cœur de ce dernier.

La beauté de la femme, au Moyen-âge – 1 – L’amour

isabeau de bavière épouse Charles VIParler de ‘La femme’, au Moyen-âge, c’est généraliser sur un thème qui occulte le plus souvent l’infinité des destinées humaines, sauf pour magnifier quelques personnalités… Femmes réelles et femmes fantasmées comme Mélusine, Iseult ou Guenièvre, elles sont au cœur du discours monopolisé par les clercs pour qui, elles demeurent inconnues et menaçantes…

Pourtant, c’est au cœur de ce Moyen-age, que la condition féminine s’affirme dans le débat… puisque ‘débat’,  il y a eu … !

Christine de Pizan présente son ouvrage à Isabeau of Bavaria
Christine de Pizan présente son ouvrage à Isabeau de Bavière

Débat ‘perdu’ pour la cause des femmes, à la fin du Moyen-âge, alors que la « querelle des femmes » bat son plein…

Cependant… Face à la longue plainte misogyne ambiante, se présentent la voix de  »champions des dames » : clercs et chevaliers, et de femmes comme celle de Christine de Pizan

La beauté féminine, tantôt redoutée, tantôt désirée, est un objet de fantasmes pour les clercs comme pour les laïcs.

Book of hours of Anne de France 1473Le troubadour périgourdin Elias Cairel décrit sa dame, au début du XIIIe s. «  Elle possède un corps gracieux, joyeux, agréable et ennemi de tout mal, la belle qui me brûle le cœur et le corps ». Avant cette période, la mode n’a pas encore proposé d’extravagances vestimentaires… Ce n’est qu’autour du XIVe s., que les clercs pourront rappeler que c’est la faute d’Eve qui a condamné les humains à cacher leur nudité : le vêtement devient le symbole du péché et ses outrances en soulignent le caractère diabolique… Au XIVe s., saint Bernardin de Sienne soupçonne les coquettes Toscanes d’être à l’origine du déclin de l’Occident.

dame_et_servantes (1)Si la beauté des femmes constitue un danger pour les clercs, elle n’en est pas moins célébrée par les chantres de l’amour courtois. Car c’est la beauté de la dame qui engendre l’amour du chevalier et du troubadour. Un corps célébré dans les chansons et les romans qui fleurissent à partir du XIIe s. Certains ecclésiastiques n’hésitent pas à célébrer la beauté de leurs protectrices. Tour à tour, Marbode, évêque de Rennes ( 1035-1123) et Baudri de Bourgueil (1060-1141), évêque de Dol, chantent les grâces de la duchesse de Bretagne Ermengarde.Bibliothèque nationale de France, Français 874 f. 179v. Ovid. Heroides. Paris, early 16th century. ‘Ariadne abandoned by Theseus Le moraliste Hugues de Saint-Victor (1096-1141) va jusqu’à reconnaître que « la beauté du corps humain possède son agrément, les étoffes tentes et les habits de couleur vivent ont leur attrait », avant de devoir les condamner… L’abbé cistercien anglais Gilbert de Hoyland s’interroge dans un sermon sur le Cantique des Cantiques sur les proportions du sein, susceptibles de procurer les plus d’agrément et va même jusqu’à donner quelques conseils… Il rejoint les préoccupations des poètes depuis le premier troubadour, le duc Guillaume IX d’Aquitaine, jusqu’à Guillaume de Machaut ( v 1300-1377) qui a chanté la beauté de la femme ; pour lui elle contient toute la beauté du monde …

La beauté éveille l’amour. Au XIIe s., grâce aux traductions de savants arabes, les médecins acquièrent une meilleure connaissances des organes et proposent même des conseils pour un art érotique…Lovers. April, from a Book of Hours (Use of Paris), c. 1450-75, French

Pour les clercs, comme pour les laïcs, l’amour prend souvent les traits d’un désir puissant, violent et destructeur qui se moque des interdictions et des censures. Les fabliaux font de la femme rusée qui trompe son cocu de mari l’un des personnages favoris, sans s’apitoyer une seconde sur le sort de la vierge dépucelée par un chevalier ou abusée par un clerc rusé. Il n’est guère question d’amour ici, mais du plaisir dépeint dans les termes les plus crus.Secrets revealed in bed. Roman de la Rose

Cette veine érotique est également présente dans la poésie de Guillaume IX d’Aquitaine. Pourtant, d’autres de ses chansons évoquent un sentiment respectueux pour la dame aimée, et qui n’envisage plus seulement la femme comme un instrument du désir masculin.

L’amour serait-il une invention de l’occident médiéval, née au XIIe s., sous la plume des troubadours… ?

L’amour courtois place l’homme devant un dilemme épineux : Choisir entre le mariage, qui assure puissance et honneur, et la  »fin’amor », qui plie l’amant aux volontés de sa dame …

Sources : La vie des femmes au Moyen-âge par Sophie Cassagne.

Du Roi Arthur aux rois Plantagenêt -2/3-

Aliénor et Henri II

Henri n’a pas vingt ans au début de son mariage, avec Aliénor, en 1152 ; elle a dix ans de plus que lui.

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Henri II est en conflit avec Louis VII ( ancien époux d’Aliénor) et les deux souverains s’affrontent dans une « guerre froide » pendant plusieurs décennies. Henri II agrandit ses possessions continentales souvent aux dépens du roi de France et en 1172, il contrôle l’Angleterre, une grande partie du Pays de Galles, la moitié orientale de l’Irlande et la moitié occidentale de la France…

Henri II Plantagenêt
Henri II Plantagenêt

En lutte contre l’Église aux pouvoirs obstinément défendus par Thomas Becket, Henri II s’enfonce dans une agitation qui fera comparer sa cour, non à celle du roi Arthur mais à celle du roi Herla, le roi maudit, qui chevauche sans pouvoir jamais mettre pied à terre. Pour offenser Thomas Beckett, il fait couronner Henri Le Jeune, offense d’autant plus cruelle pour l’archevêque qu’il avait eu en charge l’éducation du jeune prince — et grave erreur stratégique dont Aliénor a tout lieu de se réjouir : désormais, Henri, la fleur des chevaliers, n’aura de cesse de revendiquer le pouvoir dont son père l’a investi. En décembre 1170, Thomas Beckett est assassiné dans la cathédrale de Cantorbéry.

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Henri II et Aliénor

Le mythique Roi Arthur, légitime la dynastie des Plantagenêts : Henry II et Aliénor sont de fervents adeptes des légendes arthuriennes …

Chrétien de Troyes : Entre 1155 et 1190 ce poète à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII, écrit un certain nombre de romans autour d’Arthur : « Erec et Enide », « Le chevalier et la Charrette », « Le chevalier et le Lion », « Le Comte du Graal ». Dans ces récits apparaissent principalement des chevaliers, la table ronde, mais aussi la ville de Camelot et le Graal. C’est lui aussi qui mentionne Perceval …

Eleanor of AquitaneOn a attribué à Aliénor un rôle majeur dans la diffusion, en Occident, de l’amour courtois dont son grand-père, Guillaume le Troubadour, avait posé les fondements. On insiste sur la riche et brillante cour qu’elle a réunie à Poitiers, sur son patronage littéraire, imitée par sa fille Marie de Champagne, protectrice du premier grand romancier français, Chrétien de Troyes. On lui attribue même (suivant en cela André le Chapelain, dans son Traité de l’amour), l’invention des  »cours d’amour », où Aliénor, Marie et quelques grandes dames du temps jugent des violations des chevaliers ou de leurs dames aux règles de l’amour courtois. Aliénor y aurait émis, entre autres, cette règle : amour et mariage sont incompatibles, car le mariage impose l’obligation mutuelle de se donner. Or, l’amour ne peut résulter que d’une affinité partagée, d’un libre choix.

Assaut du château d'amour et scènes de romans courtois et de romans de chevalerie
Assaut du château d’amour et scènes de romans courtois et de romans de chevalerie

Ces  »cours d’amour  » même si elles ne font partie que de la légende expriment les préoccupations nouvelles de ce temps à propos de l’amour et du mariage. Aliénor les partagent, comme son entourage de lettrés, qu’elle les ait ou non patronnés. Entre l’Eglise, qui cherche à écarter toute sensualité du mariage monogamique qu’elle impose, et l’aristocratie laïque qui fait du mariage une simple alliance politique unissant deux maisons sans se préoccuper des sentiments des individus, apparaît l’ébauche d’une nouvelle perception de l’amour comme sentiment personnel ayant valeur en soi. Les romans (Tristan et Yseut, Lancelot du Lac, etc.), dont on connaît d’innombrables manuscrits, témoignent par leur faveur même de l’intérêt suscité par ce thème, qui fait naître la notion d’individu, de «personne». C’est particulièrement le cas de la femme qui s’en trouve valorisée en Occident, quoi qu’on en ait dit : on ne doit pas la «prendre», la séquestrer comme un objet, mais la courtiser, mériter ses faveurs; l’amour devient un jeu de séduction. Un historien a pu dire : «L’amour n’a pas toujours existé : c’est une invention française du XIIe siècle.» La chevalerie participe du même mouvement….Amour courtois

Au cours du XIIe siècle naît l’éthique chevaleresque, sous l’influence des cours aristocratiques, de l’Eglise, des Dames et de la littérature romanesque : le vrai chevalier ne combat plus pour tuer, mais pour vaincre, selon des règles peu à peu édictées et affinées dans les tournois dont la vogue s’accroît.

Les fils de Henri II, Henry le Jeune Roi, Geoffrey, Richard et Jean ne sont pas très fidèles à leur père qui gouverne seul. Il fait emprisonné Aliénor qu’il accuse de comploter contre lui avec des vassaux de France. Elle a aussi poussé ses fils, surtout Richard celui qu’elle préfère, contre leur père qu’elle dit tyrannique. Aliénor est aussi une femme et une reine bafouée ; son mari vit ouvertement depuis longtemps avec sa belle maîtresse, Rosemonde Clifford…

La belle Rosamund et Eleanor by Frank Cadogan Cowper
La belle Rosamund et Eleanor by Frank Cadogan Cowper

Sources : Jean Flori.

L’Extase amoureuse de Lancelot

pont de l'épée
Lancelot passant le pont de l’Épée, enluminure d’un manuscrit, vers 1475

Dans le texte de Chrétien de Troyes ( Le Chevalier de la Charrette, vers 710 à 771) ; Lancelot est victime d’un coup de foudre, d’une « cristallisation » au sens stendhalien de l’amour fou. C’est Guenièvre, qui donne à Lancelot des ailes, allant jusqu’à lui faire subir des épreuves terrifiantes comme le passage du pont de l’épée.

Résumé : Lancelot et Guenièvre

Lancelot prenant la Douloureuse Garde (3)
Lancelot prenant la Douloureuse Garde

Le jour de l’Ascension, un chevalier, Méléagant, annonce à Arthur qu’il détient en ses terres (le royaume de Gorre) un grand nombre de ses sujets. Il les libérera si un chevalier d’Arthur le vainc en combat singulier. Le sénéchal Keu relève le défi, mais il est grièvement blessé par Méléagant, qui enlève alors la reine Guenièvre, l’épouse d’Arthur. Gauvain part immédiatement sur leurs traces. Il rencontre en route un mystérieux chevalier qui, pour avoir des nouvelles de la reine, accepte de se déshonorer en montant sur une charrette d’infamie. L’amour fou que le chevalier sans nom voue à Guenièvre éclate peu après : il manque de se laisser tomber d’une haute fenêtre pour ne pas perdre la reine du regard, et tombe en extase devant un peigne lui ayant appartenu. Le chevalier parvient à soulever la dalle d’une tombe, aventure qui le désigne comme le libérateur des sujets d’Arthur, puis réussit peu après à passer en Gorre en traversant le pont de l’Epée, au prix d’un effort surhumain. Ce n’est qu’alors qu’on apprend (de la bouche de Guenièvre) le nom du chevalier : il s’agit de Lancelot du Lac. La reine réserve d’abord un accueil glacial à Lancelot : on apprendra plus tard qu’elle veut ainsi le punir pour avoir hésité, l’espace d’un pas, à monter sur la charrette d’infamie. Après avoir chacun craint la mort de l’autre, Lancelot et Guenièvre finissent par se retrouver, et passent la nuit ensemble. Tous — y compris Gauvain, qui a échoué à passer en Gorre — regagnent alors la cour d’Arthur, sauf Lancelot, retenu prisonnier par Méléagant. Le récit est alors pris en charge par Godefroy de Lagny, qui déclare poursuivre l’œuvre inachevée de Chrétien de Troyes. Aidé par la sœur de Méléagant, Lancelot parvient à temps à la cour d’Arthur pour vaincre Méléagant, auquel il tranche la tête.

John Maler Collier (27 janvier 1850 à Londres – 11 avril 1934) était un écrivain et artiste-peintre britannique préraphaélite
John Maler Collier (27 janvier 1850 à Londres – 11 avril 1934) était un écrivain et artiste-peintre britannique préraphaélite

La défense de Guenièvre, William Morris, Emma Florence Harrison
La défense de Guenièvre, William Morris, Emma Florence Harrison

Dans ce texte, nous retrouvons la fin’amor, amour parfait ou courtois, célébré dans les poésies des troubadours. Les thèmes de l’abdication totale de la volonté de l’amant devant le désir de la femme aimée, de l’extase amoureuse allant jusqu’à l’oubli de soi, du don réciproque — mais toujours révocable — des corps et des cœurs, sont au centre de l’œuvre.

Rigaut de Barbezieux compare l’extase religieuse à l’extase amoureuse :

« Tout comme Perceval en son temps si ahuri de les voir, qu’il en oublie de demander à quoi servent Lance et Graal, moi j’en suis là, Dame sublime devant votre corps précieux, car alors, j’oublie tout quand je vous regarde. je crois prier ; je suis en fait anéanti » (J.-C. Marol, op. cit., p.67-68).

Lancelot, en tant que parfait amant, ne se plaint pas. Il subit avec patience tout caprice de celle qui aime… Pour lui la reine est sublimée. Il prend la place du fidèle qui adore un être suprême. À la seule vue de la reine, il tombe en extase : « Il ne cesse un instant de la suivre des yeux, dans la contemplation et dans l’extase, aussi longtemps qu’il peut. Quand elle eut disparu, il voulut se laisser basculer dans le vide » (Le Chevalier de la charrette, p. 39). La reine Guenièvre 3Guenièvre hante tout son être. À sa pensée, tout le reste du monde s’efface. Le chevalier perd tout contact avec la réalité qui l’entoure. Voilà l’exemple le plus caractéristique d’extase amoureuse dans Le Chevalier de la charrette :

« Le chevalier de la charrette est abîmé dans sa méditation comme un sujet livré sans force et sans défense à la souveraineté d’Amour. Sous l’empire de son penser son moi s’anéantit. Il ne sait s’il existe ou s’il n’existe pas. De son nom il n’a plus souvenance. Est-il armé ? Ne l’est-il pas ? Il n’en sait rien. Il ne sait où il va, il ne sait d’où il vient. De son esprit chaque être est effacé, hormis un seul, pour lequel il oublie tout le reste du monde. À cet unique objet s’attachent ses pensées. C’est pourquoi il n’entend, ne voit, ne comprend rien » (Le Chevalier de la charrette, p. 43).

La Dame de Shalott - Guenièvre et autres poèmes d'Alfred Lord Tennyson, 1912Puisque donc il tombe en extase lorsqu’il voit ou pense à sa dame, il n’est pas difficile à deviner sa réaction lorsqu’il prend entre ses mains un peigne qui lui appartient… En effet, Lancelot trouve près d’une fontaine, lieu traditionnel de la rencontre des fées, un peigne avec les blonds cheveux de Guenièvre, comparables à ceux d’Iseut déposés par une hirondelle sur l’appui de la fenêtre du Roi Marc et, ces cheveux pressés contre son cœur lui font plus d’effet que tous les électuaires, les catholicons et les prières conjuguées….

« Il prend soin d’en retirer les cheveux avec des doigts si doux qu’il n’en rompt pas un seul. On ne verra jamais à rien accorder tant d’honneur. L’adoration commence : à ses yeux, à sa bouche, à son front, à tout son visage, il les porte et cent et mille fois. Il n’est point de joie qu’il n’en fasse : en eux son bonheur, en eux sa richesse ! Il les enferme dans son sein, près du cœur, entre sa chemise et sa chair. […] Tant il a foi en ces cheveux » (Le Chevalier de la charrette).Lancelot Bears Off Guenevere by HJ Ford

Les cheveux blonds de Guenièvre sont comparés à des reliques que le fidèle conserve avec une ferveur religieuse. C’est la même ferveur qu’il montre quand il entre dans sa chambre et « devant elle il s’incline et lui rend une adoration, car il ne croit autant aux reliques des saints » (Le Chevalier de la charrette,). En plus, le matin suivant, « se tournant vers la chambre avant de s’en aller, il fléchit les genoux, comme s’il se trouvait en face d’un autel » (Le Chevalier de la charrette).

On peut penser que Chrétien de Troyes, ne partage pas toutes les idées de Marie de Champagne sur la Fin’Amor… En effet, il ironise sur les débordements de l’amour courtois et le ridicule des situations qui abaisse l’aura du chevalier, tantôt vautré dans l’eau d’un gué (V. 762-763) la tête et le corps à moitié sortis et coincés dans une fenêtre du château de Baudemagu roi de Gorre (V. 568)… Cependant, ces situations ne font que reconnaître le côté humain de Lancelot … Et, l’humour n’empêche pas le réalisme des blessures du héros abîmé par le tranchant du Pont de l’Epée et plus tard les stigmates et blessures, doigts coupés sur les barreaux de fer etc..

Eleanor of Aquitaine
Alienor d’Aquitaine

Et, peut-être finalement, nous entendons l’auteur… Chrétien de Troyes – chevalier-poète au service de sa Domina – aurait connu secrètement un amour fou pour Aliénor d’Aquitaine ou pour Marie de Champagne, qu’il aurait maquillé par un masque littéraire de pure rhétorique ..

Chrétien de Troyes ne serait autre que Lancelot: un amoureux transi, impétrant et sémillant qu’une femme accomplie a su transformer et subjuguer. Cet amour impossible ne serait-il pas en fait celui de l’auteur distancié par sa fonction de serviteur de la Domina, que traduit l’écart géographique entre Lancelot et Guenièvre après son enlèvement par Méléagant. C’est dans cette séparation provisoire que le creuset de l’amour fou prend sa place, Marie de Champagne, Aliénor sa mère ne se fondent-t-elles pas dans la même emblématique féminine ? Ce texte inachevé aurait-il été terminé par Godefroi de Leigni où Lancelot devenu un homme épousera la sœur du chevalier félon Méléagant. Ainsi se trouvent réunis les royaumes de Gorre et de Logres.

Qui est vraiment Guenièvre ? -3/3-

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The Lady Guinevere by Howard Pyle; from The Story of King Arthur and His knights.

Certaines histoires peuvent montrer Guenièvre, hautaine envers les hommes qui l’aiment et injustes avec ces derniers. Guenièvre semble parfois être la véritable quête, le véritable Graal de la Légende Arthurienne. Le couple  qu’elle forme avec Lancelot s’approche encore une fois d’un couple féérique. Les fées avaient en effet l’habitude de jeter leur dévolu sur un homme et de lui promettre un amour éternel à une unique condition qui semble irréalisable. Certains la comparent à Hélène de Troie car les deux femmes apportèrent le conflit et l’hostilité entre les alliés qui les aimaient.

Guenièvre serait – tout à la fois – la projection du désir charnel et des aspirations spirituelles.

Dans le Lancelot propre, rédigé en langue vernaculaire vers 1220, l’histoire d’amour entre Lancelot et Guenièvre est jugée acceptable, voire approuvée par la Dame du Lac, qui octroie à Guenièvre le droit d’aimer Lancelot. Cependant, tous les romans ne sont pas aussi tolérants, et la Queste del Saint Graal ( inspiration chrétienne) et la Mort Artu affirment clairement que l’infidélité de Guenièvre est la cause de l’échec de Lancelot dans sa quête du Graal. Malory, décrit cette liaison, comme celle d’un amour véritable, et refuse de voir en Guenièvre, une reine séductrice responsable du mal qui suivra …

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En effet, les histoires d’amour sont habituelle à la cour ; ce que révèle l’histoire d’un cor et d’un manteau magique qui permet de révéler l’infidélité de quelqu’un. Arthur et Guenièvre sont tous deux démasqués par cet artefact, comme d’ailleurs tous les autres couples à la cour…

La Reine Guenièvre – malgré son amour coupable – représente la première reine chrétienne et s’oppose à sa grande rivale qui est Morgane, la demi-soeur d’Arthur, dernière prêtresse des celtes et qui tente de conquérir Lancelot par la magie et l’enfermement dans son château…

Guenièvre, comme reine du royaume de Logres, tient le royaume entre ses mains … D’autant que le roi Arthur entre dans une phase dans laquelle il semble entrer dans un état de langueur…

Dans « Li Hauz Livres du Graal » (*), en l’absence du roi Arthur, c’est Guenièvre qui tient les rênes du royaume, et au retour du roi, il n’a aucun droit de réponse … Ici, l’amour qui lie la reine et Lancelot, est de l’ordre de l’amour Courtois, et cet amour ne les couvre pas de honte … Cependant, par cet amour, Lancelot – chrétien – reste en marge de cette religion qu’il souhaite suivre. Il superpose sans cesse les images de la reine et de la Vierge, mêlant prières à l’une et à l’autre. Il tente de concilier paganisme et christianisme.

Maeve--is-a-portrait-of-the-warrior-queen-from-Celtic-mytho.jpgL’amour de la reine pour un autre que le roi n’est pas la cause de la fin de l’univers arthurien. Au contraire, il donne courage à Lancelot de lutter pour ce royaume quand bien même le roi Arthur le trahit en le faisant jeter en prison. Sans cet amour, Lancelot serait-il resté auprès du roi ? Guenièvre est la souveraine et tout, jusque dans sa relation avec Lancelot, fait d’elle la gardienne du royaume arthurien.

Guenièvre n’est pas seulement une reine chrétienne, mais aussi une reine guerrière comme en connaissaient les Celtes. Après sa mort, Guenièvre est associée à trois objets : la couronne ( fonction royale ), le destrier ( cheval de combat, réservé aux chevaliers…) et la coupe d’or ( de la déesse celte)…

Guenièvre représente le passage d’un monde païen, à un monde nouveau, chrétien peut-être, passage brutal et violent qui pourrait rappeler les guerres te le sang avce lesquels s’est imposé le christianisme…

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(*) Perlesvaus, aussi appelé Li Hauz Livres du Graal (Le Haut Livre du Graal), est un roman courtois du cycle arthurien en ancien français. Il est anonyme et date de la première moitié du XIIIe siècle. Il se veut être une suite de l’inachevé du Perceval ou le conte du graal (~1191) de Chrétien de Troyes, et s’inspire des deux premières continuations en vers, celle du pseudo-Wauchier et celle de Wauchier de Denain. C’est le moins canonique des écrits arthuriens du fait de ses différences marquées avec les autres versions, et il fait passer le mythe du Graal de la légende chevaleresque à l’allégorie chrétienne.

 Dans les Triades galloises, les trois grandes reines d’Arthur s’appellent Gwenhwyfar

Alors que la littérature postérieure dépeint Lohot comme un preux chevalier et le fils morganatique du roi Arthur, dans Perlesvaus, il est apparemment le fils légitime d’Arthur et Guenièvre  

La dame, le chevalier et l’amour courtois. -2/2-

Echecs amoureux cluny

Le Moyen-âge favorise un mode de vie plus raffiné, plus élégant, où la place de la femme noble permet des attitudes nouvelles que l'on désigne par « courtoisie », et chantées par les troubadours et trouvères. Aliénor d'Aquitaine va apporter avec elle ces idéaux et habitudes courtois ; ainsi que ces deux filles, Aelis de Blois et Marie de Champagne (protectrice de Chrétien de Troyes).

 lancelot et guenièvre rencontre baiserLes principes de la courtoisie :

Dans la relation amoureuse, c'est la dame qui est en position de maîtrise et c'est l'amant qui, entièrement soumis, la supplie de lui accorder ses faveurs. La mysogynie du temps, saura jouer de cette règle…

amour-courtoisIl est admis que si le véritable amour doit rester platonique, une relation de ce genre peut comporter un certains nombre de faveurs sexuelles … Les troubadours chantaient l’échelle progressive des faveurs de la dame, du regard au « don de merci », en passant par le baiser et, juste avant le stade ultime, l'asag ( ou essai) , au cours duquel l'ami devait passer une nuit avec sa dame, « nu à nue », sans pour autant aller plus loin, afin de manifester sa maîtrise sur son désir …

le-moyen-age-flamboyant-poésie-et-peintureBien sûr, seules peuvent être objet d'amour, des dames également nobles ; celles qui ne méritent pas ce sentiment, peuvent être moins bien traitées.

Avant qu'on en arrive à un code plus raffiné, selon lequel toute jeune fille ou toute femme doit recevoir de tout chevalier aide et protection, les chevaliers errants ont tendance à se dédommager des épreuves que leur infligent leurs dames courtoises implacables, en troussant sans le moindre scrupule mes pastoures qu'ils rencontrent sur leur chemin…. Et, évidemment aucune dame digne de ce nom, n'accorderait ses faveurs à un vilain.

tiphaine raguenelL'amour courtois, ne concerne pas l'amour conjugal. Le secret est nécessaire, il est renforcé par la menace des individus « non courtois ». De plus ce rapport illégitime est condamné par l'Eglise, et une partie de la société. La loi donne au mari trompé, le droit de répudier sa femme, voire de la tuer ainsi que son amant. ( voir la triste histoire du troubadour Guillaume de Cabestaing).

Sources : « Le roman courtois » d'Anne Berthelot.

La reine Guenièvre interroge Lancelot sur son amour pour elle

La cour imaginaire du roi Arthur dans les romans de la Table Ronde devient le modèle idéal des cours réelles : non seulement le chevalier est brave, mais il a en plus le désir de plaire ; parce que les femmes sont présentes, le chevalier doit avoir des attitudes élégantes, des propos délicats. Dans le service d’amour, pour plaire à sa dame, le chevalier essaie de porter à leur perfection les qualités chevaleresques et courtoises : il doit maîtriser ses désirs, mériter à travers une dure discipline l’amour de sa dame. Cet idéal est bien celui des gens de cour.

La dame, le chevalier et l’amour courtois. -1/2-

Avant toute incursion dans le Roman, la féerie, l'amour courtois…

– Il faut reconnaître la place de la femme dans la société féodale.femmes moyen age

Aux alentours du XIe s. la femme occupe une place inférieure. Elle est une éternelle mineure, et passe de la tutelle de son père à celle de son mari, ou même en cas de veuvage à celle de son fils, de son frère …. La seule manière pour elle d'échapper à ce sort est de se faire nonne dans un couvent, mais, même si les abbesses ( bien dotées …) disposent d'une certaine indépendance, elles sont sous l'étroit contrôle d'ordres masculins. La femme n'a à peu près aucun droit sur le plan juridique, mais on la considère comme une créature dangereuse, qu'il faut surveiller de près pour l'empêcher de succomber à la tentation, ou d'induire des hommes innocents en tentation …

Roman de la Rose - l'amour mène la danseLes femmes de la noblesse aspirent à plus de liberté, elles l'expriment ou le font exprimer au travers des romans courtois. Dans les fabliaux, les farces ; la femme y apparaît plus négativement ( la vilain de Bailleul de Jean Bodel, ou la farce nouvelle de Garin …), avec la crainte d'une revendication féministe … On y décrit aussi une vie « ménagère » moins réjouissante … On pourrait également évoquer le thème de la mal-mariée …

Chevalier tournoi 2– D'autre part, la société est fondée sur des qualités guerrières ( et donc la force …) et la féodalité sur sur une pyramide, avec au sommet le roi. Le seigneur protège les populations qui dépendent de lui, et sert son « suzerain ». La condition économique de simple chevalier est parfois difficile.

Le roi reçoit un chevalierUn seul fils hérite de son père, et pour éviter qu'un fief soit partagé, seuls le fils aîné est autorisé à se marier. Beaucoup de chevaliers sont entretenus par le seigneur, et n'ont que peu d'espoir d'acquérir un jour un fief et une épouse … !

– Tout naturellement, ces chevaliers rêvent de la seule femme noble qui se trouve dans leur entourage, la « dame » de la cour, à laquelle ils doivent respect et obéissance … chevalier_et_sa_dameAvec la dame , le rapport féodal s'exprime à travers le code amoureux, et vice versa, : l'amour que l'on dit courtois reprend les formes et le vocabulaire de la féodalité.

Si servantes et vilaines ( paysannes) sont des proies faciles ; dames et demoiselles sont inaccessibles : objets de l'adoration la plus fervente, mais intouchables…. Eglise et suzerains, veillent aux principes de la religion ; l'éventuelle naissance de bâtards renforcent l'interdit …

Le chevalier « non fieffé », célibataire, est donc soumis à une tension qu'il va sublimer dans la notion de fin'amor, selon laquelle la degré le plus extrême de raffinement de l'amour est le contrôle du désir et le report constant de la satisfaction…

Sources : « Le roman courtois » d'Anne Berthelot.