L’histoire de Mathilde d’Angleterre et le frère de Saladin. -2/2-

A présent, retrouvons la véritable histoire :

Mathilde ou Mémoires tirées de l’histoire des croisades », mettant en scène l’amour impossible entre une jeune chrétienne et un musulman.
de Rosalie CARON , 1790 – … Mathilde et Malek-Adhel surpris dans le tombeau de Montmorency par l’archevêque de Tyr Avant 1824

En effet, si les personnages ont réellement existé, leur histoire est romancée. Mathilde d’Angleterre (1156-1189), fille d’Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine, n’est pas entrée dans les ordres comme dans le roman. L’inspiration vient plutôt de l’histoire de Jeanne d’Angleterre (1165-1199), autre sœur de Richard Cœur de Lion, l’ayant accompagné effectivement en terre sainte, dont il proposa la main à Al-Adhel. Elle refusa d’épouser un musulman, et lui d’abdiquer sa foi, comme les héros du roman, mais l’issue fut moins tragique.  Al-Malik Al-Adhel (1193-1218) s’est emparé du pouvoir après la mort de son frère Saladin, contrairement à son double romanesque, qui meurt dans les bras de Mathilde et de l’archevêque de Tyr, après avoir été baptisé.

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Mathilde et Malek-adhel-au-tombeau-de-montmorency Mathilde-surprise-dans-les-jardins-de-damiette-par-malek-adhel

Richard Cœur de Lion, fils et héritier d’Henri Plantagenet, conduit l’armée anglaise à la croisade.

Auparavant, Dès le 20 août 1189, Guy de Lusignan, roi de Jérusalem a mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre. Saladin tente de dégager la ville, et Al-Adel le rejoint le 25 novembre 1189 à la tête d’une armée égyptienne.

Saladin
Saladin

Au cours du printemps 1190, les assiégeants reçoivent les renforts français et anglais et prennent la ville le 12 juillet 1191, malgré les efforts de Saladin et d’Al-Adel.

Après la prise de la ville, Philippe Auguste repart vers la France, tandis que Richard Cœur de Lion reste en Terre Sainte. Trouvant que Saladin n’exécute pas assez vite les conditions de libération des défenseurs de Saint-Jean-d’Acre, il les fait massacrer, suscitant la désapprobation et la colère du monde musulman.

Richard Reddition de Saint-Jean-d'AcreRichard prend ensuite Jaffa, et entame des négociations avec Al-Adel, elles n’aboutissent pas et Saladin envoie son frère en octobre 1191 à Jérusalem pour qu’il en relève les murailles et mette la ville en état de défense.

En novembre, Richard Cœur de Lion envoie de nouveau messagers pour sonder les dispositions de Saladin. Il pose comme condition à un traité de paix la restitution du royaume de Jérusalem dans ses limites de 1185, ce que refuse Saladin. Mais le résultat de ces négociations est qu’une amitié se noue entre Richard et Al-Adel. Richard propose alors la main de sa sœur Jeanne d’Angleterre à Al-Adel et que les deux époux gouvernent le royaume de Jérusalem. Al-Adel et Saladin acceptent, mais Jeanne d’Angleterre refuse d’épouser un prince musulman et Saladin refuse d’autoriser son frère à se convertir au christianisme…

Perceval ou Le Roman du Graal – Dossier –

  •  Vie et oeuvre de Chrétien de Troyes

Comme il en est pour la plupart des écrivains du Moyen Âge, nous ne connaissons que bien peu la vie de Chrétien, admirable maître d’oeuvre et créateur de l’épopée courtoise française. Sur tant de points nous en sommes réduits, autour de quelques données certaines, à solliciter les textes et à conjecturer.

Chrétien est champenois, probablement né à Troyes vers 1135. Il est l’auteur de sept romans dont six se rapportent à la légende arthurienne: Érec et Énide, Cligès ou la Fausse Morte, Lancelot, le Chevalier à la charrette, Yvain, le Chevalier au Lion composent le cycle aventureux de Chrétien. Perceval traite de l’aventure mystique. Le Chevalier à la charrette et le Perceval sont tous deux inachevés. Le roman de Guillaume d’Angleterre, inspiré de la légende de saint Eustache, se révèle comme la plus valeureuse et la plus heureusement annonciatrice parmi les oeuvres de jeunesse. On se consolerait des pertes inévitables s’il ne s’agissait que d’imitations d’Ovide. Mais nul n’a jamais pu découvrir le premier Tristan de notre littérature, pourtant oeuvre assurée de Chrétien et, sans doute, celle qui lui était la plus chère…

Ce qui est certain, c’est que Chrétien de Troyes se plaça successivement sous deux patronages: celui de la cour de Champagne puis celui de la cour de Flandres. L’éclat sans égal de la reine Aliénor d’Aquitaine, son attrait, sa souveraineté sur les lettres permettent de penser que Chrétien fut d’abord tenté par ce patronage si recherché. Mais les circonstances politiques et une certaine défiance d’Aliénor la « Provençale » à l’égard d’un homme du Nord se prêtèrent mal sans doute à l’entreprise.

Ce qu’il n’avait pu obtenir de la faveur d’Aliénor, Chrétien de Troyes devait plus naturellement l’obtenir, vers 1162, d’Henri Ier de Champagne qui allait devenir, deux ans plus tard, l’époux de Marie, l’une des deux filles d’Aliénor. Ainsi gouvernée, la cour de Champagne tenait à ses prérogatives littéraires. Marie pouvait deviner que Chrétien en serait une illustration. Vers 1165, elle proposa le sujet périlleux de Lancelot, le Chevalier à la charrette, roman que, d’ailleurs, il ne devait pas terminer, en confiant l’achèvement à un autre Champenois de bien moindre talent, Geoffroy de Lagny.

En mars 1181, le protecteur champenois mourut. Marie de Champagne désertant la courtoisie pour la dévotion, Chrétien de Troyes reporte ailleurs son hommage: vers la cour la plus opulente et la plus insigne par ses traditions de protectrice des arts: la cour de Flandres, où régnait le comte Philippe d’Alsace. Rien d’étonnant dans ce choix de Chrétien: les relations politiques, marchandes et littéraires étaient coutumières entre Champagne et Flandres.

Ce nouveau patronage correspond à une nouvelle orientation spirituelle et littéraire de l’oeuvre de Chrétien. On peut y découvrir l’influence de Philippe d’Alsace. Celui-ci prêta au romancier un ouvrage dont devait naître le roman mystique de Perceval. Si l’ouvrage demeura, lui aussi, inachevé, ce fut par cause de la mort du romancier survenue avant le départ de son protecteur pour une croisade dont il ne devait revenir. Ainsi peut-on penser que Chrétien de Troyes trouva sa fin en pays de Flandres avant l’an 1190.

Voilà les éléments certains ou très probables d’une biographie du romancier. Ce qu’on en dit de plus n’est que conjecture ou effet de l’imagination: Chrétien fut-il clerc? C’est fort possible. Chrétien fut-il héraut d’armes? Le grand érudit que fut Gaston Paris le suppose, en se fondant sur un passage du Chevalier à la charrette. S’il apparaît que le romancier fut, pendant un temps, familier de la cour de Champagne, rien ne permet de dire qu’il le fut aussi, plus tard, de la cour de Flandres. Aurait-il séjourné en Angleterre? On croit le deviner à travers ses connaissances géographiques et les précisions qu’il donne sur plusieurs villes anglaises (mais ces précisions pourraient bien être de seconde main).

Des relations suivies existaient entre la cour de Champagne et celle de Bretagne. On aimerait savoir assurément si l’auteur d’Érec et d’Yvain voyagea en Bretagne et résida quelque temps à Nantes, capitale du duché souverain. N’est-ce pas dans la cathédrale de Nantes que le roi Arthur couronne Érec et Énide? Chrétien ne serait-il pas venu en cette ville en 1158 à l’occasion du couronnement, dans cette même cathédrale, de Godefroy, frère d’Henri II Plantagenet? Ne se serait-il pas inspiré des fêtes de ce couronnement pour conter, un peu plus tard, les fastes de celui des deux jeunes héros? À l’occasion de ce séjour, Chrétien n’aurait-il pu prendre contact de façon vivante, avec la « matière de Bretagne »? N’y aurait-il pas fréquenté les fameux harpeurs gallois et bretons d’Armorique qui ne pouvaient manquer d’être de ces fêtes? Il les aurait donc écoutés en Bretagne même, dans leurs rhapsodies de lais et autres poèmes. Les érudits tels que Ph. Aug. Becker et St. Hofer (Zeitschrift für romanische Philologie, 1928) considèrent comme certaine la visite de Chrétien à Nantes. Becker pense même qu’il aurait pu y demeurer assez longtemps pour y composer Érec et Énide. Ceci n’est qu’hypothèse.

Plusieurs médiévistes très justement renommés s’accordent sur la réalité et l’importance de ce séjour de Chrétien dans la capitale bretonne. Au nombre de leurs meilleurs arguments figurent des arguments de topographie comparée.

  •  Tableau séculaire

1163: Début de la construction de Notre-Dame de Paris.

1167: Naissance de Wolfram d’Eschenbach, auteur de Parzival.

1168: Achèvement de la cathédrale de Bourges.

1170: Les Écoles de Paris appellent les plus grands maîtres de la chrétienté.

vers 1170: Jeu de Saint-Nicolas de Jehan Bodel d’Arras.

1171: Construction de la grande nef de la cathédrale de Tournai.

L’armée et la marine anglaises attaquent victorieusement l’Irlande.

1172: Naissance de W. von der Vogelweide, poète allemand.

Chronique des ducs de Normandie de Benoist.

1175: Les « lais » de Marie de France.

1176: Le Roman de Renart de Pierre de Saint-Cloud.

Soulèvement des villes d’Italie du Nord contre l’empereur Frédéric Barberousse. Elles se libèrent de l’oppression impériale.

1178: Naissance de Villard de Honnecourt, l’un des plus grands maîtres d’oeuvre du Moyen Âge.

Début de la construction de la cathédrale de Laon.

1180: Mort de Louis VII le Jeune.

Minorité de Philippe-Auguste.

vers 1182: Perceval ou le Roman du Graal de Chrétien de Troyes.

Naissance de saint François d’Assise.

1184: Traduction cathare partielle de la Bible en français.

Achèvement de la cathédrale de Canterbury.

1194: Consécration de la cathédrale de Chartres.

1195: Naissance de l’empereur François II de Hohenstaufen, maître du Saint Empire romain germanique.

1200: Sculpture des statues du portail royal de Chartres.

1215: Construction de la façade de Notre-Dame de Paris.

 Notice

  •  Les manuscrits -Établissement du texte.

On a jusqu’ici dénombré quinze manuscrits contenant le texte de Perceval. (Près de la moitié de ces textes appartiennent au fonds français de la Bibliothèque Nationale.) Ils ont été ainsi répertoriés:

I. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 794.

II. Berne. Bibliothèque de la Ville, n° 354.

III. Clermont-Ferrand. Bibliothèque municipale, n° 248.

IV. Édimbourg. National Library of Scotland, n° 19.1.5.

V. Florence. Biblioteca Riccardiana, n° 2.943.

VI. Londres. Herald’s College, Arundel 14.

VII. Londres. British Museum, Additional 36.614.

VIII. Montpellier. Bibliothèque de la Faculté de Médecine n° H 249.

IX. Mons. Bibliothèque publique, n° 331/206.

X. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.429.

XI. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.450.

XII. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.453.

XIII. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 12.576.

XIV. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 12.577.

XV. Paris. Bibliothèque Nationale, nouvelles acquisitions françaises n° 6.614.

Les diverses versions présentées par ces quinze manuscrits sont toutes des versions en vers. On ne connaît qu’une version ancienne en prose de la totalité du roman. Elle a été composée, par un auteur demeuré inconnu, dans les premières années du XVIme siècle. Elle fut imprimée en 1530. Elle est intéressante à plus d’un titre: ses leçons permettent d’éclaircir certains passages douteux des textes en vers. Elle montre aussi qu’au moment où les idées nouvelles de la Renaissance envahissent la littérature française, l’intérêt des auteurs et des lecteurs demeure vif pour Perceval, le héros sans égal. L’édition de ce Perceval en prose se trouve ainsi contemporaine de la publication de Pantagruel (1532) et de Gargantua (1535).

Pour la présente traduction, nous nous sommes fondés sur le texte, parfaitement établi par William Roach, professeur à l’Université de Pennsylvanie, publié d’après le manuscrit n° 12.576 de la Bibliothèque Nationale. Ce texte fondamental a été publié en 1959 par la Librairie Droz (Genève) et la Librairie Minard (Paris).

  •  Bibliographie (sur Chrétien de Troyes et Perceval).

Les lecteurs intéressés par les origines de la légende du Graal, par les problèmes historiques et littéraires que posent le roman de Perceval de Chrétien de Troyes, les Continuations de Manessier et de Gerbert de Montreuil, le Perceval christianisé qu’est le roman de Perlevaus (vers 1200) et le Parzival de Wolfram d’Eschenbach, pourront se reporter aisément à quelques ouvrages essentiels:

Gustave Cohen, Chrétien de Troyes. L’homme et l’oeuvre. Paris 1931 et réédition Éd. Champion.

Jean Frappier, Chrétien de Troyes: L’homme et l’oeuvre. Paris 1957. Hatier-Boivin.

Jean Frappier, Le Roman breton: Chrétien de Troyes. Perceval ou le Conte du Graal, Paris. Les cours de Sorbonne. 1953.

Jean Marx, La Légende arthurienne et le Graal. Paris, Presses Universitaires de France. 1952.

Reto. R. Bezzola, Le sens de l’Aventure et de l’Amour (Chrétien de Troyes). Paris, Éd. Champion. 1968.

Edmond Faral, La Légende arthurienne. 3 vol. Paris. 1929.

A. Micha, La Tradition manuscrite des Romans de Chrétien de Troyes. Thèse. Paris. 1931.

Pierre Gallais, Perceval et l’Initiation. Paris. Éd. Sirac. 1972.

Jean Frappier, Chrétien de Troyes et le mythe du Graal (études sur Perceval ou le Conte du Graal) Paris. SEDES 280 p., 1972.

Trois ouvrages anglais et un ouvrage allemand permettent de présenter une bibliographie plus complète:

William A. Nitze, Perceval and the Holy Grail (An Essay on the Romance of Chrétien de Troyes) Berkeley and Los Angeles. University of California Press. 1949. Publications in Modern Philology, volume 28, n° 5.

William A. Nitze et Harry F. Williams, Arthurian Names in the Perceval of Chrétien de Troyes. Berkeley and Los Angeles. University of California Press. 1955. Publications in Modern Philology, volume 38, n° 3.

Roger Sh. Loomis, Arthurian Tradition and Chrétien de Troyes. New York. 1949.

W.L. Jones, King Arthur in history and legend. Cambridge University College Press. 1912.

E.K. Chambers, Arthur of Britain. Londres. 1927.

Stefan Hofer, Chrétien de Troyes: Leben und Werke des altfranzösischen Epikers. Graz-Köln Hermann Böhlaus Nachf. 1954.

  •  Les « continuations »

Le Perceval de Chrétien de Troyes étant une oeuvre inachevée offrait l’occasion d’une « continuation », selon le souhait de tous ceux qui ne pouvaient accepter qu’un si beau roman fût ainsi interrompu. En peu de temps apparurent plusieurs « continuations » dont celles de Manessier et celle de Gerbert de Montreuil.

Nous avons pensé que, devant cet arrêt soudain du récit de Chrétien, le lecteur d’aujourd’hui éprouverait le même désappointement que l’auditeur médiéval. Sans doute les « continuations » ne présentent-elles pas les mêmes qualités littéraires que le Perceval interrompu; elles ne sont cependant pas sans mérites, même sur ce plan. Il était juste de leur accorder leur part. On ne pouvait songer à une traduction intégrale de ces romans extrêmement abondants. Nous avons estimé qu’il était légitime de composer à partir d’eux un certain nombre d’épisodes pour donner au lecteur, non une nouvelle « continuation », mais une « suite et fin » des aventures de Perceval et de la quête du Graal à travers les « continuations » anciennes.

On a parfois supposé que Chrétien de Troyes, empêché par la mort de terminer son oeuvre, aurait laissé quelque plan général dont tel de ses continuateurs aurait pu s’inspirer. Mais rien ne permet de le penser. Dans ces « continuations », l’imagination règne souverainement, docile parfois, il est vrai, à l’influence de patronages ecclésiastiques ou politiques.

Pour cette composition d’épisodes des continuations de Perceval (suivie de références), nous nous sommes fondés sur les trois éditions suivantes:

-L’édition de Perceval le Gallois publiée d’après les manuscrits originaux par Charles Potvin à Mons en six volumes (1866-1871). Les tomes II à VI comprennent, outre le texte de Chrétien, la première continuation qui fut longtemps attribuée à un certain Wauchier, celle de Manessier et une partie de celle de Gerbert de Montreuil.

-L’édition William Roach, certainement plus valeureuse: The Continuations of the Old French Perceval. University of Pensylvania Press. Philadelphie. 2 vol. 1949-1950.

-L’édition Mary Williams de La Continuation de Perceval par Gerbert de Montreuil. Paris. 2 vol. 1922-1925.

  •  Les textes de la quête du Graal

Le Perceval ou le Roman du Graal de Chrétien de Troyes est l’une des oeuvres les plus célèbres d’une série d’ouvrages composés dans le même temps (1200-1250) qui tous traitent du même sujet: la quête du Graal.

Une Continuation (peut-être de Manessier) conduit les aventures du héros, Perceval, de son élection comme meilleur chevalier de la Table Ronde à son règne, dont les hauts faits sont rédigés en une chronique exemplaire et précieusement conservés. Après un règne de sept années, Perceval devient prêtre en un ermitage. Il ne cesse d’y être nourri par le Graal et meurt en sainteté.

Une seconde Continuation est due à Gerbert de Montreuil. Le Roi Pêcheur impose à Perceval des épreuves nouvelles. Si le chevalier les affronte avec succès, le roi le jugera digne d’entendre et de partager les secrets du Graal. L’esprit de cette Continuation est nettement ecclésiastique: le Graal y est le « Saint Graal » contenant l’Hostie, seul aliment du Roi Pêcheur.

L’Élucidation traite de la disparition du château féerique. Le personnage principal de ce conte, assez postérieur à l’oeuvre de Chrétien, n’est plus Perceval mais un certain chevalier Blihis Bliheris, prisonnier de Gauvain. C’est lui qui raconte l’histoire de la découverte, par ce même Gauvain, du Roi Pêcheur disparu avec toute sa cour. L’Élucidation est un conte en marge de Perceval. Son intérêt est surtout d’avoir suggéré une hypothèse qui a été exposée et réfutée par Jean Marx: la quête la plus ancienne aurait été menée par Gauvain. Celle de Perceval ne serait donc qu’une seconde version du grand thème. Idée ingénieuse combattue par le grand érudit arthurien.

Le Didot-Perceval de Robert de Boron présente nombre d’épisodes librement imités de ceux rapportés par Chrétien de Troyes.

L’Estoire del Saint Graal rapporte les visions de son auteur dont l’âme a été transportée au ciel. Il a reçu mission d’écrire cette histoire sous la dictée du Christ lui-même. Y sont étroitement mêlées la fable délirante et des traditions pseudo-ecclésiastiques. Le Graal est ici à la fois le plat dans lequel Jésus mangea l’Agneau de la Pâque et celui dans lequel fut recueilli Son Sang pendant la crucifixion.

Le Lancelot en prose, selon une manière très commune chez les auteurs de ce temps, compile largement et librement le Lancelot de Chrétien de Troyes et la Queste du Saint Graal, d’inspiration cistercienne. Rien n’est inconciliable pour ces auteurs! L’ouvrage est néanmoins attachant, car on y saisit toute une filiation littéraire en même temps que l’écho de traditions primitives.

La Queste du Saint Graal est donc d’un caractère franchement mystique. L’influence de la doctrine du grand Docteur de Clairvaux s’y manifeste constamment, sous la plume d’un clerc dont on ignore le nom. Le héros de la Queste n’est plus Perceval mais le jeune chevalier parfaitement pur: Galaad, le « célestiel ». Le roman est la suprême apologie de la Pureté Victorieuse. À la fin de cette quête, à laquelle prennent part d’autres chevaliers, tous valeureux mais infiniment moins purs que le héros, un banquet mystique réunit les chevaliers compagnons de la « Queste ». S’y accomplit le miracle de la Transsubstantiation: c’est la chair même de Dieu qui nourrit ceux qui, seuls, en sont dignes. Déjà le Sang sacré a coulé de la Lance dans le Saint Graal, appelé ici le Saint Vaisseau. Comme à la Cène, c’est le Christ qui préside ce banquet mystique. Le cycle est accompli. Galaad peut oindre le corps du Roi Pêcheur pour le guérir enfin! Mais le roman ne se terminera pas sans que Galaad et quelques compagnons, dont Perceval, ne partent pour la Terre Sainte (saint Bernard n’a-t-il pas été l’âme et le prêcheur de la croisade?). Ils y emportent des reliques qui, dans les occasions les plus périlleuses, seront les instruments de leur salut. Après le plus solennel office du Graal, Galaad, ayant communié, est invité à participer à la contemplation suprême. Après avoir échangé un baiser d’adieu avec Perceval, il s’abandonne aux anges venus délivrer son âme et la porter au ciel. Ainsi Galaad connaît-il la joie, si longuement espérée, de la Connaissance Ineffable. Les chemins incertains et mouvants de la Queste étaient ceux de la connaissance de Dieu. Le corps de Galaad ne peut qu’être enseveli en Terre Sainte au coeur d’un palais spirituel, à Saras, dans lequel il est permis de voir la figure sublimée du Château Aventureux. Un édifice n’est-il pas corps et âme qui, eux aussi, peuvent être sauvés et glorifiés dans le rayonnement de la gloire divine? Dans ce même palais spirituel le corps de Perceval reposera plus tard. Témoin de ces aventures, le bon compagnon chevalier Bohor reviendra à la cour du roi Arthur. Et les scribes, écoutant ses paroles, rédigeront la chronique de la prodigieuse aventure pour en faire mémoire jusqu’à nous.

Le Perlevaus (qui est le nom de Perceval en dialecte franco-picard) est, lui aussi, un roman chrétien de Perceval, d’inspiration non plus cistercienne mais bénédictine clunisienne. Sa composition est très probablement due à l’inspiration des clercs de la fameuse abbaye britannique de Glastonbury, si étroitement liée à toute la légende arthurienne. (N’est-ce pas en ce lieu que, pour des raisons de prestige dynastique, politique et monastique, on aurait « retrouvé » en 1191, les tombeaux du roi Arthur et de la reine Guenièvre?) Au cours du récit réapparaissent de très anciens éléments mystiques (le Cercle d’Or de la victoire, le Château-des-Quatre-Cornes) que les auteurs savent utiliser au bénéfice d’une symbolique chrétienne toujours présente.

Le Peredur gallois, dans lequel certains érudits avaient voulu voir, autrefois, un modèle de l’oeuvre de Chrétien de Troyes, paraît au contraire redevable à celui-ci de ses seuls épisodes dignes d’intérêt. L’histoire galloise y affleure souvent. L’auteur (ou les auteurs?) ne parviennent pas à refondre et à composer les deux thèmes profonds de l’oeuvre: la quête de vengeance, la quête des Objets merveilleux ayant valeur de talismans, la quête du chemin de l’Autre Monde. D’où la déception du lecteur s’engageant dans le labyrinthe de ces aventures confuses, qui ne parviennent jamais à atteindre leur pleine signification.

Il faut terminer par le Parzival, roman en vers de Wolfram d’Eschenbach (début du XIIIme siècle) postérieur à l’oeuvre de Chrétien de Troyes auquel le poète germanique vouait une légitime admiration. Ici encore, les influences françaises sont évidentes, mais Wolfram d’Eschenbach est le plus grand poète germanique de son siècle et, dans une langue superbe, il sait admirablement composer ses emprunts avec ce que lui dictent son génie propre et les traditions séculaires qui se rappellent à lui.

L’imagination littéraire médiévale avait la passion de conter (c’est elle qui, à l’aube de la Renaissance, inspirera encore les grands livres de François Rabelais, les « Rêveries » et « Baliverneries » de moindres conteurs). On se doute de l’usage qu’elle put faire, non pas des grands thèmes, mais des épisodes merveilleux de la légende arthurienne et plus spécialement de la Quête du Graal.

Les oeuvres circulent vite. En France, en Angleterre, en Allemagne comme en Italie ou dans d’autres pays d’Europe, compilations, fabulations extravagantes, emprunts et accommodations de toutes sortes ont donné naissance à un grand nombre de contes et de romans. On reconnaît bien vite qu’aucun ne peut être retenu dans la lignée des textes relatifs au Graal. On ne trouve, çà et là, que des mentions d’aventures concernant le Vaisseau Miraculeux. Les auteurs et leurs lecteurs sont plus captivés par une certaine « féerie arthurienne » que par le propos mystique qui distingue les plus grandes oeuvres. Sir Gawayn et Sir Percyvelle, deux romans anglais du XIVme siècle, représentent, sans doute, les deux plus valeureux exemples que l’on puisse citer parmi ces ouvrages dont certains apportent d’ailleurs un renouvellement du genre par l’introduction de nouveaux personnages, de nouveaux exploits, de nouvelles féeries. Ces livres montrent que le goût pour la chevalerie et pour l’aventure est toujours aussi vif. Les romans de chevalerie, épiques ou parodiques, en seront, plus tard, une autre preuve.

J.-P. F.

Sources: Traduction et notes de Jean-Pierre Foucher et André Ortais , – Gallimard, 1974 – 

L’histoire de Mathilde d’Angleterre et le frère de Saladin. -1/2-

Histoire et légendes peuvent se mélanger allègrement. En 1805, un roman, qui a eu un très grand succès, participe de l’histoire et revêt dès le début d’héroïques allures. Le sujet étant emprunté à la première croisade, l’action se passe vers la fin du XIIIe siècle.

Richard et Saladin - le cycle des croisades -
Richard et Saladin – le cycle des croisades –

Mathilde, ou Mémoires tirés de l’histoire des croisades est un roman français publié par Sophie Cottin en 1805.

Sophie Cottin (1770-1807 )
Sophie Cottin (1770-1807 )

Mme Cottin, s’inscrit dans l’école moderne, fondée par Chateaubriand (exemple similaire : les Aventures du dernier des Abencérages ). On peut le qualifier de « Roman troubadour »

Les acteurs sont des personnages historiques : Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion, les deux chefs rivaux de l’entreprise ; Lusignan, roi de Jérusalem ; le vénérable Guillaume, archevêque de Tyr ; Josselin de Montmorency, Saladin, l’adversaire des croisés, etc….

De grands caractères, de hauts faits d’armes, des idées chevaleresques, le contraste des mœurs des chrétiens et des Arabes, le luxe de l’Occident opposé à celui de l’Orient, la pompe et l’enthousiasme de la religion, forment autant d’accessoires qui enrichissent et rehaussent le sujet de Mathilde.

Histoire admirable de mathilde et de malek-Adhel

L’aimable Bérengère et la tendre Mathilde, l’une épouse et l’autre sœur de Richard Coeur-de-Lion, s’embarquent sur un navire pour rejoindre les croisés en Palestine. Elles tombent entre les mains de Malek-Adhel, frère de Saladin. Malek-Adhel est le type du paladin invincible, généreux, passionné et courtois avec les dames ; il tombe amoureux de sa captive, et, à travers toutes les résistances de la pudeur effarouchée, il finit par comprendre qu’il est aimé, que Mathilde lui accordera sa main s’il veut se convertir au christianisme.
Mais cette main, Richard l’a promise à son compagnon d’armes, Gui de Lusignan. Les deux rivaux se cherchent dans les combats pour s’exterminer, tandis que Mathilde lutte contre sa passion au nom du devoir et de la religion. Enfin, se trouvant seule avec Malek-Adhel au milieu de l’ouragan du désert, et attendant avec résignation la mort qui les menace, elle engage sa foi au héros, qui jure de se faire chrétien. Sauvés contre toute espérance, ils se séparent, et Mathilde va rejoindre son frère.
Malek Adhel et Mathilde AquarelleAprès différentes péripéties, Lusignan et le frère de Saladin vont enfin se mesurer. Prévoyant sa défaite, mais ne voulant pas laisser Mathilde à son ennemi, Lusignan fait promettre à son écuyer d’assassiner le musulman si le sort se décide en sa faveur. Lusignan est vaincu, et Malek-Adhel, frappé par derrière, tombe sur le sable. Soupçonnant une perfidie, Mathilde accourt avec l’archevêque Guillaume ; le héros converti expire en invoquant le Dieu de Mathilde. La sœur de Richard ira dans un couvent demander des consolations à Dieu.

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -10/10-

Le jour s’en va et la nuit vient. Chacun s’est rassis pour souper, mais je n’ai rien à vous en dire car je veux vous conter le plus beau de la nuit.

Aux époux on a fait bon lit, dont vous expliquer la richesse et la douceur pourrait vous ennuyer. L’archevêque de Rodas, ceux de Dinas et de Clamadas, celui de Saint-André d’Écosse, chacun avec la croix, la crosse, sont venus pour bénir le lit, au milieu d’une foule d’évêques, dont celui de Cardoël, ceux de Caradigan, de Cardiff, de Morgau, celui de Saint-Pol-de-Léon, de Carlion, de Limor et de Limeri qui sont tous deux les frères de Sagremor, celui aussi de Saint-Aaron-en-Galles, qui tenaient tous leurs bénéfices de Blanchefleur. Il n’y avait ni roi ni reine, en toute la Bretagne, sauf l’exception du roi Arthur, de qui la terre fût aussi belle et étendue que celle de Blanchefleur, et elle en fit le don à son seigneur, comme celui d’elle-même.

Les serviteurs les ont quittés; les servantes de la princesse ont laissé leur petite reine sans plaindre aucunement son sort.

Ils sont restés seuls dans leur lit, tous les deux bras à bras, nu à nu par-dessous les draps, et Blanchefleur frémit et tremble plus encore que feuille de tremble. Ils sont tous deux en grand péril de perdre leur vertu, celle qui conduit tout droit au ciel, et ils voudraient bien s’en garder. Perceval soupire et se plaint, il presse sa femme contre lui, mais elle, qui fut apprise à aimer Dieu, lui a parlé comme elle devait le faire.

« Perceval, bel ami, faisons que l’ennemi ne nous surmonte pas. Vous savez bien que chasteté est sainte chose. De même façon que la rose est plus belle que les autres fleurs, ainsi virginité passe toutes les autres vertus, et celui qui peut la garder reçoit double couronne devant Dieu au saint Paradis. »

Perceval l’entend et l’approuve. Pour lui aussi la chasteté est au-dessus de tout, comme la topaze surpasse le cristal et l’or fin tout autre métal. Alors ils sont sortis tous les deux de leur lit. Ils se sont agenouillés côte à côte et, tournés vers l’orient, ils ont prié le ciel qu’il les tienne en bon état de chasteté, sans briser leur virginité. Ils se sont recouchés ensuite, mais en se tenant loin de l’autre et se sont enfin endormis.

Perceval vers le jour, est resté éveillé pendant quelques instant, et il a entendu une voix qui lui disait très clairement: « Perceval, gentil frère! Fais que vous ayez Dieu en votre pensée tous les deux, et sache que c’est en son Nom que je te parle. Aucun mari ne doit toucher sa femme que saintement et seulement pour deux raisons, l’une est pour engendrer, l’autre pour éviter le péché. C’est bien évident pour chacun. Il y a pourtant des maris qui croient pouvoir se livrer au plaisir de la chair, avec leur femme comme bon leur semble, mais ils se trompent! Mieux leur vaudrait de se tremper dans l’eau glacée pour revenir en leur bon sens. Garde ta chasteté et sois rempli de charité, et tout honneur t’en adviendra. »

Et la voix continua de la sorte: « Une fille te naîtra qui sera avenante et belle, et qui épousera un roi glorieux. Pourtant, par désordre et péché, ce roi sera en grand péril de voir son royaume détruit, mais l’un de ses fils le vengera et rétablira sa puissance. Il aura un autre héritier qui conquerra de grandes terres, et un troisième qui, gracieux et beau, sera changé en oiseau au désespoir de ses parents. Le frère aîné aura pour femme une pucelle, à qui, par sa valeur, il fera rendre tous ses biens. Il leur naîtra une fille dont l’enfant sera glorieux par le monde car ses trois descendants conquerront Jérusalem et la Vraie Croix. »

Pour que ces glorieuses destinées se réalisent, il faut que Perceval persiste dans sa quête, sinon ses héritiers seraient privés de gloire.

La voix cessa quand elle lui eut tout dit. Perceval demeura songeur dans son lit, attendant la venue du jour.

L’heure arriva de se lever. Je ne sais combien de valets surgirent pour vêtir leur seigneur et l’atourner. Les servantes, de leur côté, ont habillé leur demoiselle comme c’est leur devoir. Elles sont en émoi car elles ne savent pas que leur maîtresse s’est levée pucelle comme elle s’était couchée.

Accompagné de ses barons, Perceval est allé au moutier pour entendre la messe. Il les ramena au palais pour prendre hommage de leur féauté de tous ceux qui le lui devaient, et qui le lui rendirent de grand coeur.

« Sires, leur dit-il, je vous requiers de recevoir l’autorité de Gorneman comme la mienne, en tous lieux et pour toutes affaires, car je le prie d’être mon bailli pour garder ma femme et ma terre. Je suis au service du Saint Graal et je ne puis séjourner davantage. Qu’on m’amène à l’instant mon cheval et mes armes! »

Blanchefleur l’entendit et s’en fallut de peu qu’elle ne tombât en pâmoison, car elle pensait bien le garder pour elle comme font les époux d’ordinaire. Mais elle l’aimait tant qu’elle voulait l’approuver en tout.

Chrestien de Troyes nous l’assure, lui qui commença cette histoire que la mort l’empêcha d’achever.

Perceval a quitté Beaurepaire pour ne pas retarder son oeuvre encore imparfaite. Ce sont les fils de Gorneman qui l’ont armé sur un tapis de laine rouge, pendant que les femmes pleuraient.

Avant de s’en aller, Perceval avait affranchi les serfs et aboli les coutumes trop lourdes aux vilains. Puis il s’est mis en selle sur un grand cheval noir et s’est avancé sur sa route. Ses barons l’ont accompagné jusqu’au prochain carrefour, et il leur a donné congé.

Quand ils sont revenus au palais, Madame Blanchefleur était encore pâmée. Leur seigneur s’était en allé avec une telle ardeur qu’il en avait oublié ses tonnelets d’onguent miraculeux. Il en aurait pourtant besoin avant sa victoire, car il recevra tant de blessures qu’à grand-peine il en réchappera!

La pauvre mariée, reprenant ses esprits, se lamentait: « Ha! disait-elle, sainte Marie! Je croyais tant tenir ma joie! Mais mon seigneur, mon doux ami, va courir sa noble aventure, et je ne sais quand il me reviendra! »

Elle s’est encore évanouie et l’on dut soutenir le long de son chemin son pauvre corps navré.

frise épée sword fond blanc 600

Gerbert raconte les aventures chevaleresques et douloureuses de Perceval; comment il délivra la châtelaine de Montesclaire du chevalier au Dragon jetant flammes; comment il se trouva en grand péril dans le château des quatre fils du Chevalier Vermeil, le premier qui mourut de sa main avant d’être fait chevalier. Gerbert passe ensuite à Gauvain dont il récite une affolante et cruelle aventure d’amour, pendant 6.000 vers environ.

On rejoint ici Perceval au moment de sa lutte contre Hector où l’on voit deux chevaliers se battre à mort, sans raison ni merci, et le ciel même intervenir pour guérir leurs blessures, comme si leur combat monstrueux passait, au jugement de notre auteur et de ses auditeurs, pour le comble de la vertu chevaleresque.

 

9* (*manuscrit de Mons, vers 44.065-44.849)

 

Cheminant au creux d’une vallée, Perceval rencontra, vers le soir, un petit ermitage caché au creux d’un bois. Il y coucha. Le lendemain matin, il entendit dévotement la messe et se fit confesser par l’ermite qui lui pardonna ses péchés et lui donna pour pénitence de ne plus chevaucher le dimanche, à partir des complies du samedi, et Perceval le lui promit.

Le voilà parti légèrement, l’écu au col, la lance au poing, porté par un beau destrier aux flancs nourris d’orge, aux pieds adroits et ferrés tout de neuf. Au milieu de la matinée, il entra dans une grande lande, sise entre l’Écosse et l’Irlande; il n’est ni forêt ni rivière, hameau ni tour à plus de deux lieues à l’entour. Il voit venir à lui, revêtu de fort mauvaises armes, usées et rapiécées, un chevalier nommé Hector qui était de la Table Ronde et frère de Lancelot, mais hélas de si triste mine et si pauvrement monté qu’il ne le reconnaît pas. Son cheval semble vaciller tant il est affaibli; voilà plus de deux ans qu’il erre ainsi sans aucun abri convenable au repos, ni nourriture qui tienne au corps.

Dès qu’il voit Perceval, ce chevalier tourne vers lui la tête de sa monture en lui criant de se garder car il le défie. Perceval étonné, ne lui répond pas tout de suite, et l’autre lui répète, plus aigrement encore:

« Apprête-toi à batailler, vassal, au lieu de trembler sur ta selle!

-Ma foi, fit Perceval, je vous crois preux et courageux, mais vous êtes en mauvais état. Vos armes tiennent à peine sur vous. Les mailles de votre haubert sont rompues, comment pourriez-vous combattre? Votre cheval s’écroulerait sous vous pour peu qu’on le heurtât! Passez votre chemin et laissez-moi à mes affaires. »

Hector pensa que le mépris lui soufflait cette excuse, et il lança son cheval contre lui. Perceval dut baisser sa lance, et le choc fut tellement violent que les écus furent traversés et que, sous les hauberts troués, glissèrent en chair vive les pointes des deux lances. Les troussequins des selles se rompirent et les deux cavaliers tombèrent par la croupe de leurs chevaux. Ils se relevèrent ensemble et ils se pressèrent l’un contre l’autre en tirant leurs épées de leurs gaines.

Ils se frappent terriblement. Les fleurs des heaumes et les rivets de leurs visières sautent sous les coups, comme les mailles de leurs hauberts. Ils sont blessés en plus d’un point et très profondément, tellement que chacun s’étonne de la résistance qu’il rencontre chez l’autre. Ils frappent pourtant! Ils frappent toujours! Ils n’ont au bras que des morceaux de boucliers. Loin de les protéger, les morceaux de leurs casques leur labourent le visage. Leurs hauberts déchirés embarrassent leurs pas, et ils sont presque nus sous le tranchant de leurs épées. Le sang leur coule de tout le corps, depuis leurs crânes jusqu’à leurs ventres. Tout le champ qu’ils piétinent est rouge. Ils frappent, et c’est merveille qu’ils durent si longtemps l’un contre l’autre, et l’un comme l’autre.

Mais à la fin c’est trop!

L’un est tombé, l’autre s’écroule de même. Leurs jambes ne les soutiennent plus. Les voilà couchés sur la terre, inertes dans leurs pâmoisons ou se tordant sous leurs souffrances, chacun à part, mourant de faiblesse et de froid, dans le vent torturant de la grande lande solitaire. Toute la journée c’est ainsi, douloureusement, sans passage d’homme ni de bête, et la nuit est venue, plus froide et douloureuse encore.

Hector a parlé le premier pour prier son ami d’aller chercher un prêtre car il se sent mourir.

« Beau sire, lui répond Perceval, je ne peux pas non plus m’aider. Ce que vous désirez m’est impossible car vous m’avez tué aussi. Or, si vous mourez, sire, pardonnez-moi votre mort, que mon âme n’en soit encombrée!

-Sachez que je vous la pardonne. Je ne survivrai pas la moitié de la nuit, tellement vous m’avez tenu court! Si pourtant vous viviez (ce que Dieu veuille!) et que vous alliez à la cour du roi Arthur, saluez Lancelot, de part Hector, son frère.

-Êtes-vous Hector, demanda Perceval? Par la foi que je dois à Dieu et à sa Mère, je n’ai plus de force, mon ami, et je ne voyagerai plus désormais, mais je souffre de votre mort pour Lancelot et pour vous que j’aime dans mon coeur. Si vous vivez pourtant, saluez notre roi au nom de Perceval, et tous nos amis de la cour.

-Foi que je dois à Dieu et à sa Force, dit Hector qui respire à peine, nous nous sommes tués l’un l’autre par grand dommage et je dois en porter le blâme. »

Ils se sont évanouis de nouveau. Ils n’ont plus de vigueur et leur sang se perd dans la terre. Des nuages rouges obscurcissent leurs yeux. Ils vont mourir exsangues. Or voici qu’au milieu de la nuit, il vint une clarté sur eux et un ange descendit qui portait le Graal. Les deux gisants virent cette lueur et sentirent sur eux ce passage. Comme ils ne souffraient plus du tout, ils crurent que c’était la mort, et ils ne bougeaient pas de peur de perdre cette quiétude. Pourtant, quand ils remuèrent enfin, ils furent tout surpris de se trouver dispos. Ils se trouvaient guéris, sains et nets de toute plaie.

Hector ne pouvait pas comprendre le moyen de sa guérison. Perceval lui a expliqué le mystère de la puissance du Graal. Ils sont tous les deux pleins de joie. Ils sont debout et ils s’embrassent. Leurs chevaux n’avaient pas bougé du champ. Ils les montent et s’en vont chacun leur voie en se recommandant à Dieu.

 

Perceval poursuit sa besogne. Il prie Dieu de lui faire rencontrer Pertinax dont il a juré de prendre vengeance pour le gardien du Saint Graal. Tant va par bois et par montagnes, par les vallées et les campagnes qu’il voit à l’horizon les cinq tourelles d’un beau château. La forteresse est assise sur une belle rivière, entourée de beaux prés et de giboyeuses forêts. Elle est tellement solide et bien construite qu’on l’assaillerait sans profit, à moins de descendre du ciel. Le seigneur qui s’y tient peut se croire tranquille: personne ne lui fera de mal, même étant détesté de tous. Il est batailleur et si injuste qu’il n’y a si félon d’ici jusqu’en Hongrie.

La plus haute des cinq tours, qui est dans leur milieu, brille au soleil comme de l’or rouge, et Perceval la reconnaît comme étant la demeure de l’homme de qui il doit prendre vengeance.

À l’entrée du château, à la branche d’un pin aux puissantes ramures, pend un riche bouclier, récemment redoré à l’or fin, et où sont figurées deux belles demoiselles. Pendant que Perceval admire sa façon, reconnaissant les signes qui lui ont été dépeints pour désigner son adversaire, un valet sort du château, et Perceval lui demande le nom de ce lieu fort et celui de son maître.

« Que le seigneur Dieu me pardonne, répond le valet, c’est le château de la Tour Rouge dont le seigneur est Pertinax. Mon maître est si preux et puissant dans la bataille qu’aucun chevalier ne tient en face de lui. Depuis cinq ans et demi qu’il vit dans ce château, il en a tué cent quatre qui avaient seulement touché du doigt le bouclier que vous voyez pendre.

-S’il tue celui qui seulement le touche, que fera-t-il à qui le jettera par terre?

-Ô Dieu! Seigneur! Sa mort serait cruelle!

-Qui ôte la vie d’un homme pour une telle bagatelle, est un félon sans loyauté. Il fait gros péché envers Dieu. »

En disant ces paroles, il approcha du pin et tant frappa le bouclier qu’il le fit tomber sur le sol.

Le valet eut grand-peur et il sonna d’un petit cor d’ivoire qu’il portait pendu à l’épaule. Pertinax l’entendit au fond de son repaire et il fut bien joyeux, car c’était une nouvelle victime qui réclamait la mort. Il se fait armer sans délai, il saute sur son cheval avec le heaume en tête et l’épée à son flanc. Il prend une grosse lance de frêne, mais point d’écu puisqu’il prendra celui qui pend à l’arbre. Aussi, quand il sort du château et qu’il voit son écu dans la poussière, est-il pris d’une chaude fureur: « Vassal! Aussi vrai que je vis, aucun écu ne vous coûta si cher que celui-ci que vous paierez de votre tête! »

Et, sans s’embarrasser de bouclier, il galope contre Perceval qui, de son côté, fait de même. Pertinax a brisé sa lance contre l’écu du chevalier errant, mais il reçoit un coup du glaive de son adversaire qui lui traverse l’épaule et ressort par-derrière de la largeur d’une main. Le choc les a renversés tous les deux de leurs chevaux. Pertinax est gravement blessé mais il ne paraît pas s’en émouvoir et il attaque à l’épée. La lutte est immédiatement féroce et les deux combattants saignent abondamment. Ils se battent toujours. Depuis l’aube jusqu’à midi a duré leur assaut. Jamais ceux du château n’ont vu leur maître aussi terrible, mais jamais non plus chevalier ne leur parut si courageux, si noble et si puissant que Perceval.

Aucun d’eux n’a plus de heaume, et à plusieurs reprises, on les voit, l’un comme l’autre, tomber sur les genoux, mais ils se relèvent toujours, reprenant leur corps à corps.

Perceval eut enfin la victoire par l’expresse volonté de Dieu. Son ennemi est à terre, sous lui. Perceval lui offre la vie sauve, mais le mécréant veut mourir plutôt que de subir prison. Perceval lui coupe donc la tête, malgré l’horreur qu’il en a, et l’attache à l’arçon de sa selle pour la porter au Roi Pêcheur, avec le bouclier aux deux pucelles peintes. Il part sans s’occuper des gens de ce château.

Il s’agit de trouver au plus tôt le castel du riche Roi Pêcheur mais le lieu est si mystérieux que nul chemin appris n’y mène, et qu’on s’y trouve parfois sans savoir comment. C’est ainsi qu’après une assez longue errance, il aperçoit le toit d’une tour dépasser le faîte d’un roc, et il en reconnaît la forme. Il s’en approche, le coeur battant. Le pont-levis est abaissé; il le passe et entre dans la cour.

Des valets viennent l’accueillir; ils l’aident à mettre pied à terre. Ils établent son cheval tandis que l’un d’entre eux va dire à son seigneur qu’un chevalier vient d’arriver, portant à son arçon une tête coupée.

Le Roi se lève joyeusement, oubliant sa longue impotence, plutôt ne sachant plus qu’il est infirme de ses jambes, et il descend ses escaliers pour recevoir l’arrivant. Cette tête est celle qu’il attend, c’est celle de sa guérison. Cette mort efface sa longue défaite. Perceval la lui donne avec le bouclier où s’estompent déjà les peintures des deux demoiselles.

« Sire, lui dit le riche Roi, en l’accolant cent fois et en le baisant au visage, vous m’avez remis dans mon aise et dans la puissance de mon corps en me vengeant de mon ennemi. Je n’ai pas besoin de vos preuves, car hier, après la sixième heure, je n’ai plus ressenti mon mal et je me suis dressé debout! Désormais tombe ma tristesse avec les maux dont vous m’avez guéri, et mes jours deviennent heureux. Je mettrai sur un pal, au plus haut de ma tour, cette tête cruelle qui guerroyait ma terre et me déshonorait, après avoir tué mon frère en trahison! »

Ils y sont allés aussitôt. Des sergents ont placé la tête sur un pieu très élevé au sommet de la tour, puis tout le monde est redescendu. On a désarmé Perceval et partout on le fête. Le riche Roi qui l’aime fort le dit son ami et son fils. Il le fait revêtir de très riches étoffes. On met les tables, recouvertes de nappes blanches, et de couteaux et de salières. Après le lave-mains, Perceval s’y assied au haut bout, auprès du riche Roi qu’on n’appellera plus Méhaigné.

Alors paraissent la Lance qui saigne et le Saint Graal, chacun porté par une gracieuse jeune fille. Elles passent auprès d’eux et les tables sont aussitôt couvertes de mets délicieux, et puis les demoiselles s’en vont par où elles étaient entrées. Elles reviennent avec le Graal et la Sainte Lance, et de nouveaux mets sont servis. Un jeune garçon les suit, qui porte le Tailloir d’argent enveloppé d’un linge précieux et d’une riche soie rouge. Il tourne autour des tables comme font les demoiselles et il s’en retourne comme elles.

Perceval les regarde faire et il en laisse le manger.

Par trois fois passe le Graal devant ceux qui sont à table, ainsi que la Sainte Lance et le Tailloir d’argent. Ils viennent jusqu’au haut de la table, où sont assis Perceval et le riche Roi, et puis ils s’en retournent d’où ils viennent.

Le repas terminé, s’étant lavé les mains, et les tables ôtées, le Roi dont le coeur est joyeux, mène Perceval à une fenêtre, afin de lui parler seul à seul. Il lui demande de répéter son nom et Perceval le lui donne:

« Sire Roi, je suis Perceval le Gallois, étant né en terre de Galles, mais j’ignore le nom de mon père. Je sais seulement que ma mère fut dame de la Gaste Forêt.

-Je sais que vous êtes de grand prix et j’en suis bien heureux. Je suis frère de votre mère, la plus noble femme de coeur, la plus vaillante et la plus sage de tout notre lignage. Vous êtes donc mon neveu, et je suis fier, par Dieu! que vous soyez de moi. Je vous abandonne toute ma terre et je m’en démets entre vos mains. Je vous couronnerai roi à la prochaine Pentecôte.

-Sire, lui répond Perceval, s’il est vrai que je sois votre neveu, je vous supplie de ne pas m’imposer votre couronne aussi longtemps que vous serez en vie. Si vous avez besoin de moi, je ne serai jamais long à vous répondre, sauf mort, prison ou maladie. Mais j’ai promis au roi Arthur d’aller le voir sans m’attarder si Dieu, qui récompense les bons vouloirs, m’en donne l’occasion et la force. »

On lui fit fête dans le château, quand on apprit qu’il était de la lignée du Roi, et qu’il lui succédera. Les cousines porteuses du Graal et de la Lance trouvent grand plaisir à l’honorer et le festoyer jusqu’à la moitié de la nuit. Ensuite Perceval se coucha dans un lit somptueux qui fut dressé dans la même chambre que son oncle, et, comme d’habitude, il se fit apporter ses armes dès le petit matin.

Comme il s’appareillait, on s’aperçut que son harnais était si mal en point, après ses dures luttes, que le Roi lui donna ses propres armes, en le priant de les porter et de s’en servir pour son amour. C’étaient des armes royales et vraiment riches. Le heaume et le haubert étaient d’acier bruni; l’écu, le fût de lance et l’écrin de l’épée étaient plus noirs que jais brillant; la selle et son tapis, et tout le harnachement étaient pareillement noirs.

Il s’en alla sous les bénédictions et les prières vers la cour du roi Arthur.

 

Le manuscrit de Mons raconte alors la rencontre que fit Perceval de six chevaliers dont les armes étaient de différentes couleurs. Il les abat l’un après l’autre et les envoie à la prison du roi Arthur, où ils annonceront sa venue.

Dans une autre relation, Gerbert fait asseoir notre héros sur le Siège Périlleux, et lui fait rencontrer l’ancien roi de Saras, le mystérieux roi Mordrain.

 

Perceval a quitté la cour du Roi Pêcheur avec un sentiment d’effroi à la pensée d’une couronne pour remplacer son heaume, un déchirement d’achèvement car ce sera la fin de ses courses solitaires, de sa vie dangereuse. Il a déjà jeté une ancre à Beaurepaire, et une autre bientôt l’attachera plus fortement.

Il lui vient à l’esprit que la récompense de ses travaux lui sera plus lourde et austère à porter que ses pires aventures. Il y pense dans son coeur et commence à aimer son sort.

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10* (*texte de Gerbert de Montreuil, vers 7.186-7.612)

 

Perceval s’éloigna à belle allure et s’enfonça dans un chemin désert où il erra toute la journée. Pendant une semaine entière, il rencontra de grands hasards dont il sortit, non sans blessures, grâce à la force de ses armes. Il traversa ainsi maintes contrées et maints défilés malcommodes. Il entra enfin dans la forêt de Carlion où il chevaucha tant qu’il entendit le son du cor vers la fin d’une après-midi, avec les abois d’une meute. Il mena son cheval du côté de la chasse et il rencontra le sonneur à qui il demanda à quel maître il était. « Sire, je suis au roi Arthur qui me suit avec ses barons. Nous chassons le Blanc Cerf au Chevalier Noir. Les dames sont avec eux, et ma dame la reine. Mais, par ma foi, je ne crois pas que nous aurons la bête ce soir. Le roi en est fâché car il l’a promise à la reine. »

Comme il parlait ainsi, le roi arriva avec toute son escorte. Le roi d’Irlande l’accompagnait avec le roi de Rodes, celui de Dinas-Clamadas et celui de Diveline. Alentour de la reine se pressaient beaucoup de demoiselles dont la vue plut à Perceval et le rendit joyeux.

Le roi Arthur ne reconnut pas Perceval qui gardait baissée sa ventaille car les charnières en étaient coincées par les coups qu’il avait reçus, mais le chevalier vint à la reine et la salua comme preux et bien appris: « Que tous biens adviennent à ma dame, qui est dans le royaume la perle de l’honneur, de la beauté, de la bonté et de la courtoisie! »

La reine lui répondit:

« Beau sire, qu’il plaise à Dieu de vous donner ce que votre coeur désire! Je voudrais savoir votre nom car je ne reconnais pas vos armes.

-Ma dame, j’ai pour nom Perceval le Gallois. »

Quand la Reine entendit son nom, elle lui jeta les bras au cou en lui disant: « Beau doux ami, soyez le bienvenu, comme vaillant éprouvé, de belle et haute prouesse! »

Toutes les dames l’entourent et le fêtent; le roi lui-même arrive avec ses compagnons. Il est joyeux d’apprendre que c’est Perceval, et il l’accole à plusieurs reprises. On s’attroupe pour l’entendre, car le roi lui fait raconter ses dernières aventures, les dangers et les maux qui l’attendaient sur la route du Graal. Perceval ne se fait pas prier: il récite ses combats, ses travaux après qu’on l’eut débarrassé de son heaume faussé. Il dit comme il a vu le Roi Pêcheur enfin guéri de ses infirmités, mais il n’a pas le droit de révéler tous les mystères. Il raconte cependant le ressoudement de l’épée éclatée en deux parts, et qu’il n’a pu toutefois assez bien rapprocher qu’il n’y restât une légère trace.

Dont le sénéchal qui l’écoute et ne peut accepter nulle supériorité, lui dit en se moquant: « Vous savez mal forger, messire! Vous avez entrepris une quête où vous laisserez votre peau. Vous en avez déjà la tête rouge sans être bien loin arrivé. C’est chercher vent et bagatelle! Vous êtes comme celui qui danse devant les gens pour faire parler de lui, mais ne paraissez guère sage. Valez-vous mieux que nous? Vous aurez perdu toutes vos dents sans vous avancer davantage. Croyez-moi et restez tranquille, avec madame, cet hiver. Les diables vivants de l’enfer vous font courir après de la fumée! »

Le roi a entendu son sénéchal avec colère, Perceval lui étant le plus précieux de ses barons. Il dit à Keu:

« Sire Keu, souvenez-vous que votre orgueil et votre langue folle vous ont déjà causé disgrâce; mais votre coeur aurait crevé, je pense, si vous n’aviez dit cette sottise.

-Sire, ajouta Perceval, je vois avec plaisir que son bras brisé est remis, mais il fut bien mal inspiré quand il se fit casser la clavicule. »

À ce rappel de sa mésaventure, Keu fut honteux et s’assombrit. Le roi embrassa Perceval pour montrer son estime devant tous et on laissa la chasse pour cette journée.

On s’en revint à Carlion. Les cuisiniers avaient apprêté le repas avant le retour des chasseurs. Ils avaient de la chair de boucherie, des oiseaux et des poissons frais dont je ne peux vous dire le compte. La compagnie arrive où l’on remarque, tout ainsi que je vous l’ai dit, beaucoup de rois, de ducs, de chevaliers et de barons, beaucoup de hautes dames aussi avec la reine.

Perceval, une fois désarmé, est revêtu d’une riche robe de soie fourrée d’hermine que la reine voulut lui offrir, et Perceval se trouve tout heureux dans ce souple vêtement, une fois ses armes déposées. Le roi lui prend les mains et le fait asseoir à la table. La reine et ses suivantes, les dames et les demoiselles s’assoient parmi les chevaliers qui sont tous en manteau court, suivant l’usage, à la table du roi.

Toutefois, monseigneur Gauvain se tient toujours debout, et, près de lui, debout aussi, Lancelot du Lac, Yvain, Érec et près de vingt des meilleurs chevaliers. Perceval les regarde et voit au milieu d’eux, un siège particulier où personne ne s’assoit, devant une table de forme ronde. Ce siège est tout entier serti de pierres précieuses. Il est certainement pour le roi, mais le roi s’est assis ailleurs. Perceval y sent un mystère et interroge ainsi:

« Seigneur, je vois ici un siège magnifique où personne ne prend place. Attend-on quelque grand personnage que l’on veut y honorer? Beaucoup d’excellents chevaliers sont debout. Pourquoi aucun d’entre eux ne s’y met-il?

-Ô Perceval, répond le roi, que je voudrais que vous ne cherchiez pas à le savoir! Ami, n’en parlons pas: vous n’y auriez aucun profit.

-Sire, je vois plutôt que vous ne m’aimez guère! Que Dieu vous sauve de tous ennuis et qu’il accueille votre âme au ciel à la fin, mais dites-moi la vérité de cette chaise. Je ne mangerai pas avant de le savoir, et pourquoi nul n’y va. »

Quand le roi vit son insistance, il soupira profondément et des pleurs coulèrent sur ses joues. Ses barons firent de même comme la reine et ses demoiselles, dont quelques-unes des plus jolies déchirèrent leurs vêtements. Keu lui-même, malgré sa malice, montra tel deuil qu’on pensait qu’il allait mourir. « Heu! cria-t-il. Exécrable semaine où cette chaise nous fut imposée, par qui tant de preux furent perdus! »

Perceval, consterné du malaise qu’il provoque, s’adresse au roi:

« Sire, si j’ai mal fait, je suis prêt à le corriger, mais qu’on me dise d’abord pourquoi cette chaise est vide.

-Ami Perceval! Je me flattais de recevoir par vous honneur et joie, mais j’en aurai plutôt, hélas je le vois bien, du dépit et de la souffrance!

-Mais pourquoi, sire? Dites pourquoi!

-Ha, Perceval, mon bon ami! Celui qui m’a confié cette chaise ne m’aime guère. La fée des Roches Mauves me l’envoya par un courrier à qui Dieu fasse honte et dommage! J’ai été obligé de promettre, sur ma couronne et sur ma vie, que cette chaise serait mise là où vous la voyez, mais que personne ne s’y assoie s’il n’est pas au-dessus de tous les chevaliers du monde, et désigné par Dieu pour être Roi du Graal et gardien de la Lance qui saigne, sous peine du plus dur châtiment. Voilà, sire: vous savez tout.

-Seigneur roi, lui dit Perceval après y avoir songé, quelqu’un s’y est-il essayé?

-Oui, dit le roi. Il y en a eu six. C’étaient de très bons chevaliers, mais dès qu’ils s’y assirent, la terre les engloutit. C’est pourquoi je vous prie de ne pas vous y mettre.

-Sire, j’irai cependant, lui répond Perceval en se levant. Quelle que soit la défense, je ne l’éviterai pour rien au monde. Que Dieu m’en donne honneur et joie! »

La reine l’a entendu et le voit y aller, et elle se pâme. Gauvain crispé, souffre à l’avance la mort affreuse de son ami, mais pourtant Perceval se dirige tranquillement vers le Siège Périlleux, écartant doucement ceux qui, par charité, veulent entraver sa marche.

Le roi se lève, le coeur serré, et tous ceux qui étaient assis.

Quand Perceval prend place et qu’il pose ses deux mains sur les deux accoudoirs, la chaise a comme un cri de bête qui comprime les coeurs et fait trembler les murs, et le sol, soudainement, se creuse, dessous et autour d’elle: elle reste suspendue au-dessus d’une caverne de plus d’une toise d’ouverture. Mais le siège reste immobile, et Perceval y est assis sans bouger d’une ligne. Son visage ne tressaille même pas ni ne change de couleur, comme s’il était loin du prodige.

Ores, voici que jaillissent de terre, devant les pieds de Perceval, les six chevaliers qui naguère avaient essayé l’épreuve. Ils sont vivants et ébahis! Puis la terre se referme qui s’était creusée en abîme, et l’aventure est achevée.

Le roi se précipite vers Perceval et tous ses barons avec lui! Keu, le sénéchal Keu lui-même, fait une telle fête qu’il danse de joie et qu’il rit aux éclats. Il répète à chacun que pour mille livres, il serait moins heureux que du succès de Perceval, et de la surrection des six chevaliers engloutis.

« Ma foi, cher sénéchal, lui dit Yder, le fils de Nut, c’est votre deuxième courtoisie en peu d’instants. On devrait le cocher au mur, car vous avez pleuré croyant que Perceval mourrait et, de le voir sauvé, voilà que vous riez aux larmes! Je m’étonne mais vous complimente, car il ne vous arrive guère de parler sans médire. Dieu vous paie votre gentillesse! »

Messire Keu entend la satire et lui répond railleusement: « Messire Yder, vous m’avez blâmé de travers! Racontez-nous plutôt votre aventure d’amour, quand vous allâtes au lit pour y caresser une vieille. Vous la vîtes si ridée que vous l’avez masquée de l’édredon dans le moment de votre ardeur. Pourtant, vous la disiez si belle! Pourquoi lui laissâtes-vous le lit quand Érec y mena Énide? »

Yder sent la honte et préfère changer de groupe. Le roi, qui l’a bien entendu, se soucie peu de leur querelle. Il demande aux six chevaliers ce qui leur est advenu pendant leur engloutissement. Ils lui répondent fort bien: ils expliquent ce qu’ils ont supporté de fatigues et de maux, mais ce qu’ils sont obligés de crier et de publier, c’est l’horreur des supplices qui tourmentent les amants déloyaux, qui préfèrent caresser les garçons plutôt que les demoiselles.

« Sachez que c’est merveille comme la terre leur est dure! Ils brûleront grand feu le jour du Jugement! Certainement, sire, la fée qui vous donna la chaise merveilleuse voulut que vous sachiez quel tourment infernal ces malheureux subissent au plus profond puits de l’abîme, car elle savait très bien que nous en serions délivrés par le Chevalier du Graal, au coeur loyal et fin dont personne ne mesure le courage! C’est lui, sûrement, qui gardera la Sainte Lance!

-Sire Perceval! Vous nous avez tirés de fort affreuse peine et remis à grande joie! Votre excellence en était seule capable! »

Écoutant parler ses barons, le roi est tout heureux de ce qu’ils témoignent ainsi et il s’écrie aussitôt:

« Ceux qui sont infectés de ce très horrible péché doivent être bien déconcertés à cette nouvelle! Et moi-même, je suis très étonné d’en entendre parler ainsi!

-Honni sera dorénavant celui que l’on prendra en telle faute! Que le mal brûlant le dévore jusqu’à ce que son vice le dégoûte, et que ce plaisir-là lui devienne en horreur!

-Béni soit au contraire qui se plaît à sa femme, ou bien à son amie, qui l’aime de bonne foi et se déclare son compagnon! Qu’il soit béni dans ses amours! »

Ensuite, le roi Arthur reprit sa place auprès de Perceval, et ses barons firent de même, comme la reine et ses pucelles.

Le repas commença et tous eurent à manger autant qu’ils en voulurent. Perceval fut hautement servi, et il devait bien l’être, de tout ce qu’il désira, tout bellement et à son loisir.

 

Après l’occasion du Siège Périlleux, on peut croire que tout autre chevalier eût été imbu de sa gloire, du moins qu’il en eût aimé la louange, mais Perceval, non pas, car il se sentait vide encore de quelque mérite et il se trouvait gêné de tant d’applaudissements. Ils lui paraissaient excessifs, et ils l’étaient peut-être dans l’esprit de ses laudateurs. De plus, il sentait que le roi s’en indisposerait à la longue. Il quitta donc la cour et reprit son errance. Il redoutait même Beaurepaire qui l’attirait pourtant, mais qui lui semblait une douceur à quoi il eût été lâche de prétendre, et comme un achèvement prématuré.

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11* (*texte de Gerbert de Montreuil, vers 10.193-10.599)

 

Perceval eut plusieurs aventures, et parmi elles, celle de la cité où il dut redresser la mauvaise coutume. Le but qui le guidait était de retrouver la demoiselle qui lui avait donné le Blanc Écu à la Croix Rouge pour combattre le chevalier au Dragon jetant feu, et qui le lui avait repris ensuite. Cette perte le chagrinait. Il revint dans la grande forêt où il l’avait vue disparaître, mais il eut beau la chercher, quêter, interroger, il n’en trouva pas de nouvelle. Il chevauchait donc au hasard quand il entendit une cloche et il alla de ce côté. Il y trouva une abbaye bien close et il s’adressa à un moine qui était assis à la porte. Il le salua et le moine l’invita à profiter de l’hospitalité du monastère. L’offre en était heureuse, car autrement, Perceval n’eût su où aller. Il entre et les moines accourent l’accueillir, tout heureux de recevoir chez eux un chevalier errant. Ils le saluent, ils le désarment et ils le font manger très honorablement. Il s’est ensuite couché et il s’est endormi jusqu’au lendemain matin. Il se leva pour entendre la messe, et c’est là qu’il eut sa vision.

Il priait, à genoux près d’une grille de fer très bellement forgée, derrière laquelle il voyait une chaire, et un autel orné de riches draps.

Un prêtre y officiait, ayant la mitre en tête, revêtu de l’aube et de la chasuble belles et bien faites à sa mesure. Il était servi par un ange. Il y avait aussi un lit devant l’autel et quelqu’un y était couché, mais il ne pouvait voir si c’était un homme ou une femme. Perceval était seul de ce côté-ci de la grille et il priait dévotement. Quand on en vint au sacrement et que le prêtre leva bien haut le Corps de Dieu, celui qui était dans le lit tressaillit et s’y assit tout droit, de sorte qu’on pouvait le voir jusqu’au nombril. Il portait une couronne d’or d’un travail merveilleux. Il leva les mains vers l’hostie en s’écriant : « Vrai Créateur du monde, ne décevez pas mon espoir, car vous êtes toute mon attente! »

Il ne parla pas davantage, ayant les mains tendues et le visage adorant. Perceval vit alors que tout son corps était couvert de plaies sanglantes et tout fraîchement faites. Quand le prêtre eut chanté, il apporta le Corps du Christ au grabataire, et le communia dignement. Ensuite, le roi se recoucha et remonta sur soi le drap blanc. Perceval regarda vers le prêtre, mais il avait disparu comme l’ange. Il fut tellement surpris de ce qu’il avait vu qu’il appela un moine pour lui en demander la cause, et voici ce que le moine lui raconta.

« Quarante années après le Crucifiement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, régnait un roi de mécréants dans un pays de mer près de Jérusalem. Il s’appelait Évalac et régnait à Saras, cité aussi noble qu’Arras. Évalac était roi et sire, mais Tolomé, le roi de Syre qui n’aimait pas les Sarrasins, lui détruisait toute sa terre. Or, le baron Joseph d’Arimathie, qui était un guerrier chrétien (il avait combattu cinq années sous Pilate, et c’est à lui que ce prince-là, pour le récompenser de sa vaillance, avait remis le Corps de Notre-Seigneur), ce baron alla donc trouver Évalac avec ses chevaliers et sa soeur Séraphé, et il lui assura que s’il suivait son conseil, il conserverait son royaume.

« Évalac accepta et Joseph lui fit renoncer à sa mauvaise religion pour ne se fier qu’au Roi de Gloire d’où vient toute force victorieuse. Évalac se fit baptiser, après quoi il vainquit Tolomé et prit le nom de Mordrain pour son nom de baptême. Joseph le quitta et continua sa route pour venir dans notre pays avec une soixantaine de chrétiens et deux belles dames, dont l’une était Philosophine et l’autre se nommait Ysabiau. L’une de ces deux portait un Tailloir plus clair que la lune, la seconde, une Lance qui saignait sans qu’on pût jamais l’étancher. Mais Joseph portait un tel Vase qu’on n’en vit jamais d’aussi beau, par la vertu duquel bien des gens se convertissaient.

« Or le roi qui régnait à l’époque sur notre pays, furieux de voir aller ses barons au baptême, les fit emprisonner dans un cachot bien noir, et défendit qu’on leur donnât boisson ni nourriture. Ils restèrent ainsi quarante jours, dormant sur un petit peu de foin, mais ils n’en souffrirent aucunement car Joseph conservait le Saint Graal, et dès qu’ils le voyaient, ils se trouvaient tous remplis de tous les biens désirables.

« Mordrain, dans sa ville de Saras, apprit bientôt la mauvaise action du roi cruel. Il manda ses gens aussitôt, fit appareiller sa marine, et il vint chez le mauvais roi où il mit tout à feu et ruine. Le roi cruel réunit son armée et il y eut un combat terrible où Mordrain fit tant d’armes que je vous lasserais à vous en dire la vérité. Il coupa la tête de son ennemi et délivra de leur prison Joseph et tous les siens. Vous pensez s’ils en furent joyeux!

« Le roi Mordrain entra dans le palais du roi cruel et s’installa dans ses richesses. Quand on le désarma, on s’aperçut qu’il était affreusement blessé sur tout le corps, sur le visage et sur les membres, et si profondément qu’il n’aurait pas dû vivre une heure. Cependant, il ne ressentait aucun mal et ses armes étaient intactes, sans manque, ni trou, ni déchirure.

« Voici ce qui advint ensuite: Joseph vint au matin et fit mettre une table auprès du lit du roi. Il l’orna comme un autel et y plaça le Graal, enfin il commença très saintement et très doucement le Service. Mordrain vit le Graal et s’avança pour l’admirer. C’est en quoi il eut tort parce que nul coeur ne peut penser, langue dire ou oeil voir les grandes merveilles et le pouvoir du Saint Graal. À cet instant, un ange descendit du ciel avec une épée flamboyante d’une toise de long, et Mordrain s’arrêta tout coi sous la parole qu’il entendit:

« Mordrain! Tes péchés sont si lourds que tu n’en seras délivré aucun jour de ta vie. Tes plaies ne se guériront pas; elles dureront, toujours ouvertes et tu restera sans mourir, jusqu’au jour où viendra le Chevalier aimé de Jésus-Christ, confessé de tous ses péchés, qui te soulagera de tes fautes, et tu mourras entre ses bras. D’ici à ce jour-là, tu resteras couché entre deux draps, et tu ne goûteras nulle viande que tu ne désireras même pas, mais seulement le Pain de Vie. »

« Le roi Mordrain est resté dans son lit, sans en sortir ni jour ni nuit, il y aura trois cents ans cet été.

« Quelques-uns disent que ce chevalier-là, dont je vous parle, est déjà sur la terre, et que même il a commencé la Quête du Graal et de la Sainte Lance. Le roi Mordrain sera guéri de tous ses maux quand Dieu les réunira tous les deux. »

Perceval écoutant le moine se lamentait de n’avoir pas guéri le roi si vraiment il y est destiné. Il cherche vainement la grille de la chapelle afin d’y pénétrer pour y éprouver son pouvoir, mais devant son échec, il prie à Dieu très humblement de lui faire rendre le Bouclier Blanc à la Croix Rouge qui le rendra plus digne du Graal et de la Lance, et de cette guérison.

Perceval demanda ses armes et, quoiqu’on lui propose une plus longue hospitalité, il veut reprendre son errance. Il lui est venu à l’esprit que ce gisant qui souffre et qui attend de lui consolation, est le même que le père du riche Roi Pêcheur qui, comme lui, se nourrit d’hosties par la procession du Saint Graal.

Le cheval marche, marche, et choisit son chemin. Le cavalier a la tête vers le ciel et pense à son étrange mission.

Le matin de cette Pentecôte, après le service de Dieu, le roi Arthur rentra dans son palais inquiet et malheureux, car il ne croyait plus au retour de son chevalier bien-aimé.

Il se penchait à sa fenêtre, quand il vit approcher du palais un chevalier de fort grand air, tout noir sur un cheval tout blanc, et il demanda, soudain tiraillé par l’espoir et la crainte.

« Qui vient là-bas vers nous avec ses armes noires?

-Beau sire, lui répondit son sénéchal toujours railleur, c’est le diable à cheval sur un ange, il faut croire. »

Les chevaliers qui étaient là se mirent à rire: Yvain, Gauvain, Hector, Lancelot, Lionel, Gahériés, Bohor, et Dodinel, et d’autres, mais le roi ne rit pas et reprocha à Keu sa sotte plaisanterie. Il descend les degrés, poussé par l’espérance, et il reconnaît Perceval qu’il presse entre ses bras dès qu’il met pied à terre. Il l’accueille à grande joie et remonte au palais en tenant son héros par la main.

Il le fait désarmer et vêtir d’habillements magnifiques, et dès lors commença la fête du retour, car Perceval était tenu pour le meilleur des chevaliers du monde. Le roi appelle autour de lui tous ses barons, et on le presse de raconter ses aventures, et tout ce qu’il disait, le roi le faisait mettre par écrit, en lettres d’or, et les lettres scellées étaient gardées dans une armoire précieuse.

Quand Perceval eut raconté ses aventures, il y eut un banquet qui ne cessa pendant huit jours, et pendant ces huit jours, le roi Arthur garda au front la couronne d’or de son empire.

Au bout de ces huit jours, la fête étant dans son plein, une messagère arriva qui salua le roi et ensuite Perceval, à qui elle donna une lettre qu’il fit lire.

On y disait la mort du Roi Pêcheur, sire et gardien du Graal, qui appelait son neveu à lui succéder dans sa puissance et l’invitait à se faire couronner roi dans Corbière, sa cité, pour qu’il gardât sa terre et maintînt son royaume, de par Dieu et de par la Dame qui porta Jésus dans son sein.

Perceval est troublé du message, à cause du deuil pour son parent, et pour la fin de son errance, mais tous ses compagnons, comme le roi Arthur, poussent des hourras à sa gloire, et tous jurent qu’ils l’accompagneront pour son couronnement.

 

La fête se prolongea dès cette grande nouvelle, mais Perceval en fut absent, soit de corps, réellement, comme on peut le penser, soit seulement de coeur, absorbé qu’il était par ses nouveaux devoirs.

Les événements qui séparèrent ce jour de celui du couronnement sont diversement rapportés. Le manuscrit de Mons les passe, cite en deux vers la cérémonie, et donne immédiatement le récit du banquet où nous allons le retrouver.

D’autres sources racontent l’arrivée de la cour d’Arthur, non à Corbière, mais à Beaurepaire où Perceval va chercher sa femme Blanchefleur dont le poète allemand Wolfram von Eschenbach nous dit qu’elle a un fils appelé Lohengrin.

Perceval demanda au roi de donner rendez-vous aux princes qui voudraient l’honorer, dans la campagne de Beaurepaire; et à Gauvain de prévenir son bailli Gorneman afin d’éviter sa surprise. Quant à lui, il retourna à l’ermitage où il avait eu la vision du roi Mordrain blessé. Il ne le revit pas, non plus que la chapelle grillagée, mais il en rapporta le Bouclier Blanc à la Croix Vermeille invincible, puis il se dirigea vers Beaurepaire.

Blanchefleur, ce soir-là, rêvait sur sa muraille. On allait relever le pont à l’approche de la nuit quand elle distingua le cavalier qui venait par les lices, et elle le reconnut, quoiqu’il fût encapuchonné. Une grande joie dilata son coeur, et quand le cavalier se présenta, elle le reçut sur le seuil de sa chambre: « Je suis à vous, seigneur, comme vous êtes à moi, comme tous deux nous sommes à ceux qui devront naître. »

Elle lui ouvrit les bras, il lui ouvrit les siens, et ils restèrent ensemble toute cette nuit-là.

Le lendemain matin, le comte Gorneman reçut message de ses fils, que la mer couverte de voiles amenait vers le port une nombreuse armée, et que toute la campagne était foisonnante de troupes. Un émissaire de ces gens-là demandait à être reçu. Au même instant, une des dames de la châtelaine l’avertissait que leur seigneur était dans sa cité. Gorneman répondit à ses fils que, leur maître avec eux, ils n’avaient rien à craindre, et qu’ils reçussent le messager avec honneur, car il n’apportait pas la guerre, mais la joie.

La cité bouillonnait d’effervescence. Ceux qui avaient leurs nouvelles du château criaient hourra et chantaient fête, tandis que ceux qui regardaient par-dessus les murailles, à voir cette foule d’hommes armés sous de noirs nuages orageux, proclamaient leur malheur et jetaient de grands cris. Si bien qu’on ne savait si c’était fête ou misère, jusqu’au moment où vint la certitude, par l’apparat des arrivants où de riches demoiselles brillaient autant que les guerriers, et par les hourras du château, que c’était fête.

L’angoisse se décercla des coeurs et l’explosion de joie se fit si grande, que les nuages s’éparpillèrent dans le ciel, comme oiseaux apeurés du bruit, et que le grand soleil plana sur la contrée, si bien que la cité était un joyau de lumière sous un dais de nuages noirs.

Ici les témoignages sont discordants. Mais plusieurs prétendent que Perceval descendit du château armé de pied en cap dans une armure éblouissante, portant au cou l’Écu d’Argent à Croix Vermeille; ils disent que Blanchefleur, à son côté, avait une robe d’écarlate chargée de pierres précieuses d’un éclat sans pareil, et que tous deux portaient couronne.

De Beaurepaire jusqu’à Corbière, il y a, chacun sait, un bon nombre de lieues. Pourtant il y eut ce miracle qu’on atteignit la ville du couronnement sans cesser de chanter, d’acclamer, de sonner, de danser, et les cloches de Beaurepaire se mêlaient à celles de Corbière, comme si les deux cités n’en faisaient qu’une.

Les grandes cérémonies furent longues et belles, pour le service du riche roi, puis pour le couronnement. Il en faut dire certains faits. C’est ainsi qu’avant toute fête, Perceval eut à coeur d’honorer la dépouille du Roi Pêcheur; puis il se fit ouvrir la chambre où le vieux roi Mordrain vivait dans la prière. Il le communia lui-même et aussitôt le blessé fut guéri de ses plaies. Il sortit de son lit, revêtu d’un manteau royal et accompagna Perceval devant la foule rassemblée. Il l’accola publiquement, il lui mit sa couronne sur la tête, comme à son successeur, puis il s’affaissa dans ses bras et mourut, suivant la prédiction.

Le sacre n’eut lieu qu’à la suite des services solennels qui furent célébrés pour les deux rois défunts. Ensuite le nouveau roi du Graal reçut dans un banquet la foule des seigneurs qui avaient assisté à son élévation.

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12* (*manuscrit de Mons, vers 45.219-45.574)

 

Quand les rois, les évêques, les chevaliers, les princes, se furent assis autour des tables, entra la demoiselle qui portait le Saint Graal. Un garçon la suivait avec la Lance qui saigne et qui ne cessait de saigner. Puis vint une demoiselle encore qui portait le Tailloir d’argent. Dès qu’ils passaient entre les tables, elles se trouvaient garnies des mets les plus variés et les plus savoureux. Ils revenaient aussi dès qu’on avait mangé, et de nouvelles viandes couvraient alors les tables. Un savant n’aurait pu nommer un seul mets qui ne se trouvât sur les tables.

Le roi Arthur voulut apprendre de Perceval ce que tout cela signifiait et Perceval lui répondit comme le Roi Pêcheur lui avait enseigné. Un mois dura la cour plénière, et le Graal, de même manière, tous les jours de nouveau les servait. À la fin, ils se séparèrent.

Perceval régna en paix pendant sept ans, aimé et respecté par tous ses voisins.

Il maria au roi Mérien la fille du roi Gondesert, et celle du Roi Pêcheur au prince de Vollone.

Il arriva que Blanchefleur mourut, et il en eut un grand chagrin. Il résigna alors sa terre au roi Marone, et il se retira dans un moutier où il mena la vie la plus dévote. Il emmena le Graal, la Lance et le Tailloir dans sa pieuse retraite et il ne s’en sépara jamais.

Le conte dit ensuite que Perceval, tant aimé de Dieu, se perfectionna dans son service. En trois ans il fut acolyte, puis sous-diacre, puis diacre, et après cinq ans il fut prêtre.

C’est un jour de Saint-Jean qu’il chanta sa première messe, et il mourut dix ans plus tard, à la veille de la Chandeleur. Il quitta la terre sans souffrance et fut mis dans le ciel à la droite du Sauveur. Le Graal, la Lance et le Tailloir y furent retirés avec lui car nul ne les revit plus sur terre.

Perceval fut enterré dans le Palais Aventureux, auprès du roi Mordrain et de son fils le Roi Pêcheur, avec cette épitaphe:

« Ci-gît Perceval le Gallois qui acheva les aventures du Graal. »

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Dossier

 Vie et oeuvre de Chrétien de Troyes

 Comme il en est pour la plupart des écrivains du Moyen Âge, nous ne connaissons que bien peu la vie de Chrétien, admirable maître d’oeuvre et créateur de l’épopée courtoise française. Sur tant de points nous en sommes réduits, autour de quelques données certaines, à solliciter les textes et à conjecturer.

Chrétien est champenois, probablement né à Troyes vers 1135. Il est l’auteur de sept romans dont six se rapportent à la légende arthurienne: Érec et Énide, Cligès ou la Fausse Morte, Lancelot, le Chevalier à la charrette, Yvain, le Chevalier au Lion composent le cycle aventureux de Chrétien. Perceval traite de l’aventure mystique. Le Chevalier à la charrette et le Perceval sont tous deux inachevés. Le roman de Guillaume d’Angleterre, inspiré de la légende de saint Eustache, se révèle comme la plus valeureuse et la plus heureusement annonciatrice parmi les oeuvres de jeunesse. On se consolerait des pertes inévitables s’il ne s’agissait que d’imitations d’Ovide. Mais nul n’a jamais pu découvrir le premier Tristan de notre littérature, pourtant oeuvre assurée de Chrétien et, sans doute, celle qui lui était la plus chère…

Ce qui est certain, c’est que Chrétien de Troyes se plaça successivement sous deux patronages: celui de la cour de Champagne puis celui de la cour de Flandres. L’éclat sans égal de la reine Aliénor d’Aquitaine, son attrait, sa souveraineté sur les lettres permettent de penser que Chrétien fut d’abord tenté par ce patronage si recherché. Mais les circonstances politiques et une certaine défiance d’Aliénor la « Provençale » à l’égard d’un homme du Nord se prêtèrent mal sans doute à l’entreprise.

Ce qu’il n’avait pu obtenir de la faveur d’Aliénor, Chrétien de Troyes devait plus naturellement l’obtenir, vers 1162, d’Henri Ier de Champagne qui allait devenir, deux ans plus tard, l’époux de Marie, l’une des deux filles d’Aliénor. Ainsi gouvernée, la cour de Champagne tenait à ses prérogatives littéraires. Marie pouvait deviner que Chrétien en serait une illustration. Vers 1165, elle proposa le sujet périlleux de Lancelot, le Chevalier à la charrette, roman que, d’ailleurs, il ne devait pas terminer, en confiant l’achèvement à un autre Champenois de bien moindre talent, Geoffroy de Lagny.

En mars 1181, le protecteur champenois mourut. Marie de Champagne désertant la courtoisie pour la dévotion, Chrétien de Troyes reporte ailleurs son hommage: vers la cour la plus opulente et la plus insigne par ses traditions de protectrice des arts: la cour de Flandres, où régnait le comte Philippe d’Alsace. Rien d’étonnant dans ce choix de Chrétien: les relations politiques, marchandes et littéraires étaient coutumières entre Champagne et Flandres.

Ce nouveau patronage correspond à une nouvelle orientation spirituelle et littéraire de l’oeuvre de Chrétien. On peut y découvrir l’influence de Philippe d’Alsace. Celui-ci prêta au romancier un ouvrage dont devait naître le roman mystique de Perceval. Si l’ouvrage demeura, lui aussi, inachevé, ce fut par cause de la mort du romancier survenue avant le départ de son protecteur pour une croisade dont il ne devait revenir. Ainsi peut-on penser que Chrétien de Troyes trouva sa fin en pays de Flandres avant l’an 1190.

Voilà les éléments certains ou très probables d’une biographie du romancier. Ce qu’on en dit de plus n’est que conjecture ou effet de l’imagination: Chrétien fut-il clerc? C’est fort possible. Chrétien fut-il héraut d’armes? Le grand érudit que fut Gaston Paris le suppose, en se fondant sur un passage du Chevalier à la charrette. S’il apparaît que le romancier fut, pendant un temps, familier de la cour de Champagne, rien ne permet de dire qu’il le fut aussi, plus tard, de la cour de Flandres. Aurait-il séjourné en Angleterre? On croit le deviner à travers ses connaissances géographiques et les précisions qu’il donne sur plusieurs villes anglaises (mais ces précisions pourraient bien être de seconde main).

Des relations suivies existaient entre la cour de Champagne et celle de Bretagne. On aimerait savoir assurément si l’auteur d’Érec et d’Yvain voyagea en Bretagne et résida quelque temps à Nantes, capitale du duché souverain. N’est-ce pas dans la cathédrale de Nantes que le roi Arthur couronne Érec et Énide? Chrétien ne serait-il pas venu en cette ville en 1158 à l’occasion du couronnement, dans cette même cathédrale, de Godefroy, frère d’Henri II Plantagenet? Ne se serait-il pas inspiré des fêtes de ce couronnement pour conter, un peu plus tard, les fastes de celui des deux jeunes héros? À l’occasion de ce séjour, Chrétien n’aurait-il pu prendre contact de façon vivante, avec la « matière de Bretagne »? N’y aurait-il pas fréquenté les fameux harpeurs gallois et bretons d’Armorique qui ne pouvaient manquer d’être de ces fêtes? Il les aurait donc écoutés en Bretagne même, dans leurs rhapsodies de lais et autres poèmes. Les érudits tels que Ph. Aug. Becker et St. Hofer (Zeitschrift für romanische Philologie, 1928) considèrent comme certaine la visite de Chrétien à Nantes. Becker pense même qu’il aurait pu y demeurer assez longtemps pour y composer Érec et Énide. Ceci n’est qu’hypothèse.

Plusieurs médiévistes très justement renommés s’accordent sur la réalité et l’importance de ce séjour de Chrétien dans la capitale bretonne. Au nombre de leurs meilleurs arguments figurent des arguments de topographie comparée.

 Tableau séculaire

 1163: Début de la construction de Notre-Dame de Paris.

1167: Naissance de Wolfram d’Eschenbach, auteur de Parzival.

1168: Achèvement de la cathédrale de Bourges.

1170: Les Écoles de Paris appellent les plus grands maîtres de la chrétienté.

vers 1170: Jeu de Saint-Nicolas de Jehan Bodel d’Arras.

1171: Construction de la grande nef de la cathédrale de Tournai.

L’armée et la marine anglaises attaquent victorieusement l’Irlande.

1172: Naissance de W. von der Vogelweide, poète allemand.

Chronique des ducs de Normandie de Benoist.

1175: Les « lais » de Marie de France.

1176: Le Roman de Renart de Pierre de Saint-Cloud.

Soulèvement des villes d’Italie du Nord contre l’empereur Frédéric Barberousse. Elles se libèrent de l’oppression impériale.

1178: Naissance de Villard de Honnecourt, l’un des plus grands maîtres d’oeuvre du Moyen Âge.

Début de la construction de la cathédrale de Laon.

1180: Mort de Louis VII le Jeune.

Minorité de Philippe-Auguste.

vers 1182: Perceval ou le Roman du Graal de Chrétien de Troyes.

Naissance de saint François d’Assise.

1184: Traduction cathare partielle de la Bible en français.

Achèvement de la cathédrale de Canterbury.

1194: Consécration de la cathédrale de Chartres.

1195: Naissance de l’empereur François II de Hohenstaufen, maître du Saint Empire romain germanique.

1200: Sculpture des statues du portail royal de Chartres.

1215: Construction de la façade de Notre-Dame de Paris.

 Notice

 Les manuscrits -Établissement du texte.

On a jusqu’ici dénombré quinze manuscrits contenant le texte de Perceval. (Près de la moitié de ces textes appartiennent au fonds français de la Bibliothèque Nationale.) Ils ont été ainsi répertoriés:

I. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 794.

II. Berne. Bibliothèque de la Ville, n° 354.

III. Clermont-Ferrand. Bibliothèque municipale, n° 248.

IV. Édimbourg. National Library of Scotland, n° 19.1.5.

V. Florence. Biblioteca Riccardiana, n° 2.943.

VI. Londres. Herald’s College, Arundel 14.

VII. Londres. British Museum, Additional 36.614.

VIII. Montpellier. Bibliothèque de la Faculté de Médecine n° H 249.

IX. Mons. Bibliothèque publique, n° 331/206.

X. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.429.

XI. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.450.

XII. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 1.453.

XIII. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 12.576.

XIV. Paris. Bibliothèque Nationale, fonds français n° 12.577.

XV. Paris. Bibliothèque Nationale, nouvelles acquisitions françaises n° 6.614.

Les diverses versions présentées par ces quinze manuscrits sont toutes des versions en vers. On ne connaît qu’une version ancienne en prose de la totalité du roman. Elle a été composée, par un auteur demeuré inconnu, dans les premières années du XVIme siècle. Elle fut imprimée en 1530. Elle est intéressante à plus d’un titre: ses leçons permettent d’éclaircir certains passages douteux des textes en vers. Elle montre aussi qu’au moment où les idées nouvelles de la Renaissance envahissent la littérature française, l’intérêt des auteurs et des lecteurs demeure vif pour Perceval, le héros sans égal. L’édition de ce Perceval en prose se trouve ainsi contemporaine de la publication de Pantagruel (1532) et de Gargantua (1535).

Pour la présente traduction, nous nous sommes fondés sur le texte, parfaitement établi par William Roach, professeur à l’Université de Pennsylvanie, publié d’après le manuscrit n° 12.576 de la Bibliothèque Nationale. Ce texte fondamental a été publié en 1959 par la Librairie Droz (Genève) et la Librairie Minard (Paris).

 Bibliographie (sur Chrétien de Troyes et Perceval).

 Les lecteurs intéressés par les origines de la légende du Graal, par les problèmes historiques et littéraires que posent le roman de Perceval de Chrétien de Troyes, les Continuations de Manessier et de Gerbert de Montreuil, le Perceval christianisé qu’est le roman de Perlevaus (vers 1200) et le Parzival de Wolfram d’Eschenbach, pourront se reporter aisément à quelques ouvrages essentiels:

Gustave Cohen, Chrétien de Troyes. L’homme et l’oeuvre. Paris 1931 et réédition Éd. Champion.

Jean Frappier, Chrétien de Troyes: L’homme et l’oeuvre. Paris 1957. Hatier-Boivin.

Jean Frappier, Le Roman breton: Chrétien de Troyes. Perceval ou le Conte du Graal, Paris. Les cours de Sorbonne. 1953.

Jean Marx, La Légende arthurienne et le Graal. Paris, Presses Universitaires de France. 1952.

Reto. R. Bezzola, Le sens de l’Aventure et de l’Amour (Chrétien de Troyes). Paris, Éd. Champion. 1968.

Edmond Faral, La Légende arthurienne. 3 vol. Paris. 1929.

A. Micha, La Tradition manuscrite des Romans de Chrétien de Troyes. Thèse. Paris. 1931.

Pierre Gallais, Perceval et l’Initiation. Paris. Éd. Sirac. 1972.

Jean Frappier, Chrétien de Troyes et le mythe du Graal (études sur Perceval ou le Conte du Graal) Paris. SEDES 280 p., 1972.

Trois ouvrages anglais et un ouvrage allemand permettent de présenter une bibliographie plus complète:

William A. Nitze, Perceval and the Holy Grail (An Essay on the Romance of Chrétien de Troyes) Berkeley and Los Angeles. University of California Press. 1949. Publications in Modern Philology, volume 28, n° 5.

William A. Nitze et Harry F. Williams, Arthurian Names in the Perceval of Chrétien de Troyes. Berkeley and Los Angeles. University of California Press. 1955. Publications in Modern Philology, volume 38, n° 3.

Roger Sh. Loomis, Arthurian Tradition and Chrétien de Troyes. New York. 1949.

W.L. Jones, King Arthur in history and legend. Cambridge University College Press. 1912.

E.K. Chambers, Arthur of Britain. Londres. 1927.

Stefan Hofer, Chrétien de Troyes: Leben und Werke des altfranzösischen Epikers. Graz-Köln Hermann Böhlaus Nachf. 1954.

 Les « continuations »

 Le Perceval de Chrétien de Troyes étant une oeuvre inachevée offrait l’occasion d’une « continuation », selon le souhait de tous ceux qui ne pouvaient accepter qu’un si beau roman fût ainsi interrompu. En peu de temps apparurent plusieurs « continuations » dont celles de Manessier et celle de Gerbert de Montreuil.

Nous avons pensé que, devant cet arrêt soudain du récit de Chrétien, le lecteur d’aujourd’hui éprouverait le même désappointement que l’auditeur médiéval. Sans doute les « continuations » ne présentent-elles pas les mêmes qualités littéraires que le Perceval interrompu; elles ne sont cependant pas sans mérites, même sur ce plan. Il était juste de leur accorder leur part. On ne pouvait songer à une traduction intégrale de ces romans extrêmement abondants. Nous avons estimé qu’il était légitime de composer à partir d’eux un certain nombre d’épisodes pour donner au lecteur, non une nouvelle « continuation », mais une « suite et fin » des aventures de Perceval et de la quête du Graal à travers les « continuations » anciennes.

On a parfois supposé que Chrétien de Troyes, empêché par la mort de terminer son oeuvre, aurait laissé quelque plan général dont tel de ses continuateurs aurait pu s’inspirer. Mais rien ne permet de le penser. Dans ces « continuations », l’imagination règne souverainement, docile parfois, il est vrai, à l’influence de patronages ecclésiastiques ou politiques.

Pour cette composition d’épisodes des continuations de Perceval (suivie de références), nous nous sommes fondés sur les trois éditions suivantes:

-L’édition de Perceval le Gallois publiée d’après les manuscrits originaux par Charles Potvin à Mons en six volumes (1866-1871). Les tomes II à VI comprennent, outre le texte de Chrétien, la première continuation qui fut longtemps attribuée à un certain Wauchier, celle de Manessier et une partie de celle de Gerbert de Montreuil.

-L’édition William Roach, certainement plus valeureuse: The Continuations of the Old French Perceval. University of Pensylvania Press. Philadelphie. 2 vol. 1949-1950.

-L’édition Mary Williams de La Continuation de Perceval par Gerbert de Montreuil. Paris. 2 vol. 1922-1925.

 Les textes de la quête du Graal

 Le Perceval ou le Roman du Graal de Chrétien de Troyes est l’une des oeuvres les plus célèbres d’une série d’ouvrages composés dans le même temps (1200-1250) qui tous traitent du même sujet: la quête du Graal.

Une Continuation (peut-être de Manessier) conduit les aventures du héros, Perceval, de son élection comme meilleur chevalier de la Table Ronde à son règne, dont les hauts faits sont rédigés en une chronique exemplaire et précieusement conservés. Après un règne de sept années, Perceval devient prêtre en un ermitage. Il ne cesse d’y être nourri par le Graal et meurt en sainteté.

Une seconde Continuation est due à Gerbert de Montreuil. Le Roi Pêcheur impose à Perceval des épreuves nouvelles. Si le chevalier les affronte avec succès, le roi le jugera digne d’entendre et de partager les secrets du Graal. L’esprit de cette Continuation est nettement ecclésiastique: le Graal y est le « Saint Graal » contenant l’Hostie, seul aliment du Roi Pêcheur.

L’Élucidation traite de la disparition du château féerique. Le personnage principal de ce conte, assez postérieur à l’oeuvre de Chrétien, n’est plus Perceval mais un certain chevalier Blihis Bliheris, prisonnier de Gauvain. C’est lui qui raconte l’histoire de la découverte, par ce même Gauvain, du Roi Pêcheur disparu avec toute sa cour. L’Élucidation est un conte en marge de Perceval. Son intérêt est surtout d’avoir suggéré une hypothèse qui a été exposée et réfutée par Jean Marx: la quête la plus ancienne aurait été menée par Gauvain. Celle de Perceval ne serait donc qu’une seconde version du grand thème. Idée ingénieuse combattue par le grand érudit arthurien.

Le Didot-Perceval de Robert de Boron présente nombre d’épisodes librement imités de ceux rapportés par Chrétien de Troyes.

L’Estoire del Saint Graal rapporte les visions de son auteur dont l’âme a été transportée au ciel. Il a reçu mission d’écrire cette histoire sous la dictée du Christ lui-même. Y sont étroitement mêlées la fable délirante et des traditions pseudo-ecclésiastiques. Le Graal est ici à la fois le plat dans lequel Jésus mangea l’Agneau de la Pâque et celui dans lequel fut recueilli Son Sang pendant la crucifixion.

Le Lancelot en prose, selon une manière très commune chez les auteurs de ce temps, compile largement et librement le Lancelot de Chrétien de Troyes et la Queste du Saint Graal, d’inspiration cistercienne. Rien n’est inconciliable pour ces auteurs! L’ouvrage est néanmoins attachant, car on y saisit toute une filiation littéraire en même temps que l’écho de traditions primitives.

La Queste du Saint Graal est donc d’un caractère franchement mystique. L’influence de la doctrine du grand Docteur de Clairvaux s’y manifeste constamment, sous la plume d’un clerc dont on ignore le nom. Le héros de la Queste n’est plus Perceval mais le jeune chevalier parfaitement pur: Galaad, le « célestiel ». Le roman est la suprême apologie de la Pureté Victorieuse. À la fin de cette quête, à laquelle prennent part d’autres chevaliers, tous valeureux mais infiniment moins purs que le héros, un banquet mystique réunit les chevaliers compagnons de la « Queste ». S’y accomplit le miracle de la Transsubstantiation: c’est la chair même de Dieu qui nourrit ceux qui, seuls, en sont dignes. Déjà le Sang sacré a coulé de la Lance dans le Saint Graal, appelé ici le Saint Vaisseau. Comme à la Cène, c’est le Christ qui préside ce banquet mystique. Le cycle est accompli. Galaad peut oindre le corps du Roi Pêcheur pour le guérir enfin! Mais le roman ne se terminera pas sans que Galaad et quelques compagnons, dont Perceval, ne partent pour la Terre Sainte (saint Bernard n’a-t-il pas été l’âme et le prêcheur de la croisade?). Ils y emportent des reliques qui, dans les occasions les plus périlleuses, seront les instruments de leur salut. Après le plus solennel office du Graal, Galaad, ayant communié, est invité à participer à la contemplation suprême. Après avoir échangé un baiser d’adieu avec Perceval, il s’abandonne aux anges venus délivrer son âme et la porter au ciel. Ainsi Galaad connaît-il la joie, si longuement espérée, de la Connaissance Ineffable. Les chemins incertains et mouvants de la Queste étaient ceux de la connaissance de Dieu. Le corps de Galaad ne peut qu’être enseveli en Terre Sainte au coeur d’un palais spirituel, à Saras, dans lequel il est permis de voir la figure sublimée du Château Aventureux. Un édifice n’est-il pas corps et âme qui, eux aussi, peuvent être sauvés et glorifiés dans le rayonnement de la gloire divine? Dans ce même palais spirituel le corps de Perceval reposera plus tard. Témoin de ces aventures, le bon compagnon chevalier Bohor reviendra à la cour du roi Arthur. Et les scribes, écoutant ses paroles, rédigeront la chronique de la prodigieuse aventure pour en faire mémoire jusqu’à nous.

Le Perlevaus (qui est le nom de Perceval en dialecte franco-picard) est, lui aussi, un roman chrétien de Perceval, d’inspiration non plus cistercienne mais bénédictine clunisienne. Sa composition est très probablement due à l’inspiration des clercs de la fameuse abbaye britannique de Glastonbury, si étroitement liée à toute la légende arthurienne. (N’est-ce pas en ce lieu que, pour des raisons de prestige dynastique, politique et monastique, on aurait « retrouvé » en 1191, les tombeaux du roi Arthur et de la reine Guenièvre?) Au cours du récit réapparaissent de très anciens éléments mystiques (le Cercle d’Or de la victoire, le Château-des-Quatre-Cornes) que les auteurs savent utiliser au bénéfice d’une symbolique chrétienne toujours présente.

Le Peredur gallois, dans lequel certains érudits avaient voulu voir, autrefois, un modèle de l’oeuvre de Chrétien de Troyes, paraît au contraire redevable à celui-ci de ses seuls épisodes dignes d’intérêt. L’histoire galloise y affleure souvent. L’auteur (ou les auteurs?) ne parviennent pas à refondre et à composer les deux thèmes profonds de l’oeuvre: la quête de vengeance, la quête des Objets merveilleux ayant valeur de talismans, la quête du chemin de l’Autre Monde. D’où la déception du lecteur s’engageant dans le labyrinthe de ces aventures confuses, qui ne parviennent jamais à atteindre leur pleine signification.

Il faut terminer par le Parzival, roman en vers de Wolfram d’Eschenbach (début du XIIIme siècle) postérieur à l’oeuvre de Chrétien de Troyes auquel le poète germanique vouait une légitime admiration. Ici encore, les influences françaises sont évidentes, mais Wolfram d’Eschenbach est le plus grand poète germanique de son siècle et, dans une langue superbe, il sait admirablement composer ses emprunts avec ce que lui dictent son génie propre et les traditions séculaires qui se rappellent à lui.

L’imagination littéraire médiévale avait la passion de conter (c’est elle qui, à l’aube de la Renaissance, inspirera encore les grands livres de François Rabelais, les « Rêveries » et « Baliverneries » de moindres conteurs). On se doute de l’usage qu’elle put faire, non pas des grands thèmes, mais des épisodes merveilleux de la légende arthurienne et plus spécialement de la Quête du Graal.

Les oeuvres circulent vite. En France, en Angleterre, en Allemagne comme en Italie ou dans d’autres pays d’Europe, compilations, fabulations extravagantes, emprunts et accommodations de toutes sortes ont donné naissance à un grand nombre de contes et de romans. On reconnaît bien vite qu’aucun ne peut être retenu dans la lignée des textes relatifs au Graal. On ne trouve, çà et là, que des mentions d’aventures concernant le Vaisseau Miraculeux. Les auteurs et leurs lecteurs sont plus captivés par une certaine « féerie arthurienne » que par le propos mystique qui distingue les plus grandes oeuvres. Sir Gawayn et Sir Percyvelle, deux romans anglais du XIVme siècle, représentent, sans doute, les deux plus valeureux exemples que l’on puisse citer parmi ces ouvrages dont certains apportent d’ailleurs un renouvellement du genre par l’introduction de nouveaux personnages, de nouveaux exploits, de nouvelles féeries. Ces livres montrent que le goût pour la chevalerie et pour l’aventure est toujours aussi vif. Les romans de chevalerie, épiques ou parodiques, en seront, plus tard, une autre preuve.

J.-P. F.

Sources: Traduction et notes de Jean-Pierre Foucher et André Ortais , – Gallimard, 1974 – 

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Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -9/10-

Perceval va sa route. Le doute sur sa mission l’accable. Ce qu’il cherche n’est nulle part, et il ne le trouvera que s’il le cherche. Il se sent guetté par le diable. Il n’en serait pas effrayé s’il ne savait, de l’autre nuit, que c’est en lui qu’il le transporte. Il va.

En sortant d’une forêt, il voit un château dans la plaine, dont les murs sont de pierres taillées. Devant le pont, il distingue les lices, faites de rondins de chêne ayant encore leur écorce. Il presse son cheval car la nuit va venir, quand il rencontre, chevauchant, cinq cavaliers armés de toutes armes. Mais elles sont aux trois quarts brisées, les boucliers déchiquetés. Les heaumes, cassés et cabossés, n’ont plus de forme. Les lances sont tordues, les chevaux las. Quatre pleurent de douleur et se tordent les mains car ils emmènent l’un des leurs qui saigne de tout son corps. Quatre épées ont crevé son haubert, deux autres ont brisé son heaume et ont pénétré jusqu’à l’os. Ils vont à petits pas et maintiennent leur blessé. Perceval est troublé par cet équipage de misère. Il considère mieux le pays, et le voit saccagé, détruit. Il n’y a de maison nulle part hors le château. Perceval salue les chevaliers et l’un d’eux lui souhaite en réponse, par la puissance de Dieu, pleine joie et guérison de ses ennuis.

« Très franc et noble chevalier, dit Perceval, dites-moi, par votre grâce, quelle est votre mésaventure avant que je ne parte d’ici. »

Le chevalier répond qu’ils ont une cruelle peine, et il lui en dira la cause s’il veut bien se loger chez eux. Aussi bien, à une journée loin, il ne pourrait se loger autre part.

Ils vont donc au château dont on leur a ouvert la porte. Ceux de la ville les reçoivent à douleur quand ils voient leur seigneur navré, mais la présence de ce nouveau venu les réconforte. Les quatre fils portent leur père dans la grande salle. Ils le dévêtent eux-mêmes, oignent et bandent ses plaies, puis ils en font autant pour eux car ils en ont par tout le corps. Chacun fait bonne contenance et paraît souffrir davantage des plaies de son père que des siennes. Ils honorent Perceval au mieux qu’ils peuvent; ils l’ont fait désarmer et couvrir d’un manteau d’écarlate fourré d’hermine. Les chevaux ont été établés devant une belle provende et l’on fait préparer un bon repas.

Le seigneur est étendu sur un bon et riche lit, auprès de la table et du feu. On sert des viandes saines et nettes. Il y a des pluviers, des alouettes, du canard en gelée, des lapins de garenne ayant des râbles gras. Puis ils ont à plaisir des poissons de mer et d’eau douce.

Le chevalier couché appelle ses fils près de lui pour leur recommander d’honorer Perceval, car il lui semble bien que c’était le même homme qu’il créa chevalier jadis. Perceval l’entend, et il le reconnaît alors comme étant le prudhomme qui l’avait introduit dans la troupe que Dieu fit pour garder la justice sur la terre et servir son Église. Le sire le lui confirme en lui disant son nom.

« Bel hôte, dit-il, je suis Gorneman de Gorhaut, suivant le droit romain. »

Perceval en a joie et colère: joie de le retrouver, colère de ses plaies.

« Sire, lui dit-il, j’ai grande tristesse de vous revoir en cet état! Tout repos, tout plaisir me sembleront douleur aussi longtemps que vous ne serez pas vengé de qui vous fait souffrir. Celui-là me tiendra bien cruel voisin si je le puis atteindre avec la grâce de Dieu! Je suis le même valet que vous appareillâtes en lui donnant l’épée et l’accolée! Je vous en prie, sire, dites-moi la raison de votre dommage, car j’en prendrai vengeance ou j’y perdrai la vie! »

Gorneman l’écoute avec reconnaissance et il s’efforce de s’installer le plus commodément possible pour lui parler.

« Telle est mon aventure. Elle a duré, elle dure encore, et durera jusqu’à ma destruction et celle de ce château. Tous les matins viennent à ma porte quarante habiles chevaliers. Ils sont toujours frais et dispos malgré les coups reçus la veille; leurs armes sont fraîches et nouvelles, leurs chevaux rapides et forts, leurs lances raides et aiguës. Je dois chaque jour les combattre avec mes quatre fils, car ils ont à la fin tué toute ma gent. Ils viennent chaque jour pour m’envahir à force et je suis obligé de me porter contre eux. Or je n’ai pouvoir de mon corps, excepté de mes quatre fils. Et voici ce qui nous advient: nous les combattons chaque jour et nous les détruisons, non sans en recevoir de nouvelles blessures. Et quand nous les avons vaincus et laissés morts sur le terrain, ils reviennent le matin suivant, bien portants, armés d’armes neuves, et reprennent leur dur assaut. Nous y usons nos vies à grand malheur et les userons jusqu’à la mort! Mais à quoi bon notre bataille si, malgré notre force, nous n’y pouvons rien conquérir? Si nous devons perpétuellement la recommencer, toujours plus faibles et douloureux? Je me crois trop blessé cette journée pour soutenir la lutte de demain. Elle pèsera toute sur mes fils et ils seront en grand péril.

-Beau doux sire, dit Perceval, j’irai demain avec vos fils. Ce sera en retour de votre grande bonté, car je ne savais rien du monde le jour où vous m’avez reçu, sauf par les leçons de ma mère. Je n’en sais pas encore beaucoup. Lorsque j’ai vu saigner la Lance, mener le Graal en procession, je me suis tout d’abord conduit très sottement. Je me suis amendé depuis, mais j’ai une autre tâche à accomplir avant d’achever mon épreuve. Je ne sais pas qui m’en repousse et m’empêche d’aboutir, chaque fois que je crois y atteindre. Sans doute n’en suis-je pas encore digne, mais je ne comprends pas de quel péché je suis si lourd, car je n’en vois aucun qui soit grand ni petit que je n’aie confessé et dont je n’aie fait pénitence. Excepté une promesse d’amour que j’ai faite à une demoiselle, et qui est Blanchefleur, votre nièce, châtelaine de Beaurepaire. Je lui ai terminé deux guerres et elle m’aima de bon amour. Elle me pria de l’épouser et je lui ai répondu oui, et je lui ai promis qu’elle sera ma femme à toujours et que je n’irai jamais vers aucune autre. Je n’ai jamais manqué à d’autres promesse qu’à celle-ci. C’est, sans doute, mon gros péché.

-Dieu vous le pardonnera, répond le prudhomme, si vous le lui demandez de bon coeur, en pensant épouser ma nièce dès que vous partirez d’ici. »

Gorneman enseigne Perceval qui écoute et retient ce qu’il dit. Il incline la tête et doucement demande à Dieu qu’il délivre son hôte de ses assaillants perpétuels, dont il est en si grand péril, lui et sa terre.

Les frères se sont lavés et ils sont allés se coucher. Perceval, étendu dans son lit, ne goûte aucun sommeil pour l’ennui qu’il a de son hôte, dont il ne sait comment il pourra le sauver.

Les quatre frères se sont levés et apprêtés dès que parut le jour et Perceval éprouve une grande pitié à les voir tous les quatre armés de nouvelles armes, pour affronter les quarante ennemis qui hurlaient là-bas à la porte. Il s’arme lui aussi. Des valets à genoux s’empressent à le chausser, à l’armer, à l’appareiller et, quand il fut tout prêt, ils allèrent entendre la messe, priant Dieu et sa douce Mère. Les garçons disent adieu à leur père qui ne peut les accompagner à cause de ses blessures.

« Enfants, leur dit-il, que Dieu vous ramène s’il lui plaît! Je ne lui demande rien de plus que de vous revoir saufs. »

La messe entendue, ils ont remonté à cheval tous les cinq. Perceval demande qu’on leur donne pain et vin, et ils en vaudront davantage. Un valet leur apporte du vin que l’on verse dans de grandes coupes, et un autre leur taille du pain dans leurs hanaps qui ne sont pas des tasses de bois, mais des coupes d’argent fin. Quand ils eurent mangé leur soupe, ils se hâtèrent vers la porte qu’on ouvrit devant eux.

Les quarante les chargent comme des fous dès qu’ils ont apparu. Perceval se jette parmi eux, suivi par les quatre frères. Il a tué le premier ennemi en lui crevant son bouclier avec sa lance, en lui démaillant son haubert et lui plongeant le fer dans le corps.

« Aux cent vilains diables d’enfer, que son âme soit envoyée! »

Il en frappe un autre sur sa targe, si fort qu’elle ne résiste pas: il lui met dans le ventre et le fer et le bois. Et son âme fuit en déroute. Pourtant, la bataille est mauvaise: ils sont cinq hommes contre trente-huit démons, et chacun doit s’évertuer. Perceval en tuera jusqu’à huit avant de briser sa lance, mais alors ils se jettent contre lui tous à la fois. Ils lui dépècent son bouclier et ils le frappent sur la tête comme forgerons sur enclume. Il réplique à l’épée et voilà une tête coupée! Les quatre frères sont près de lui et cherchent autant que lui le plus épais des coups. Leur secours ne lui est certes pas inutile.

L’un des frères, brisant son heaume, coupe l’oreille à l’un de ces damnés et lui fend la moitié de la tête. Voilà plus loin une autre tête qui vole! Perceval fait aussi des ravages, mais il est frappé et blessé car tous cherchent sa mort. Son haubert est cassé et fendu, démaillé, en lambeaux, son heaume martelé n’a plus de forme. Les quatre frères auprès de lui font merveille, mais ils sont durement assaillis. Aucun n’a plus de bouclier non plus de lance. Tous leurs casques sont décerclés, fendus, et ne les protègent qu’à peine.

L’un d’eux vient de recevoir d’une épée sur la tête et il est cruellement blessé; deux de ses frères l’emmènent un peu en arrière qu’il y soit plus à l’abri, puis ils reviennent bientôt combattre. À quatre qu’ils sont à présent, il leur reste une vingtaine d’ennemis.

Il s’est produit une légère pause où l’on se raccommode du mieux possible, mais le branle recommence bientôt. Perceval taille si hardiment de son épée que le courage revient aux frères. Midi est passé depuis longtemps et maintenant le soir approche. Perceval ramène son cheval au plein de la bataille, anxieux de détruire les ennemis jusqu’au dernier, et les trois frères comme lui. Celui qui est blessé les regarde de loin, mais il ne peut rien faire, étant à deux doigts de la mort. Perceval et ses trois amis, en proie à une fureur désespérée, tuent, percent, tranchent, mais les diables ne craignent pas la mort puisque la nuit leur rend la santé et la vie.

Ils haïssent surtout Perceval et c’est contre lui qu’ils s’acharnent, et ils le blessent de mille plaies. Les trois frères n’y gagnent rien. Ils sont tous les trois si meurtris qu’ils saignent de partout et qu’ils ne tiennent plus à cheval. Ils sont quasi râlants sur l’herbe.

Quatre démons s’acharnent encore sur Perceval, mais l’un a la tête tranchée; un second s’abat sur le pré, le crâne fendu jusqu’au menton; un troisième crie en narguant:

« Pour rien vous vous battez vassal! Demain, nous serons vifs, et nous reprendrons la bataille!

-Demain, nous verrons bien! Pour ce soir, je vous tue!

-Nous n’avons pas peur de mourir, lui crie le dernier vif.

-Alors, voilà de quoi vous satisfaire! »

Ainsi est finie leur bataille.

Les quarante agresseurs sont morts. Perceval rejoint ses amis. Il les soigne comme il peut, les remonte sur leurs chevaux.

« Beau sire, venez chez nous vous reposer, lui dit l’un d’eux. Demain, vous reprendrez votre chemin. Je ne crois pas que nous voyions le prochain jour entier, car nous ne pourrons plus soutenir leur attaque. Ils nous tueront et ils brûleront le château. Nous sommes assurés du martyre.

-Dieu vous en sauve! dit Perceval. Il est temps en effet que vous alliez vers votre père. Mais dites-moi, si vous le savez, comment ces morts revivent-ils?

-Comment pourrions-nous le savoir? Celui qui resterait dehors pendant la nuit pour percer ce secret mourrait sûrement.

-Dieu m’aidera s’il le veut, mais je ne quitterai pas le champ sans essayer de deviner le sortilège.

-Voulez-vous donc mourir, seigneur?

-Non pas, si Dieu me garde! Allez à votre père, messires! »

Les quatre frères sont partis, anxieux pour leur ami et torturés par leurs blessures. Perceval a mis pied à terre et il s’assied sur un rocher.

Les frères sont allés au plus vite qu’ils ont pu. Ils se sont désarmés, pansés, mais désespèrent de guérir, par onguents ou par médecine. Ils racontent à leur père les prouesses de Perceval, disant que, sans sa force, ils eussent été tués au matin. Mais que sera demain? Leur ami est resté dans la plaine. Comment croire qu’il survivra? « Quel dommage qu’un chevalier de telle valeur puisse mourir de la sorte! Mais il a refusé de nous suivre. »

Les pleurs coulaient sur leurs visages, et ils passèrent la nuit à regretter sa chevalerie.

Perceval est assis sur une roche et tient son cheval par la bride. Il regarde les morts couchés devant ses yeux. Il ne veut pas dormir, mais un frisson le gagne et, pour se réchauffer, il marche et il s’étire. Il se plie et déplie souplement et il atteint ainsi l’heure du milieu de la nuit. La lune éclaire; l’air est doux et tranquille. Perceval est bien éveillé et il s’est de nouveau assis sur le rocher.

Il aperçoit une lueur au pied d’un monticule, et soudain, en même temps, un bruit sec et terrible fait vibrer l’air, trembler le sol. Perceval, étonné du bruit, fait le signe de la Croix, au nom du Père qui règne dans les cieux, du Fils qui s’est fait notre frère, et de l’Esprit d’Amour. C’est le signe que le diable redoute.

Il voit qu’une grotte s’ouvre, là où reluisait la clarté, et il en sort une grande vieille femme qui porte deux tonnelets d’ivoire, cerclés d’or et sertis de pierres de vertu, si belles et si lumineuses que le trésor du roi Arthur n’approche pas de leur valeur.

Mais la vieille est plus laide que ses tonnelets ne sont beaux. Ses yeux sont plus terrifiants que ceux d’aucune bête, l’un enfoncé, rouge et petit, l’autre, au contraire, gros et noir comme une lèpre. Elle est toute disloquée. Son cou est grêle, cordeux, plissé; son visage est velu, la tête est toute petite, et cabossée. Son corps est tors comme sans échine. Elle boite tellement, et devant, et derrière, que ses genoux s’entrechoquent à chaque pas. Nul homme ne pourrait être aussi horrible à voir. Ses tresses sont raides comme brins de balai, ses narines sont si larges qu’on ne les étouperait pas du poing. Ni le fer ni l’acier ne sont jamais si gris que la peau de ses mains, de son cou, de son front, et sa poitrine est creuse sous un bréchet saillant. Elle a la bouche grande à merveille, et fendue jusqu’aux deux oreilles, lesquelles pendent sur ses épaules. Ses dents sont larges, longues et jaunes; ses lèvres sont pareilles à des quartiers de selle. Toute courbe et tordue qu’elle est, l’un de ses reins pointe en arrière et l’autre remonte au gousset, de sorte qu’on croirait qu’elle va se casser quand elle marche. Elle va vite à se déplacer pourtant! On croirait voir rouler une boule mal ronde. Ses joues sont gonflées de colère.

Perceval se dit en lui-même: « Dieu, quelle laideur! Qu’elle a dû s’adonner au plaisir de Satan pour devenir aussi affreuse! Quel péché peut l’avoir rendue si dégoûtante? L’a-t-on pas dépendue à l’instant d’une cheminée d’enfer? »

Il la regarde sans émoi, et pour le moment il ne bouge, car il veut voir ce qu’elle fera de ses deux barils. La vieille s’en vient par le sentier, clochant, grommelant et bavant, et se promène entre les morts. Elle ôte les barils de son cou. Elle se penche sur un corps dont la tête était à trois pas. Elle la ramasse et la réajuste en faisant une grimace. Puis, d’un de ses barils, elle prend une petite goutte plus claire que de l’eau sur une rose, et elle en frotte la bouche du recollé qui se lève sitôt, aussi sain et vivant que s’il n’avait jamais été blessé! « Dieu, qu’il serait puissant et riche qui aurait tels barils en garde! »

La vieille, ainsi, l’un après l’autre, ressuscita quatre des morts, tout d’abord en les rajustant, et puis en leur frottant la bouche de cette liqueur, et, dès qu’ils en étaient frottés, ils sautaient sur leurs pieds, plus éveillés que rats.

Perceval, à les voir rétablis si vite, songea que son péril croîtrait de son attente. Il sauta à cheval, prit son épée et son écu, et courut à la vieille pour lui dire qu’elle ne gagnerait rien en rendant la vie à ces gens.

La vieille en fut tout éperdue:

« Quels vilains diables vous ont amené ici cette nuit, Perceval? Car je vous connais bien, dit la sorcière, pour être le seul homme à oser me combattre. Je sais que nul assaut ni coup ne vous empêchera de terminer votre entreprise. Vous serez roi du Graal, malgré la peine qui vous est réservée! À bon droit êtes-vous Perceval, car vous ouvrez la route! Vous trouvez et brisez les cachettes où l’on emprisonnait les baumes, et vous vaincrez encore ceux qui voudront vous contester! Maintenant, laissez-moi en paix!

-Dis-moi pourquoi l’on mène si rude assaut contre Gorneman?

-C’est le roi de la Cité Morte, celui qui n’a pouvoir ni volonté de croire en Dieu qui me l’a ordonné. Par le Diable et pour lui obéir, j’ai enfermé sous cette montagne ces horribles soudards qui gisent devant moi, et je ferme sur eux la porte tonitruante dont le bruit t’a surpris. Gorneman doit mourir qui t’a fait chevalier, et je ressusciterai chaque nuit ceux qu’il tuera, jusqu’à ce qu’il soit tué lui-même. Perceval, laisse-moi! Je suis venue aussi pour t’égarer afin que tu n’arrives à rien malgré la peine que tu y prends. Tu seras roi du Graal, mais, par mes manigances, je t’empêcherai d’en trouver la porte, et tu n’entreras pas dans ta cité!

-Ah! Dieu! dit Perceval, c’est donc par toi, méchante, que j’ai tellement cherché, par décembre ou par mai sans avancer en rien?

-Oui, c’est par moi! Et tu n’y avanceras jamais, aussi longtemps que je vivrai! »

Perceval reste consterné. « Il est indigne d’un chevalier de tuer une femme. Elle parle ainsi par gloriole. Dit-elle tromperie ou vérité? Comme de bon coeur je la pousserais hors de vie! » Il pensait de la sorte quand la vieille se baissa sur un cadavre qui ressuscita aussitôt, alors, d’un coup d’épée, il lui trancha la tête et elle tomba sur le gravier.

Mais les sept qu’elle avait soignés s’élancèrent contre Perceval et le combat recommença. Dès le premier contact, il décolla trois têtes. Ceux qui restent l’assaillent furieusement, mais commencent à le trouver trop près: ils savent que cette fois, c’est leur dernier combat, puisque leur guérisseuse est morte.

Perceval en tue deux, mais les deux autres se défendent. L’un a sabré le cheval du chevalier: Perceval est à terre; ils sont sur lui pour l’achever, mais il se redresse contre eux, et ce n’est pas menace qu’il brandisse son épée, car il fend la tête de l’un et tue l’autre par la cervelle.

Il reste seul vivant au milieu du charnier, sous la lune étincelante, auprès de son cheval gisant. Son épée est rouge de sang et lui-même saigne par plusieurs plaies. Il prend l’un des tonnelets et il en admire l’ouvrage. Il estime sa valeur bien au-delà de celle du trésor d’Arthur. Il est soudain curieux d’imiter la sorcière dans son travail de guérison. Il choisit l’une de ses victimes de la journée et il lui frotte la bouche de son doigt mouillé de l’onguent; mais l’homme se réveille aussitôt et, comme il serrait son épée dans sa main, il en frappe Perceval avec une telle force qu’il lui fend la coiffe du heaume, lui faisant une blessure dont le sang coule.

« Que la chassie lui mange les yeux! Je le guéris et il me blesse! C’est ma faute! Qui chasse la folie la trouve, et souvent pense-t-on bien faire que s’en montre l’inconvénient! S’il m’avait demandé merci, bien volontiers je l’eusse aidé, mais il ne cherche aucun pardon et il me récompense à sa manière. »

Tout en se disant ces paroles, il court à son ennemi et il l’écharpe, mais l’autre se dégage et s’enfuit, craignant, après sa folle attaque, de ne pas obtenir de pitié. Ainsi fait le pécheur qui désespère de la divine miséricorde et méprise la confession. Perceval ne peut mieux faire que de l’étendre et de le tuer, quoiqu’il eût désiré le laisser vivre.

Perceval est vainqueur, mais il est las et affaibli par tout le sang qu’il a perdu et les coups éprouvés. Il pense tout soudain que le baume qui réveille les morts pourrait assainir ses blessures. Il goûte aussi lui la liqueur et se sent aussitôt plein de vigueur et d’assurance. Il n’a plus qu’un désir, c’est que le jour se lève pour aller guérir Gorneman et ses fils. Il rebouche ses précieux barils, non de chanvre et d’étoupe, mais avec deux rubis taillés.

 

Dans le même temps, dans son château, Gorneman s’éveille en effroi. Il fait seller les chevaux et réveille ses fils dès qu’il voit poindre l’aube.

« Enfants, levez-vous et fuyons! Malgré nos maux, malgré nos plaies, allons-nous-en d’ici et au plus vite, et au plus loin que nous pourrons!

-Certes, sire, lui répondent-ils, mais nous ne le pouvons plus. Nous sommes blessés par tout le corps. Ils nous poursuivront et nous rattraperont, et nous feront souffrir abjectement. Ici ou là, nous ne pouvons rien éviter. Perceval, le seul qui y pouvait résister, est allé mourir dans la plaine. Ô douloureuse bataille, où nous allons être vaincus sans pouvoir nous défendre! »

Gorneman s’est pâmé à voir souffrir ses fils, et lui-même se tient à grand-peine. Il pense à Perceval, l’ami providentiel qui fut leur dernière espérance, mais qui s’est follement voué à la mort.

Il ignore que déjà Perceval huche à sa poterne.

Une fille l’entend et va voir, tout effrayée d’avance par ce qu’elle va trouver.

« Ah! fait-elle, sainte Marie! Qui nous appelle de si bonne heure? Qui est là? Par Dieu! Qui êtes-vous?

-Pucelle, je suis Perceval! Faites-moi ouvrir la porte. J’ai terminé l’aventure dont vous avez si longtemps souffert! »

La fille en est folle de joie! Elle court avertir le seigneur que Perceval est là! Gorneman, l’entendant, ne se souvient plus de ses maux et il se précipite aussi vite qu’il le peut. Jamais pareille joie ne fut faite. On acclame monseigneur Perceval. On veut savoir pourquoi il vient à pied, et ce qu’il a fait de son cheval. Il répond qu’il l’a laissé mort, mais cependant qu’il a plus gagné que perdu dans le courant de cette nuit.

Perceval leur raconte tout: l’arrivée de la vieille et comment elle ressuscitait les morts, pourquoi il la tua, quoiqu’elle fût femme, puis recommença la bataille avec les soudards ranimés. Il leur montre le baume qu’il apporte. Il en veut guérir les garçons qui, à sa voix, se traînent dans la salle malgré les vives douleurs causées par leurs blessures. Perceval a pris de l’onguent et les touche à la bouche l’un après l’autre, et les voilà soudain plus vifs que poissons d’Oise! Toutes leurs plaies se sont guéries, et ils ne ressentent plus rien que la joie d’être en vie. Si Dieu fût descendu du ciel en cet instant, il n’eût pu été plus fêté que Perceval par Gorneman et ses fils.

Ils voudraient le garder quelques jours afin de l’honorer, et puis pour qu’il s’ébatte et prenne du repos, mais il répond qu’il ne peut pas se le permettre.

« J’irai vers Blanchefleur, m’amie, et, si votre père m’y mène, je l’en remercierai de tout mon coeur. Je veux me marier avec votre cousine afin de vivre purement. L’homme qui vit saintement et garde chasteté y trouve son avantage. Il est aimé de tous et son âme est tranquille, comme disent les prêtres. Je veux donc prendre femme pour fuir le péché mortel qui tourmente l’âme et la détruit. Les prêtres nous le disent et ils savent qu’à cause de leurs sermons, nous n’osons faire ce qui nous plairait cependant. S’ils sont luxurieux comme nous, je ne veux pas les en reprendre car cela n’est pas mon affaire. Je veux donc me marier pour me contenir et me garder de ce péché. J’en suis pressé car j’ai autre chose à faire pour terminer mon entreprise. Je voudrais partir ce matin. »

Gorneman accepte, disant qu’il lui ferait compagnie et le plus possible d’honneur.

« Mes fils vous accompagneront aussi. Il n’est ici petit ni grand qui ne vous serve volontiers, tout à votre plaisir. »

Perceval l’en remercie. On s’assied au dîner; on mange, on boit autant qu’il plaît, puis, les nappes ôtées, on danse et festoie tout le jour. Quand vint la nuit, on soupa de nouveau de cinq ou six mets différents, poisson et chair. Enfin, l’on conduisit Perceval dans une chambre lambrissée et peinte à l’or, où on le fit coucher dans un lit tout de soie, avec une couverture molle et une courtepointe. Gorneman et ses fils, pour l’honorer, couchèrent devant lui et, pour mieux les endormir, un habile ménestrel jouait le lai Goron sur une flûte de Cornouaille. Chacun tomba dans le sommeil car ils étaient tous las et ils pouvaient dormir sans craindre le prochain réveil.

Je vous le dis parce que c’est vrai: les deux barils d’ivoire conquis par Perceval jetèrent toute la nuit une si grande clarté qu’on se serait cru en plein jour, non seulement à cause de leur précieux baume, mais pour l’étincellement des gemmes dont ils étaient ornés: rubis, sardoines, émeraudes, saphirs, diamants, topazes, et d’autres pierres de vertu. Perceval en fut étonné quand il s’éveilla dans la nuit, mais il savait que cette lumière ne menaçait personne, et il se rendormit si profondément, étant encore fatigué, qu’il demeura dans le sommeil tout un bout de la matinée jusqu’à la sonnerie de la messe.

On appela alors les sergents qui accoururent et le vêtirent. Gorneman et ses fils se tenaient prêts aussi à entendre la messe, car celui qui aime Dieu aime son saint office.

 

Au moment où ils en sortirent, Gorneman dit à Perceval qu’un bon repas les attendait.

« Sire, lui répondit-il, je voudrais sans tarder que nous allions à Beaurepaire, comme nous avons dit. Je veux voir Blanchefleur, mon amie, la plus belle de toutes les femmes.

-J’en suis heureux, je vous le jure, mais nous voyagerions avec plus de plaisir si nous mangions un peu avant de nous mettre en route.

-Je le veux bien, mais hâtons-nous », répondit Perceval.

Ils ne se sont pas attardés. Gorneman fait servir pluviers, faisans, pâtés de lièvre. Perceval presse le repas: il ne comprend pas le loisir quand il a une affaire en train. Ils se sont mis en selle avant qu’on n’ôte les tables. Perceval monte un magnifique destrier, fort, nerveux et bien allant que lui a donné Gorneman, et il chevauche rapidement vers Beaurepaire. Son parrain de chevalerie chevauche avec lui, botte à botte, et ses fils qui les suivent n’ont pas oublié les tonnelets magiques.

Ils avaient autour d’eux la plus belle campagne qu’on puisse imaginer, et bientôt ils entrèrent dans la plus belle des villes. La mer baigne ses murs, et son port est plein de bateaux qui viennent des plus lointains pays du monde. Les forêts d’alentour sont superbes et giboyeuses; les coteaux sont couverts de vignes; on peut voir jusqu’à l’horizon des labours, des jardins, des vergers de riche apparence.

Perceval reconnaît la contrée, mais Gorneman qui ne l’avait pas vue depuis la guerre de Clamadeu, était vraiment surpris d’une telle richesse, comme il le fut ensuite devant celle de la ville.

Dès que l’on aperçut les tours et les murailles, Perceval appela deux valets de leur suite pour qu’ils aillent annoncer à la dame de la ville, l’approche de son ami qui vient la prendre en mariage. Les valets sont fiers d’une telle mission! Ils éperonnent leurs chevaux pour arriver plus vite avec leur belle nouvelle! Ils ont bientôt passé les portes et ils se croient en pleine foire, à voir tant de gens par les rues. Ils arrivent au palais, et ils demandent la demoiselle. Elle est justement dans sa cour, au milieu de ses officiers, et vêtue d’une robe de soie où les ors étincellent.

Les deux messagers, bien appris, sont descendus de leurs chevaux et s’avancent vers la châtelaine, mais sa vue les éblouit tant, que, devant sa beauté, ils restent interdits, pantois, et mot ne sonnent. Ils sont là sans penser à ce qu’ils ont à dire. Blanchefleur, toute pensive, baisse la tête vers le pavé, songeant à son ami dont nul n’a de nouvelle. « Dieu, que mon ami tarde! S’il m’aimait autant que je l’aime, il laisserait tout pour me voir. J’attends, j’ai attendu, et encore j’attendrai, et tout ce qui lui plaît me plaît. Du moment que je pense à lui, ma pensée au moins est contente. »

Enfin, les deux valets ont retrouvé leurs langues. Ils se sont agenouillés devant elle en ôtant leurs bonnets: « Dame! Votre ami Perceval vous salue! »

La dame a tressailli au nom, et le reste du compliment lui arrive par bribes: il vient avec son oncle Gorneman. Il va la prendre en mariage. Il n’est plus guère maintenant qu’à demi-lieue des murs. Il vient! Lui eût-on arraché les ongles à ce moment qu’elle n’en eût rien senti! La joie se gonfle en elle au point qu’elle en est ivre. Elle se met à courir dans les rues comme une petite bête affolée, et ses servantes lui courent après:

« Dame! Dame, lui crient-elles! Vous perdez votre courtoisie à courir comme vous faites!

-Tant pis! Laissez-moi! laissez-moi! Si vous aimiez aussi, vous ne pourriez pas m’en blâmer! »

Toutefois elle s’apaise un peu. Elle fait enguirlander de fleurs toutes les maisons, jeter des pétales dans les rues. Elle veut que l’on pavoise et que l’on orne comme pour un roi. Bien mieux encore, car c’est leur prince!

La joie est criée sur les toits, on encourtine les fenêtres, on étale des tapis sur les pavés. On pourrait croire le paradis terrestre! Chevaliers, clercs, bourgeois, manants, et toutes les filles, et toutes les dames et les demoiselles se parent de leurs plus beaux vêtements. On organise des jeux, des combats d’animaux, ours contre lions, sangliers contre léopards. Plus loin, des jouvencelles dansent avec des chevaliers ou des pages. Il est sorti plus de dix mille personnes de la ville au-devant de Perceval. Ils ont caparaçonné leurs chevaux avec des étoffes de soie. Le bruit est extraordinaire. Il y a des joueurs de tambour sans pitié pour leurs timbales, qui cavalcadent à grand bruit sur leurs chevaux bariolés, couverts de fleurs et de dorure. On a fait monter Blanchefleur sur une mule plus bellement équipée que jamais ne fut mule. L’or et les gemmes qu’elle porte valent le trésor du roi de Frise. Ceux qui voient passer leur châtelaine en sont tout éblouis.

Elle est habillée d’une pourpre vermeille fourrée de fraîche hermine qui lui fut ouvrée et donnée par la fée Brangemal. Que dire de sa beauté? Vous en avez entendu deviser déjà dans ce même conte, mais je puis dire que nul savant, laïc ou moine, ainsi que Gerbert en témoigne, ne la vit plus belle qu’en ce jour. Six de ses chevaliers l’entourent quand elle passe le pont sur sa mule blanche au doux porter. Maintes dames l’accompagnent aussi, et l’ensemble est une splendeur.

Gorneman dit à Perceval: « Sire, il faut qu’on vous aime pour vous recevoir si bellement! »

Dès qu’il aperçoit son amie, Perceval pique son destrier, invitant Gorneman à le suivre. Blanchefleur le voit arriver et perd soudain ses couleurs. Elle retient sa mule sans le vouloir et elle reste sans mouvement. Perceval voit qu’elle tremble, et plus de dix fois la salue. Elle lui répond tout bas, plus de trente fois, lui racontant toute sa tendresse avec ses yeux.

Elle se ressaisit enfin et salue à leur tour son oncle et ses quatre cousins. Perceval lui prend les deux mains et l’accole, car il l’aime dans son coeur, et il lui entoure la taille avec ses bras. Il l’appelle sa douce amie et elle lui répond ami cher. La foule acclame: « Bienvenue à notre sauveur! Il nous a tirés de misère et nous a rendu tous nos biens! »

Chacun, petit ou grand, le salue et lui parle. Les filles, en son honneur, forment des rondes. Je devrais en dire davantage, mais je n’en finirais plus! Vous voyez l’arrivée du cortège dans la ville: la cavalcade, la bousculade, les vivats, les hourras et les cloches! Et le grouillement de tout ce monde! On ne peut avancer: ils crient, ils se mettent à genoux! Perceval ne peut croire qu’il soit l’objet de tant d’amour.

Blanchefleur appelle ses clercs et fait porter des lettres à ceux qui tiennent d’elle, pour qu’ils assistent à son mariage.

On a apprêté les soupers. On lave les mains. Les chevaliers, les dames, les hauts bourgeois sont conviés et les nourritures ne manquent pas, mais à charrettes sont données, de tout, de tout! Chair et poissons d’eau douce ou de marine, du vin tant qu’on en veut! Il n’y a pas d’huissiers aux portes et chacun, autant qu’il lui plaît, vient chercher aux cuisines à boire et à manger pour se réjouir chez soi. La nuit est éclairée par toute la cité, de toutes les fenêtres et de toutes les étoiles.

Perceval s’est levé à la fin du repas et a parlé à ses barons:

« Seigneurs! Je viens vous demander votre dame, pour qu’elle soit ma femme en droit mariage, par votre consentement et par le sien. Je veux le faire par sacrement, car plus de bien nous en viendra que si nous mettions en fol usage mon corps et sa beauté.

-Sire, ont-ils répondu, tu feras bien d’agir ainsi. Si elle devient ta dame et si tu es son seigneur, nous n’aurons plus jamais ni deuil ni misère.

-Seigneurs, dit Perceval, votre princesse et moi, nous serons unis dès demain. »

Près de lui, Blanchefleur est tremblante de joie, mais partout autour d’eux s’élèvent des vivats et des applaudissements. Je suis obligé de m’en taire, car toute mon encre y passerait.

On a fait arranger les lits dans une chambre encourtinée et peinte à or et à émaux. Perceval couchera dans l’un d’eux, et non loin de son lit se trouve le lit de Gorneman et ceux de ses quatre fils. Il faut savoir que, sur le lit de Perceval, on a mis un riche édredon fait de plumes choisies par la fée Brangemal dans l’île de Guernemue, et qui couche dessous n’aura jamais la goutte, ni l’avertin, ni aucun mal, et son coeur restera fidèle à son amour.

Blanchefleur, dans une autre chambre, est couchée au milieu de ses femmes. Elle les entend dormir comme un bruit léger sur la mer. Et il lui plaît bien qu’elles dorment après avoir bu et dansé, car le sommeil ne viendra pas pour elle: l’amour lui brûle la poitrine. Elle sait où son ami repose; à pas de loup elle pourrait y aller. Elle le regarderait dormir; il y aurait paroles entre son souffle à lui et ses regards à elle.

« Je ne peux vraiment pas, ce ne serait pas bien… mais pourquoi serait-ce mal? Il m’en aimera moins sûrement et me tiendra pour primesautière. Et, si je n’y vais pas, peut-être m’attend-il. Il croira que je suis orgueilleuse et que je surestime le don que je lui fais. Mais, si nous sommes l’un à l’autre suivant sa foi promise, quel mal y aurait-il? J’irai. Tant pis! Je lui demanderai pardon! »

Elle s’est assise sur son lit pour passer une chemise. Elle a mis par-dessus un riche manteau, et elle quitte doucement la compagnie de ses suivantes.

Elle est entrée dans la grande salle où ne brûle qu’une seule chandelle. Elle approche du lit, et ne se soucie pas qu’on la voie. Elle s’accoude doucement au chevet de son ami, prenant garde de l’éveiller. Un beau soldat pour elle, demain! Elle contemple son trésor, mais il l’a entendue venir. Elle laisse tomber son manteau, il la prend dans ses bras et la met près de lui. Il l’étreint et il la caresse. Tous les deux sont contents de s’accoler ainsi et de s’embrasser tendrement, mais ils ne vont pas outre, car ils veulent attendre le point où ils pourront sans vilenie avoir ensemble compagnie. Ils ont passé la nuit ainsi, à s’embrasser et deviser tout bas pour que les autres ne s’éveillent.

Dès qu’il fit un petit brin de jour, elle retourna dans sa chambre où elle s’est bellement couchée sans déranger une de ses filles. Et elle s’est endormie enfin, toute vêtue de baisers, au moment où la ville entière s’éveille et sort du lit.

On s’étire rapidement et la vie reprend vite. C’est jour de joie, c’est jour de fête! Les rues et les hôtels sont pleins des chevaliers du voisinage accourus à l’appel de leur dame. C’est dire la rumeur des rues, les piétinements, les bruits des fers sur le pavé, les cris et les charrois. Dormir dans une telle rumeur, c’est avoir une belle conscience!

Perceval s’est enfin levé. Il a revêtu une robe rouge, bien taillée sur son corps; il est vraiment bel homme! Sous ses cheveux blonds ondulés, il a les yeux bleu clair et des sourcils bruns et arqués. Le nez est droit, le menton a une fossette et le front est marqué d’une ancienne cicatrice qui lui sied. Ses flancs sont droits, ses épaules sans défaut, ses bras sont longs et gros, fournis de nerfs et d’os. Ses mains sont blanches, son maintien est sans morgue, mais simple et débonnaire. On le trouve admirable en tout.

Blanchefleur apparaît, un peu plus pâle, un peu plus belle, alanguie par sa veille d’amour. Ses habilleuses l’ont richement parée d’or et de pierres précieuse. Sa robe est d’une pourpre sanguine, tout étoilée de riches pierres, et la fourrure de son manteau est toute bordée de blanche hermine.

Le peuple est attroupé devant la porte et crie « Noël! » à ses seigneurs. On voit, à travers les vitraux, des prêtres de haut rang se hâter vers l’église. Les cloches sonnent partout et l’on se demande même si elles ont jamais cessé de sonner depuis hier, en ensemençant l’air d’un poudroiement de fête. Ce cortège qui passe, c’est l’archevêque de Landemeure; il sera servi à l’offrande par l’évêque de Limor et par celui de Limeri. Dieu! Que de crosses! Que de mitres, que d’évêques et d’abbés, de prélats et de moines! La foule est dans la rue pour voir sa souveraine auprès de son nouveau seigneur, et tous les deux ont tel bonheur de tous ces coeurs tendus vers eux que leurs visages en rayonnent.

À l’entrée du portail, Perceval descend de cheval pour aider Blanchefleur, mais elle se jette dans ses bras avant d’avoir le pied par terre. Gorneman s’empresse à son tour pour conduire sa nièce à l’autel. Chacun fait le signe de la Croix en entrant dans l’église. C’est un geste terrible au démon qui est le vaincu de la Croix.

L’archevêque fut très digne et remplit très bien son office. Il leur prit la main à tous deux et les joignit en droit mariage. Là, Perceval prit une femme qui fut le modèle des épouses. Il fut ainsi meilleur chrétien et il put achever les aventures que lui seul pouvait mettre à fin, en ayant seul la dignité.

Tout aussitôt qu’ils furent mari et femme, un grand cri s’éleva, dans l’église et dehors, acclamant le glorieux seigneur et sa gracieuse châtelaine, et vous pouvez penser que les cloches, encore plus fort sonnèrent, et les gosiers, et les musiques! Le cortège revint au palais, escorté par une troupe de jongleurs faisant des tours et des miracles. La ville est pleine de plaisir. Il y avait des tables dans les rues où tout le monde pouvait s’asseoir pour manger et pour boire, et tout le monde à son vouloir, dans de grandes tasses d’argent.

Quand on avait mangé, on enlevait les tables, et l’on organisait des jeux et des amusements. On dansait des caroles et l’on chantait des choeurs. Des ménestrels chantent et viellent, des musiciens harpent et flûtent, suivant ce qu’ils savent faire, des jongleurs et des baladins font des tours d’adresse ou de force. Ailleurs de bons trouvères disent de merveilleuses histoires devant des dames et des comtes.

Et puis, quand ils se sont peinés à réjouir le monde, chacun se dépouille pour eux. On leur donne des garnitures de grand prix, des cottes, des surcots, des robes de velours, des ceintures de toutes les couleurs. Tel y fut qui eut cinq habits, ou six, ou sept, voire neuf ou dix! Tel y vint pauvre et démuni qui s’en retourna riche!

Mais, de cela, vous savez bien que le bon usage s’est perdu! Combien voyons-nous de fêtes où le chevalier prend femme et d’où les pauvres ménestrels s’en vont contents? Ils se sont démenés à plaire aux gens pour tout ce qu’on leur a promis, mais venus avec des promesses, ils sont repartis avec rien d’autre!

Je voudrais que ces prometteurs et payeurs de mensonges, n’aient plus part à nulle prière, ni grâce de messes à leur mort!

Le siècle, hélas, devient trop chiche! Nul n’est estimé s’il n’est riche! La richesse est mauvaise où l’on ne peut rien prendre.

Ce n’est pas le moment d’en parler puisque j’ai entrepris le conte de Perceval.

Des sarrasins à Camelot, et la littérature des croisades -2/2-

C’est par excellence sur les chemins de la Terre sainte que le chevalier chrétien peut exprimer sa bravoure, affronter monstres et périls, et défendre, face aux païens, les droits de la chrétienté – mais en présence de princes magnanimes et de Sarrasines converties en secret, il peut également illustrer les valeurs triomphantes de la courtoisie.

Il s’écrit une littérature des croisades : ( attention, le terme de croisade n’apparaît que vers 1460…)

le siège d'Artah (1097) , par Godefroi de Bouillon, en tenue de roi de Jérusalem  (caparaçon d'argent à la croix cantonnée de croisettes d'or)
Le siège d’Artah (1097) , par Godefroi de Bouillon, en tenue de roi de Jérusalem

Le Cycle de la Croisade, par exemple, immortalise ses plus saisissants épisodes dans de grands tableaux épiques : le siège d’Antioche (Chanson d’Antioche) et la prise de Jérusalem (Chanson de Jérusalem) pour ne citer que deux textes majeurs. Remaniés à la fin du XIIe s., il est d’ailleurs très vraisemblable qu’ils aient été élaborés dans les premières décennies du siècle

La première croisade (1096-1099) a donné lieu à des chansons de geste centrées sur le personnage de Godefroi de Bouillon. Elles constituent deux ensembles.
L’un réunit des chansons des XIIe et XIIIe siècles : la Naissance du Chevalier au cygne, le Chevalier au cygne la Fin d’Elias, les Enfances Godefroi et Retour de Cornumaran, la Chanson d’Antioche, les Captifs / les Chétifs, la Chanson / Conquête de Jérusalem, la Chrétienté Corbaran, la Prise d’Acre Mort Godefroi et Chanson des rois Baudouin.
L’autre est constitué de leur remaniement en 1356 : le Chevalier au cygne et Godefroi de Bouillon, Baudouin de Sebourc, le Bâtard de Bouillon, Saladin.
Enfin, la chanson rédigée par Guilhem de Tudela autour de la Croisade contre les Albigeois (1208-1229) est à considérer à part.

à gauche  Godefroi de Bouillon passant le Jourdain  - à droite  - Godefroi tuant un chameau
à gauche Godefroi de Bouillon passant le Jourdain – à droite – Godefroi tuant un chameau

Du siège de Barbastre ( fin XIIe ou déb XIIIe s ), est une Chanson de geste appartenant au Cycle de Guillaume d’Orange.

Les aventures de Guibert d’Andrenas, septième des fils d’Aymeri de Narbonne, sont racontées dans la chanson du même nom, qui se poursuit par la Prise de Cordres et de Sébille. Des Sarrasins capturent les frères lors du mariage de Guibert, mais ceux-ci se libèrent et prennent Cordoue et Séville où ils étaient prisonniers. Enfin, le Siège Barbastre et Buevon de Commarcis, racontent les aventures guerrières et amoureuses de Beuves (frère de Guillaume) et de ses deux fils.

Prise de Jérusalem par les Croisés. Roman de Godefroy ...( 14e s )
Prise de Jérusalem par les Croisés. Roman de Godefroy …( 14e s )

Ce texte, est significatif que la prouesse guerrière ne suffit plus au chevalier, qui doit désormais avoir de l’expérience dans le domaine amoureux. L’enlèvement de la Sarrasine ajoute au prestige du chevalier, il est mis au même niveau que la capture d’un ennemi. L’univers épique devient un univers où les ambassades amoureuses côtoient les ambassades guerrières et où les campagnes de cœur sont parallèles aux campagnes militaires.

Ainsi, le monde sarrasin est certes menacé par un monde chrétien solidaire mais il est aussi gangrené de l’intérieur par les alliés des chrétiens et par l’amour. Le manichéisme d’une Chanson de Roland où « païen unt tort e chrestïen unt dreit » (v. 1015) est tempéré, car avant même d’adhérer aux valeurs chrétiennes – et peut-être parce qu’ils vont passer à ces valeurs – certains Sarrasins se montrent bien supérieurs aux chrétiens par leurs qualités dans le domaine guerrier et dans le domaine courtois.

 

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -8/10-

6* (*manuscrit de Mons, vers 39.730-40.963)

 

Quand Perceval guéri put reprendre sa route, il remercia la demoiselle de ses soins et la recommanda à Dieu, car s’il eût été roi ou comte, il n’eût pas été mieux servi. Il reçut d’elle une armure magnifique, aux mailles d’argent et d’or, fortes et fines, et bien choisies. C’était une armure d’Égypte où quatre belles demoiselles l’avaient forgée comme à plaisir.

Il marcha ce jour-là, toute la matinée sans rencontrer personne, et il continua son chemin, impatient de remplir ses missions. La nuit allait enfin venir quand le ciel s’obscurcit tout à coup et il s’éleva un grand vent. Il se mit à faire froid. Le vent soulevait de gros tourbillons de poussière, et l’orage éclata avec une force terrible. Des pierres, semblait-il, volaient de toutes parts et la foudre illuminait tout en rapides fulgurances, comme il n’arrivera qu’au dernier Jugement. Le cheval s’affolait et son maître aveuglé par la grêle pouvait à peine ouvrir les yeux. Il se couvrait la tête avec son bouclier pour se garantir des grêlons qui retentissaient sur le cuir. C’était un temps épouvantable, où le tonnerre tonnait avec des éclairs incessants, comme pour ébranler ciel et terre.

Perceval décontenancé, morfondu, lapidé, ne voyait rien, ni loin ni près, où il pût s’abriter. C’était d’autant plus nécessaire pourtant que son cheval devenait fou et qu’il le contenait à grand-peine. Il y eut tout à coup un éclair flamboyant accompagné d’un tel vacarme qu’il crut à une catastrophe, mais qui lui permit d’entrevoir, tout près, un mur, peut-être une chapelle, où il arriva haletant, tout trempé et les oreilles sonnantes. Il se réfugia sous l’auvent et, soulagé, mit pied à terre.

C’était bien une chapelle, et celle même qu’il cherchait. Il ne l’avait vue que la nuit et il ne s’y serait probablement pas arrêté sans l’orage. Il regarda vers l’intérieur et vit que le cierge brûlait devant une dépouille, sans doute celle d’un chevalier. Comme il était à regarder, un bras tout noir sortit d’une fenêtre latérale et éteignit le cierge. La chapelle fut alors dans les ténèbres comme la dernière fois. Il sut à ce moment qu’il avait été conduit là pour combattre, et cette idée lui rendit aussitôt ses esprits.

Il entra dans la nef et malgré l’obscurité, il pointa l’angle de la fenêtre, mais la Main arracha le glaive et le brisa. Perceval sauta en arrière, dégaina son épée et se rua vers l’endroit où il croyait happer la Main. Il pense l’atteindre, mais c’est un torse qu’il voit se déployer devant lui qui lui lance au visage un brandon enflammé. Il sent grésiller sa barbe, sa moustache et ses cils. Il réclame Dieu et Son Nom car il sait bien que c’est le diable qu’il a vu, et il se signe de la Vraie Croix. Un éclatement se fait entendre et il flambe un éclair qui fend le mur de la chapelle depuis le toit jusqu’à la fenêtre. Perceval, par cette fente regardant vers le ciel, voit Satan apparaître, ayant un corps de flammes et un bras noir comme serait une branche charbonnée.

C’est à ce même moment qu’il aperçoit le voile signalé par le Roi Pêcheur. Il s’avance pour le prendre, mais la Main Noire le recouvre et l’on entend tonner ainsi une voix infernale: « Trop hardi fûtes-vous d’entrer ici, vassal! Et, pour votre malheur, de vous y arrêter! Je vous tuerai de cette main et c’est vous qui serez le cadavre de cette nuit! »

Perceval ne lui répond rien et il se signe de nouveau. Le diable saute de fureur avec un éclat de tonnerre, et s’élance à travers la fente du toit. La foudre éclate si près que tout homme eût dû tomber mort.

L’incendie cependant gagne les poutres et bientôt, semble-t-il, toute la chapelle s’enflamme. Perceval avance la main vers le tabernacle, où se trouve le voile qu’il doit prendre. Le diable saisit sa main gauche pour l’en empêcher. Perceval frappe de son épée, mais n’atteint jamais que le vide. C’est pour rien qu’il se bat vaillamment. C’est une trop dure bataille puisqu’il ne peut même pas blesser son adversaire qui tient son bras dans un étau. Si Dieu ne l’aide pas, c’en sera fait de lui! De sa main libre, il fait la croix de son épée, et il se signe aussi la face. L’effroi du Malin s’accompagne cette fois d’une telle foudre et d’un tel coup de tonnerre que Perceval, tout ébloui, tombe sur le sol sans connaissance.

Qui pourrait l’en blâmer? Nul homme ne fut jamais en tel péril. Il n’y a chevron, planche ou coffre qui ne brûle dans la chapelle, où sur le sol, baisant la terre, gît Perceval. Il demeure là très longtemps.

En reprenant ses sens il se souvient de sa mission. Il se redresse, il va ouvrir le tabernacle, y prend le voile serré dans une châsse d’or et l’étend sur l’autel. Il le garde en sa main, le trempe d’eau bénite dont une auge de pierre était pleine, et il purifie la chapelle en en faisant le tour par le dedans et le dehors. L’orage enfin s’est éloigné. Il remet le voile dans la châsse, et dans le tabernacle qu’il referme.

Il a encore la curiosité de regarder le corps gisant, mais il ne reconnaît personne qu’il aurait déjà rencontré. Il se propose de l’enterrer le jour venu, puis, fatigué, il s’étend sur la terre et il s’endort avec tranquillité pour le restant de la nuit, jusqu’au moment où le soleil l’éveillera. Le cierge s’est allumé de lui-même, et ne s’éteindra plus tant que durera le monde.

 

Voici venu le jour et Perceval s’éveille. Il est surpris de voir le cierge rallumé. C’est miracle puisque excepté lui qui dormait, il n’y a personne de vivant aux alentours. Il admire et prie sans paroles. Il voit pendre la corde d’une cloche, et il appelle de cette cloche, sans savoir qui viendra. Mais c’est un très vieil homme tout blanc de qui la barbe cache la ceinture, et qui répond ainsi à son salut:

« Beau sire! Ayez bonne aventure! Vous êtes le meilleur des trois mille chevaliers qui sont venus ici combattre l’enchantement.

-Ami, répondit-il, j’ai appelé de cette cloche parce que je voudrais qu’un prêtre enterre ce gisant.

-Je suis prêtre, dit le vieillard, et je l’enterrerai comme les trois mille autres que la Main teinte en noir étrangla dans cette chapelle. Grâce à vous, messire, c’est fini, et il n’y mourra plus personne. Soulevez-le par les épaules, s’il vous plaît, et nous l’enlèverons d’ici, puis nous chanterons son service. »

Perceval ne s’est pas éloigné avant qu’on eût chanté l’office des morts, car d’autres moines étaient venus se joindre au prêtre, et il écouta la messe dévotement. L’enterrement fut fait ensuite dans le cimetière inauguré jadis par la reine Brangemore où dormaient sous leurs armes, en de riches tombes de granit, les trois mille victimes du diable. Perceval se fit lire toutes leurs épitaphes, et sut ainsi qu’aucun des chevaliers de la Table Ronde n’était venu mourir ici.

Trois frères, des plus vieux et des plus vénérables, vinrent trouver Perceval et ainsi l’invitèrent: « Sire, la journée est avancée. S’il ne vous ennuie pas, acceptez notre hospitalité pour cette nuit, par charité, en l’honneur de la Trinité. »

Perceval s’inquiète de son cheval, mais on lui répond de la sorte: « Si Dieu me fait vivre ce jour, votre cheval est déjà dans l’étable. Il a eu deux bons bassins d’orge avec du foin, et une grande litière de paille qui lui monte plus haut que le ventre. »

Un moine le tenant par la main, Perceval entre dans la maison. On le désarme. On lui présente un manteau gris tel que la brebis l’a porté, sans couleur ni teinture. Perceval s’en revêt bonnement et s’assied à la table commune recouverte d’une nappe sur laquelle on met le souper: de l’eau à boire, du pain d’orge et de gros choux.

Quand ils eurent étoupé leur faim tout à loisir, un frère ôta la table, Perceval s’accouda et le vieux prêtre se mit à lui parler, demandant son état, son pays et son nom.

« Je suis chevalier, sire. Je vais par le pays pour acquérir honneur et prix.

-Honneur et prix, dites-vous?

-Oui, sire.

-Comment?

-Je vous le dirai. Quand je vais cheminant dans ma voie pour rencontrer des aventures, toujours dangereuses et cruelles, je me bats contre maints chevaliers. J’en tue et j’en abats, et j’en fais prisonniers. Ainsi s’accroît ma renommée.

-Beau doux ami, lui dit le prêtre, vous me dites merveille! Vous pensez acquérir honneur et prix de vos combats? Mais vous n’acquérez là que la damnation de votre âme! »

Perceval est tout éperdu quand il entend le vieil homme:

« Sire! Par Saint-Pierre de Rome, comment donc me sauverai-je?

-Je vous le dirai sans attendre. Abandonnez votre manière de vivre, abaissez votre orgueil qui vous mène en enfer. Celui qui tue fait mal, et ce qu’il conquiert est sa perte. »

Perceval est très effrayé de cette sentence qu’il avait déjà entendue pourtant. Mais, cherchait-il à tuer? N’épargnait-il pas au contraire tous ceux qui lui demandaient grâce? Il séjourna cette nuit-là chez les moines, et il ne les quitta, le lendemain matin, messe ouïe, qu’après avoir promis qu’il ne tuerait jamais personne, excepté son corps défendant.

 

Perceval a passé une lande déserte et est entré dans une forêt. Il va où son cheval le mène car son coeur est pensif. Pourquoi lui reproche-t-on son orgueil alors qu’il ne retient de ses plus belles réussites que l’étonnement sincère de les avoir menées à fin? N’est-il pas au service du Graal, et devrait-il s’en accuser?

Comme il songeait ainsi, les rênes lâches, tout soudain et par le travers, un cavalier le heurte à toute allure, si inopinément qu’il le renverse avant qu’il ait pu se garder. Puis, sans chercher à poursuivre l’attaque, l’assaillant prend les rênes du cheval libéré et s’enfuit au galop.

Perceval se relève, dégaine son épée et il court après son voleur, furieux de sa chute et bien alourdi d’être à pied. Le malandrin galope dans le fond d’un vallon et Perceval voit bien qu’il ne l’atteindra pas car il va plus vite que le vent et n’est déjà au loin qu’un point qu’on voit à peine.

Quand il en a perdu la vue, malade de son effort, de honte et de colère, il s’assied sous un chêne, dolent, vaincu, songeur.

« J’ai jeté mes péchés au prêtre, afin de redresser ma vie et devenir meilleur, et voilà que le sort m’accable! Que ferai-je sans mon cheval, avec ma lourde armure? Celui qui m’a mis à terre me rend trop ridicule! Malgré ce que j’ai dit au prêtre, je le tuerais mauvaisement si je pouvais le rattraper. Mais, où est-il et qui est-il? Je le suivrais je ne sais où pour l’avoir à merci et lever sur lui mon épée! »

Ainsi Perceval invective dans la forêt sous les grands chênes, tout douloureux et humilié. Or, pendant qu’il était ainsi et ne savait que devenir, il voit arriver devers lui un grand cheval tout noir, équipé de tout son harnais sans qu’il y manque rien, ni selle, ni étriers, ni poitrail, ni croupière. Il vient au grand galop, l’encolure basse, comme pour inviter à la monte, frappant du pied et hennissant. Perceval se lève aussitôt et s’apprête à le retenir. Le voilà qui vient à portée, il lui prend hardiment la crinière, s’élève au sol et vient en selle. Le cheval a un peu frémi, mais sans arrêter son élan et Perceval, armé de toutes ses armes, ayant son écu et sa lance, se réjouit d’avoir retrouvé un merveilleux cheval de joute, au moins aussi bon que le sien.

Le cheval va toujours, hennissant et bruyant, tapant des quatre fers. Il court d’une folle allure qui, d’abord, n’est pas déplaisante, mais c’est au cavalier de faire sentir sa volonté et cela va devenir difficile. La vitesse devient vite folle et même fantastique: des arbres sont heurtés par le cheval et craquent sous son choc comme des fagots de brindilles. Des murailles de roches s’écartent devant eux quand ils vont s’y écraser. On saute des talus, non des talus, mais des montagnes, et voilà que vient une falaise!

C’est, au-dessous, une eau profonde où le cheval se précipite pour la mort de son cavalier, mais Perceval, qui ne songe guère encore pourtant à l’Ennemi, fait au péril un signe de croix, et alors le cheval le quitte. Il se tortille sous lui comme une anguille échaudée et s’élance tout seul dans l’eau, laissant son cavalier sur un étroit rivage. Si la tour d’une forteresse eût été jetée comme un bloc par un géant, l’eau ne se fût pas écartée plus violemment et n’eût pas rejailli plus haut que sous le choc de ce cheval!

Perceval s’épouvante en voyant que c’est au Démon qu’il vient à l’instant d’échapper, et il se signe plus de cent fois, pour le tremblement qu’il en a. Il voit devant ses yeux l’eau mugissante et périlleuse, trop large et trop violente pour qu’il puisse la passer. Derrière lui et tout près de l’eau, s’élève une falaise si haute et si roide qu’il ne pourrait l’escalader. Il était mieux dans la forêt que sur cette rive caillouteuse où souffle un vent glacé. La nuit vient et il tombe une pluie fine et gênante… Le ciel est effroyablement noir, et Perceval voit s’y former comme un tourbillon à trois têtes, dont chacune jette du feu vers lui par trois gueules de léopards garnies de dents sanglantes. L’eau mugissante aussi semble l’assaillir avec des remous de bave blanche. Il regarde de tous côtés pour savoir par où s’en aller malgré sa lassitude, quand il voit approcher un bateau noir dans la tempête et les ténèbres. Une femme se tient à l’avant et paraît avoir peur. La nef touche le roc devant les pieds de Perceval.

La pluie et l’ouragan cessent en même temps que l’abordage. La femme a sauté lestement et s’approche du chevalier. Il ne peut se tenir d’aller à sa rencontre et de la saluer courtoisement, et voici ce qu’elle lui répond:

« Perceval, beau doux ami! Apprenez que je viens à vous depuis votre patrie lointaine. Hélas! Je vois que vous ne semblez pas me reconnaître, et pourtant je vous connais bien, et vous m’avez connue ailleurs, ô mon ami très cher!

-Foi que je vous dois, douce amie, je ne me souviens pas de vous! »

Alors, la demoiselle le prend doucement par la main: « Ne m’avez-vous donc jamais vue, Perceval? Prenez-vous en garde! »

Perceval la regarde bien, avec une émotion soudaine, au corps, au visage, à l’allure, et il reconnaît son amie Blanchefleur. « Demoiselle, dit-il, soyez donc la très bien venue! Comment êtes-vous arrivée jusqu’ici? Je ne sais rien qui tant me plaise! »

Il la serre, l’accole, et la baise. Ils s’assoient tous les deux sur de riches tapis, et elle fait tendre au-dessus d’eux un pavillon par ses marins, avec un beau lit au milieu. Tout ce campement inopiné est d’une richesse extraordinaire en cet endroit, mais Perceval ne le voit pas, tout enivré d’une émotion très douce à rencontrer sa bien-aimée au plus profond de son malheur.

La dame fait dresser la table et l’invite à manger. Alors il ressent toute sa faim car il n’a rien pris de toute cette journée où il a fort peiné. Les mets sont nombreux, succulents comme on n’en vit jamais à la table des princes. Perceval retire ses armes. Il mange et boit comme il lui plaît, et il en a besoin après de telles aventures, mais il n’y eut à ce repas ni bénédiction ni prière.

Le repas pris, les mains lavées, Perceval et la dame se mirent aux confidences:

« Blanchefleur, belle douce amie, dites-moi ce que vous cherchez si loin de votre château?

-Je ne cherche que vous, mon ami, et je n’ai d’espoir que dans votre secours. Nous avons un voisin glouton qui désire mon déshonneur, par conséquent le vôtre. Pour y atteindre, il dévaste ma terre jusqu’à ce que je l’apaise en me donnant à lui. Mais, pour les richesses du monde, je ne me déprendrais pas de vous.

-Douce amie, répond Perceval, château ni mont ni val ne le sauvera si je l’atteins, et je ne vous ferai pas défaut. »

Il lui demande le nom de ce voisin qui est Aridès d’Escavalon, et elle lui ferme la bouche d’un baiser, car l’heure de coucher est venue. « Ami, dit-elle, je me coucherai où vous voudrez et quand il vous plaira. Nous y serons tous deux si vous le désirez. »

Perceval dit qu’il le veut bien. La demoiselle se met dans le riche lit et il s’allonge près d’elle. Jamais il ne l’avait vue si désirable et elle se serre contre lui sans nulle hypocrisie. Tout à coup Perceval voit luire la croix de son épée, et sitôt la voit qu’il se signe.

Soudain tout s’évanouit, la femme, le lit, le pavillon et toutes choses. Perceval demeure tout nu, tout seul, sur les graviers mordicants de la plage; il a froid, il claque des dents dans le vent de cette nuit glaciale, et il a honte de lui-même. Il tend ses mains vers le ciel et, quoique déçu, il rend grâces: « Beau Père spirituel qui vous fîtes homme mortel, je vous adore, Seigneur, et je vous remercie de m’avoir sauvé du péché, car c’est le même diable qui d’abord me prit mon cheval et voulut ensuite me noyer. »

Il reprend ses vêtements, chemise, chausses et armes. Il regarde la mer d’où la nef noire était venue et il la voit déjà très loin, naviguant sous un nuage opaque, entourée d’orage, d’éclairs et de tonnerre jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Autour de lui, tout est maintenant apaisé. Il ressent une grande fatigue. S’étend alors dans son armure et il s’endort. La lune montait dans le ciel calme.

Quand le soleil le réveilla, il fit vers le ciel sa prière: « Beau sire Dieu, ayez pitié de moi! Ôtez-moi s’il vous plaît, d’ici. J’amenderai mon corps, mon âme, et je vous promets davantage que je ferai tout mon possible pour servir votre amour. »

Il aimait à prier ainsi, demandant au Souverain Père qu’il lui envoyât du secours et le dévoyât de péché. Or pendant qu’il priait, il vit venir sur l’eau une deuxième nacelle qui naviguait vers lui, sans rames ni gouvernail, et plus elle venait à lui plus il sentait de joie illuminer son coeur, comme à l’approche d’une délivrance. La nacelle aborda. Un prudhomme en sortit qui le salua doucement au nom de la Sainte Trinité, et qui l’invita à passer avec lui de l’autre côté de l’eau. Il le suivit en toute confiance et ils arrivèrent à un port qui se trouvait sous une très forte citadelle. Perceval demanda à l’envoyé de Dieu quel château ce pouvait bien être.

« Bel ami, lui dit le prudhomme, c’est le château de Lindesore dont le sire est Sarcus de la Loy.

-Seigneur, dit Perceval, si nous y allions, pensez-vous que j’y pourrais trouver un bon cheval?

-Ce ne sera pas nécessaire car je puis vous le procurer. »

Comme il parlait encore, deux valets descendirent du castel, amenant deux chevaux, tous les deux blancs et forts, un palefroi et un destrier. « Bel et très doux ami, dit le prudhomme, prenez celui que vous voudrez. »

Perceval choisit le destrier, qui lui parut le plus robuste et qui était magnifiquement équipé. Il ne l’aurait pas échangé pour mille livres. Ils se recommandèrent mutuellement à Dieu. Le prudhomme rentra dans la barque qui déborda tout aussitôt, et sa voile gonflée l’emmena vers la mer.

 

Depuis l’arrivée en barque du prudhomme jusqu’au choix du cheval, en 630 vers Perceval conte ce qui vient de lui advenir: le vol de son cheval dans la forêt, sa chevauchée fantastique et sa chute dans le gouffre, puis sa tentation conjugale. La saint homme le réconforte. Puis la chevalier reprend sa route dans le dessein de satisfaire le Roi Pêcheur. Il se voit attaqué dès la départ par un chevalier du péage qui lui réclame paiement avec violence. Le péager se fait vaincre et envoyer à la prison du roi Arthur. Après cela, Perceval rencontre l’amie de Dodinel le Sauvage, chevalier de la Table Ronde qui est justement à sa recherche pour le roi. Pendant que, Dodinel absent, Perceval désarmé devisait avec la jeune fille, survient un cavalier qui la ravit, et qui l’emporte au galop sur sa selle. Perceval, sans armure, court seller son cheval et se lance à la poursuite du ravisseur qu’il démonte et qu’il envoie à la prison d’Arthur, puis il ramène au camp la demoiselle, sur le garrot de son cheval. Après une courte méprise où Dodinel le prend pour le ravisseur, les deux amis et la jeune femme se mettent à table et devisent gaiement.

frise épée sword fond blanc 600

7* (*manuscrit de Mons, vers 41.416-41.584, puis 41.584-41.914)

 

Quand ils eurent fini de manger, ils virent une cavalière cravachant son cheval pour arriver plus vite. Elle crie à Perceval d’accourir sans tarder, car Aridès d’Escavalon assaille et brûle Beaurepaire. S’il s’attarde, tout est perdu. Blanchefleur deviendra la proie de son vainqueur -son corps, son château, sa terre- si elle n’est pas très tôt secourue. Perceval se lève aussitôt en redoutant le pire. Le fantôme de la plage n’avait donc pas menti, ou bien s’était vêtu de son propre esprit toujours inquiet pour son amie. Dodinel le presse de finir son repas avant de faire un tel voyage, mais Perceval ne veut pas perdre un seul instant. Il réclame son cheval et s’arme. Dodinel lui propose de l’accompagner, mais il le prie de n’en rien faire, et de porter au roi Arthur son salut et de ses nouvelles.

Il saute en selle sans s’attarder et il rejoint la messagère.

Ils s’en vont au grand trot par les prés.

Il arriva qu’en un mauvais chemin, pour éviter de profondes ornières, ils passèrent hors du sentier, où le cheval du chevalier prit une épine dans la fourchette de son pied. Cet accident les obligea à rechercher un artisan habile à soigner les chevaux. Ils le trouvent enfin et Perceval s’émerveille de sa dextérité et de son zèle. Le forgeron a retiré l’épine et soigné le cheval avec un onguent de son métier. « Ami, dit-il au chevalier, soyez bien sûr que votre destrier n’en sentira plus rien. »

Perceval tout heureux l’en remercie et lui demande son nom. « Je suis le fèvre de ce village des Mares, seigneur, et je n’ai d’autre nom. Je vous souhaite bonne aventure. »

 

Perceval remonte à cheval, recommandant à Dieu le forgeron qui lui a rendu ce service. Rien n’est à dire du reste de leur voyage. Ils ont rejoint Beaurepaire et Blanchefleur a revu son ami. On ne peut décrire sa joie. Aussitôt qu’il a mis pied à terre, elle l’embrasse plus de trente fois. Elle ne se souvient plus de son danger et n’a plus aucune inquiétude du moment qu’il est auprès d’elle. Elle ne sait plus rien que lui faire fête.

Elle a retiré de ses coffres une robe riche à merveille, de bel écarlate rouge fourré d’hermine. Une servante apporte à son ami un surcot et un manteau pour qu’il soit habillé de neuf. Quand on l’a désarmé, dans la cour d’honneur, sous le feuillage de deux beaux charmes, deux belles filles sont venues l’habiller et le parer, et je peux vous dire qu’ainsi fait, aucun chevalier par le monde ne fut plus beau que lui, fût-ce même à la cour d’Arthur.

Blanchefleur renseigne son ami de tout le mal que lui cause Aridès. Il brûle ses terres, il tue ses hommes, par volonté de lui mal faire jusqu’à ce qu’elle cède à sa volonté outrageante.

« Ma douce amie, lui répond-il, je suis venu pour vous en délivrer, et j’espère bien pouvoir le faire. »

Ils ont parlé un peu de tout sans qu’elle osât lui dire le fond de sa pensée, parce qu’elle sentait bien qu’il ne la lui disait pas lui-même. Ils se sont mis à table, après quoi ils s’appuyèrent à une fenêtre pour deviser jusqu’au moment d’aller dormir. Ils parlaient peu et ils se regardaient à peine. Pourtant ils ne pensaient qu’à eux et leur amour les enfermait dans un mystère qu’ils ne voulaient pas déchirer.

Blanchefleur mena son ami jusqu’au lit qu’on avait préparé pour lui, et qui était si riche que pas un duc d’Autriche n’en eut jamais de tel. Quand il fut dans son lit, elle lui baisa la bouche et s’en retourna dans sa chambre où elle fit un long somme jusqu’au lever du jour, quand les sonneurs relèvent les guettes. Alors elle s’habilla, seule et sans chambrière et elle s’en fut vers son ami qu’elle trouva dormant encore. Elle le regarda longuement, se trouvant tout heureuse de le voir chez elle à son aise.

Il s’éveilla et fut inquiet de la voir déjà parée.

« Belle, fait-il, par saint Martin, j’ai trop dormi, hélas, et je devrais être au combat!

-En vérité, non pas! Reposez-vous, mon cher seigneur », dit-elle.

Il se lève cependant, réclame ses armes et son cheval. Il monte sans attendre, l’épée au flanc, au poing la lance, l’écu au col, et à peine était-il monté qu’on entendit venir Aridès à la porte, avec plus de vingt chevaliers. Il frappe le bois et il crie d’une voix très forte:

« Blanchefleur! Blanchefleur! Rendez-moi votre tour et je cesserai de vous combattre! Si vous ne la rendez, défendez-la, pourvu qu’un de vos chevaliers ose se battre avec moi!

-Vassal, lui répond Blanchefleur, je ne sais pas ce qu’il en adviendra de vous, mais vous apprécierez mon défenseur tout à loisir! »

Elle fit ouvrir la porte, et Perceval passa le pont sur son beau cheval blanc, souple et fort, qui le portait comme une nef. Il va, lance levée et l’écu en chantel, sur son destrier bien courant. Aridès, pourtant troublé, renvoie ses gens feignant une belle assurance. « Retirez-vous de nous et faites-nous de la place! Vous allez voir, chers seigneurs, belle joute! »

Ils obéissent et Aridès s’en prend à son adversaire:

« Que Dieu vous aide, vassal! Que cherchez-vous ici?

-Je viens abattre votre orgueil, messire, et vous mettre par terre, devant toutes les dames de cette cité.

-Retournez-vous-en au plus vite, sire trop aventureux! Partez d’ici avant que je ne vous en chasse!

-J’en partirai, beau sire, dès que je vous aurai coupé la tête! »

Ainsi finirent les politesses. Les adversaires prirent du champ et se retournèrent l’un vers l’autre. La lutte fut assez brève. Les lances se brisèrent sous la violence du premier choc et les champions s’attaquèrent à l’épée. Leurs chevaux s’affrontent brutalement et c’est merveille qu’ils ne se soient assommés. Ils sont maintenant flanc contre flanc: ils frappent et l’on voit s’envoler les mailles des hauberts. La bataille est dure, mais Aridès, enfin, se voit obligé de céder, ne pouvant supporter davantage. Il offre à Perceval son épée et sa liberté pour éviter la mort.

Il le supplie pourtant de ne pas le donner à la dame de Beaurepaire dont il craint les mépris et le ressentiment. Perceval pense au forgeron qui a guéri son cheval, mais il n’ose pas livrer le roi d’Escavalon, en qualité de serf, à un simple artisan. Mieux lui vaudrait mourir sûrement que de subir une pareille honte! Ce lui est une grâce sans pareille que de se voir transmis en la prison du roi Arthur.

Les chevaliers d’Aridès devront s’en retourner chez eux, tristes et mécontents. Perceval rentre à Beaurepaire où l’attendent ses gens en délire.

Blanchefleur, soulevée par la joie, descend de sa tourelle. Elle vient désarmer elle-même son héros de ses belles mains blanches dès qu’il a mis pied à terre sous les arbres de la cour. Elle lui délace son heaume; elle lui passe au cou un mantelet bleu paon, et quand il est débarrassé de son armure, elle l’entraîne sous un bosquet pour être toute seule avec lui et l’embrasser comme il lui plaît. Elle lui demande sa santé, mais il ne se plaint d’aucun mal. Elle lui parle alors des incidents du siège, et puis voilà d’un coup qu’elle se décide à dire ce qu’elle a dans le coeur.

« Mon doux ami, octroyez-moi un don.

-Belle, bien volontiers. Quel est votre désir?

-Qu’il vous plaise, monseigneur, de rester avec nous jusqu’à la Saint-Jean.

-Je ne le puis pas, mon amie. J’ai plusieurs fois promis au roi d’être à sa cour pour ce jour-là, et je l’ai tant promis que je ne peux m’en dédire. De plus, avant cela, j’ai une obligation que je voudrais satisfaire. Mais quelle importance, douce amie? Vous savez bien que, près ou loin j’accourrai toujours à votre appel.

-Sire, lui répond-elle, grand merci, mais j’ai le coeur bien triste qu’il ne vous plaise de rester avec moi. »

Elle ne pouvait pas insister, ayant trop peur de lui déplaire, et elle ne pouvait pas savoir combien il aurait voulu lui céder. Ils vont se mettre à table, et elle le voit déjà inquiet d’être ailleurs, de marcher vers son but étrange, sans repos ni délai. Il n’a pas prolongé son repas, dans la crainte de partir trop tard pour couvrir son étape. Il veut ses armes et son cheval.

Blanchefleur est présente quand il se met en selle. Elle soupire en son coeur mais elle ne peut rien faire que le laisser s’en aller. Elle le recommande à la bonté de Dieu, mille fois et mille fois encore, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point brillant, là-bas, sur son cheval au pas si souple, qui le porte comme une nef.

 

Le conte laisse Perceval pour suivre à la cour d’Arthur les prisonniers qu’il a vaincus et qu’il a envoyés. Il dit aussi l’émoi du roi pour l’absence prolongée de son chevalier; le roi envoie les compagnons de la Table Ronde à sa recherche.

On retrouve Perceval, quand il rencontre le Couard Chevalier qu’il entraîne dans ses aventures.

Puis Perceval est délaissé de nouveau pour suivre la querelle de Bohor et de son frère Lionel. Nous le retrouverons « quand il entra en une lande qui fut entre Écosse et Irlande » pour l’étrange combat qu’il soutint contre Hector.

Nous suivrons entre-temps un autre guide qui nous mènera, après dures aventures, au mariage de Perceval avec Blanchefleur, puisque la suite du texte de Mons nous les montre mariés sans raconter l’épisode de ce mariage.

frise épée sword fond blanc 600

8* (*texte de Gerbert de Montreuil, vers 2.493-2.592 puis 4.869-7.069)

 

Perceval a quitté son amie avec le coeur plus lourd qu’elle ne le croit. Tendu vers son but de grandeur et vaillance, il s’est interdit tout repos, toute défaillance, tout rêve. Le bonheur même qu’elle représente lui apparaît comme abandon de son devoir.

Mais n’a-t-elle pas sa promesse aussi bien que le Roi Pêcheur qu’il doit venger de Pertinax, aussi bien que le roi Arthur à qui il doit hommage? Et pourquoi la fuit-il quand il devrait la conforter?

Après une longue chevauchée, il en arrive à un carrefour marqué par une vieille croix de pierre et par les ruines d’une chapelle. Le carrefour est couvert d’une belle herbe drue. C’est là qu’il passera la nuit. Il met pied à terre, suspend sa lance et son écu à quelque branche et entre dans l’église où une image de la Vierge est demeurée. Il la prie dévotement de l’aider à s’acquitter de toutes ses tâches, puis il revient à son cheval. Il le débarrasse de son mors et lui donne brassées d’herbe, à défaut de foin, pour le nourrir au mieux qu’il peut. Il le panse. Il lui frotte vigoureusement l’échine et l’encolure avec sa cotte de soie. Après quoi il s’endort, tout armé, sous une aubépine, dans le creux de son bouclier.

Il est couché, mais il dort mal. Il rêve qu’il est couché sur un nid de reptiles qu’il gêne de son poids et qui grouillent en-dessous. Puis il entend une voix dorée qui chante: « Où trouverai-je mon bel ami? » C’est un cauchemar qui le réveille. Il lui semble qu’une vapeur sort de lui. Il ouvre les yeux et voit la plus belle femme qu’on puisse rencontrer sur la terre, mais elle se penche sur lui comme un démon, belle, dangereuse et troublante: « Perceval, doux ami, lui dit-elle, que tu fais de mal à mon corps! Depuis plus d’un an je te cherche et je ne sais encore si j’en serai récompensée! Je suis la fille du Roi Pêcheur. Je te révélerai tous les secrets que tu ignores encore. Je t’aime et te désire si fort que je t’ouvrirai la raison véritable de la lance magique et celle du Graal nourricier, pourvu que tu couches avec moi et que tu recherches ma joie. »

L’Ennemi se flattait de débrider sa chasteté avant qu’il soit au bout de ses épreuves, afin qu’il en demeure vaincu, car il est d’une folle rage quand un homme se tient ferme dans le chemin de Dieu, et il s’efforce de l’en culbuter. Mais Perceval lui répondit: « Je crois que vous êtes folle, ou vivez de galanterie! Je ne désire pas votre joie car vous êtes fausse amoureuse. Il est indigne d’une fille aussi belle de courir à de nouvelles amours. De Dieu et d’honneur vous souvienne, et de la Croix où Il pendit! »

Il fit alors le signe de la croix, et l’Ennemi fuyant fit un tel bruit horrible avec telle tempête, qu’il n’y eut dans les bois oiseau ni bête, sur environ une demi-lieue, qui n’en sentît mortelle peur. Perceval vit alors qu’il avait de nouveau eu affaire au Démon. Il tira son épée du fourreau et traça de sa pointe un grand cercle par terre, autour de son cheval et de sa couche, puis il remit l’épée dans son fourreau, se recoucha et s’endormit enfin paisiblement.

Gerbert rapporte ensuite comment Perceval conduit sa soeur au château des Pucelles pour la garantir contre toute attaque; Puis il laisse Perceval pour raconter le défi de Tristan de Laonnois aux chevaliers de la Table Ronde, leur expédition chez le roi Marc sous des déguisements de jongleurs, l’entrevue de Tristan avec la reine Yseult grâce au lai du Chèvrefeuille, puis un grand tournoi qui termine la fête.

 

Des sarrasins à Camelot, et la littérature des croisades -1/2-

Sarrasins. Au Moyen Âge
Sarrasin

Dans le « Lancelot en prose », le narrateur décrit la Grande Bretagne comme habitée par des Sarrasins, jusqu’à Camelot, qui est occupé par les « infidèles »… ! Ce passage fait partie d’une série de « flashbacks », au temps où Joseph d’Arimathie a combattu les Sarrasins en Grande Bretagne.

L’Estoire del Saint Graal, raconte les origines du Graal et sa « translatio » de Jérusalem en Grande Bretagne par Joseph d’Arimathie aussi bien que les origines des lignages des grands héros arthuriens. En effet, Joseph d’Arimathie, et son fils Josephé avec un groupe de chrétiens partent de Jérusalem pour se rendre dans la Nouvelle Terre Promise, et évangéliser l’Angleterre.

Duel entre un  champion  musulman et un croisé une semaine après la prise de la ville d’Acre par les croisés le 26 mai 1104Il faut noter qu’ à cette époque on utilise les deux termes « païen » et « sarrasin » de façon interchangeable pour désigner les ennemis des chrétiens – dont la religion est assimilée à l’Islam – et on confond des pratiques païennes avec celles de la religion musulmane…

Les sarrasins dans l’Estoire, sont présentés de façon systématique comme polythéistes et idolâtres – erreur grossière que l’on trouve également dans les chansons de geste,- les dieux énumérés dans l’Estoire sont Mahomet, Apolin et Tervagant …

Ces sarrasins, apparaissent, régulièrement, bien sûr dans la littérature de l’époque. Ainsi :

Fierabras est une des chansons de geste les plus célèbres du XIIe siècle. Ce poème raconte l’expédition menée par Charlemagne en Espagne, trois ans avant Roncevaux, pour récupérer les reliques de la Passion, dérobées à Rome par le redoutable chef sarrasin, Fierabras. Vaincu par Olivier en combat singulier, le géant Fierabras se convertit et prête main forte aux guerriers français. Diverses péripéties pimentent le récit. Grâce à l’aide de sa sœur Floripas, une belle Sarrasine éprise d’un baron chrétien, Gui de Bourgogne, les Francs réussissent à triompher.

Fierabràs

Charlemagne_and_Fierabras_with_the_relics_-_de Fierabras le Géant de Jehan Bagnyon, édition 1497
Fierabras (portant la croix) et Charlemagne
Fierabras, gravure du Roman de Fierabras le Géant de Jehan Bagnyon, édition 1497Fierabras est un personnage de fiction hérité de la geste du Roi. Fils du roi (ou de l’amiral) Baland (ou Balan) et frère de la belle Floripas (ou Florippes), c’est un géant de 15 pieds (~4 60 m). Il est lui-même chevalier sarrasin et roi d’Alexandrie.

Il retourne en Espagne avec l’armée de Baland, après le sac de Saint-Pierre de Rome, où ils ont capturé les reliques de la Passion. Charlemagne envahit l’Espagne pour récupérer lesdites reliques et envoie Olivier de Vienneaffronter Fierabras. Une fois vaincu, le géant décide de se convertir au christianisme et rejoint l’armée de Charlemagne, où il est soigné. Peu après, Olivier et trois de ses compagnons sont capturés par les Sarrasins. Floripas, dite « la Courtoise » et sœur de Fierabras, les libère et les cache dans ses appartements. Charlemagne envoie Roland et six autres pairs demander la libération des quatre prisonniers et la restitution des reliques. Floripas, tombée amoureuse du chevalier Gui de Bourgogne, obtient de se les voir confier. Après une série de péripétie, Balan est tué, Charlemagne envoie les reliques à Saint-Denis et partage l’Espagne entre Fierabras et Gui de Bourgogne, qui épouse Floripas.

Le nom de Fierabras est resté vivant dans la conscience populaire et dans le langage commun.

Nous sommes à l’époque où les lieux saints viennent d’être conquis par Saladin, ce qui explique aussi l’immense succès de cette oeuvre.

croisades Louis VII, venu à l'aide du roi de Jérusalem Baudouin III contre les ...

Les croisades :

Ouverte à l’instigation du pape français et clunisien Urbain II au lendemain du concile de Clermont en 1095, l’ère des croisades ne se refermera qu’en 1396, lorsque la brillante chevalerie menée par Amédée de Savoie sera taillée en pièces par le sultan Bajazet, à Nicopolis. Toutefois, avec pour objectif la délivrance de la Terre sainte et la protection des saints lieux de pèlerinage, les Occidentaux auront, pendant trois siècles, fondé un royaume, détruit un empire, créé des États, et étendu leur domination sur une partie de la Méditerranée. Aussi, cette aventure affecta-t-elle en profondeur tous les aspects de la culture médiévale.

Le départ pour la croisade (Statuts de l'Ordre du Saint-Esprit, XIVe siècle
Le départ pour la croisade (Statuts de l’Ordre du Saint-Esprit, XIVe siècle

Les rois Louis VII en 1148, et Philippe-Auguste en 1190, partent défendre les intérêts de la chrétienté.. ! Louis IX donne la plus grande publicité à sa décision de s’embarquer avec son armée à Aigues-Mortes, en 1248.

 

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -7/10- Continuations

 Continuations

2* (*manuscrit de Mons, vers 24.791-25.330)

Un jour qu’il chevauchait, Perceval traversa un bois jusque sur les midi, et quand il sortit dans la plaine, il se trouva dans une campagne magnifique, couverte de moissons comme terres d’abbayes. Il en fut étonné, ayant le sentiment d’être passé par là deux ou trois ans plus tôt, et n’y avoir rien vu qu’une terre dévastée.

Il regarde dans la vallée et, tout reluisant de soleil, il aperçoit un superbe château dont les murs sont plus blancs que neige. On y voit cinq belles tours dont celle du milieu est rouge vif, alors que les autres sont blanches. Le large fleuve Humber baigne les murs de la ville et produit à foison saumons, bars, esturgeons et lamproies. Les rues grouillent de gens, bourgeois, sergents ou chevaliers, et de marchands qui vendent nombre de marchandises: des fourrures, des draps, de la soie. Des changeurs pèsent et éprouvent toutes sortes de monnaies, esterlins et besants. Des orfèvres forgent de la vaisselle d’argent ou d’or, avec de riches ornements, des tisserands ourdissent des robes brodées, pailletées et gemmées; des gens débitent du poivre ou de la cire, du cuivre, des clous de girofle et de la zédoaire. Des marchandises du monde entier se vendent et se trafiquent ici, des plus précieuses et des plus chères. Elles viennent par la marine des plus lointains pays: Alexandrie, Esclavonie, Babylone, Antioche, Aumarie, La Mecque, Césarée, Jérusalem, Tésale, Hongrie et bien d’autres encore. La ville compte plus de vingt abbayes, et de beaux monastères avec de hauts clochers couverts en plomb. Que dire du château si bel à voir? On y arrive par un pont (sans doute le plus beau du monde) que l’on relève pour la nuit. Une grosse tour le défend sous laquelle il faut passer. On suit ainsi un passage voûté qui conduit à un autre pont, pareillement défendu par une tour à meurtrières, à créneaux et à bretèche.

Perceval a passé la porte et il chevauche par la ville. Il s’étonne d’y voir une foule de chevaliers, de sergents, de marchands, de bourgeois, le tout fleuri de jolies filles et de riches demoiselles noblement attifées. Cette richesse le déroute et l’empêche de reconnaître un lieu où il n’a connu que misère. Il va ainsi jusqu’au palais où quatre valets viennent l’aider à mettre pied à terre; ils lui prennent son écu et sa lance et ils le conduisent jusqu’à la salle. Quelle est cette femme si belle qui l’accueille et dont il s’émeut sans raison? Vingt chevaliers sont autour d’elle pour la servir. Mais on l’entoure lui aussi: on le fait asseoir sur une couette à fleurs d’argent. On le désarme et on lui donne à revêtir un manteau de soie teint en rouge.

La demoiselle dit tout bas à l’une de ses suivantes:

« Je n’ai jamais vu personne qui ressemblât tant à mon seigneur que j’aime d’amour, qui se mit en péril pour moi contre Anguingueron et Clamadeu, et qui me rendit mon pays.

-C’est lui, ma dame, répond la servante. J’en suis certaine. »

La demoiselle se lève, vient chercher Perceval et elle l’amène sous un dais, sur un fauteuil d’honneur. Perceval, gêné, lui demande son nom et le nom du château.

« C’est Beaurepaire, messire, et je suis Blanchefleur. N’êtes-vous pas monseigneur Perceval? »

Quand il lui a dit oui, le coeur lui saute dans la poitrine. Elle ne peut dissimuler. Elle l’embrasse, elle l’accole plus de cent fois d’un seul tenant. Des chevaliers et des sergents, des demoiselles, des écuyers arrivent de tous côtés pour voir la scène et, devant tout le monde, Blanchefleur qui pleure en riant, proclame d’une voix qui tremble: « Seigneurs! Voyez ici le bon chevalier Perceval qui me sauva toute ma terre quand Clamadeu me guerroyait, et qui me rendit mon honneur! Tenez-le pour votre seigneur et votre sire! »

Le palais éclate de joie depuis les cuisines jusqu’au faîte. Par le château vont les nouvelles, et elles se répandent dans la ville. Des dames, des demoiselles, des gens de tout établissement, il en arrive plus de dix mille qui acclament Perceval. Vous ne me croiriez pas si je vous disais par le menu le festoiement de cette fête. Les cloches sonnent dans tous les clochers, par toute la cité s’allument et fument des encensoirs, des draps de soie ouvragés d’or sont étendus aux fenêtres; on jonche toutes les rues de feuillage. Les gens se promènent en chantant. Ce sont partout hourras et cris de joie. La fête ne s’éteignit que la nuit déjà avancée.

La grande salle se vida enfin. Les marchands, les bourgeois s’en allèrent avec leurs femmes et leurs petits enfants, comme tous ceux qui n’avaient rien à faire à la cour.

Perceval est seigneur. Rien ne le gêne, tout lui agrée. Il est au comble de ses voeux, sauf une arrière-pensée. Il est auprès de son amie si gracieuse, blanche comme l’aile d’un cygne, celle dont il a rêvé sur la neige où fondait le sang.

On s’active au souper dont on le régalera. L’eau fraîche est apportée dans des bassins d’argent où se lavent les demoiselles, les jouvencelles et les dames, et après elles, les chevaliers. On étend sur les tables de grandes doubles nappes, on y place les couteaux, les salières et les coupes d’or où des gemmes sont serties. Tout est riche, tout est parfait. Dames et demoiselles, aussi les chevaliers, prennent place pour le repas. Perceval est assis auprès de Blanchefleur qui n’a jamais été si belle, teintée de doux amour comme une fleur fraîche éclose. Je ne raconte pas le festin, n’en ayant plus le souvenir. Mais concevez le grand bonheur de Perceval qui s’abandonne à la douceur, au rêve qui monte en lui pendant ses randonnées, et qu’il refoule alors en son tréfonds, dont il se serait même détourné comme d’une gâterie indigne de sa mission s’il avait reconnu le chemin, et qui lui est ainsi donné sans qu’il l’ait voulu.

Après avoir mangé, les gens dansèrent à plaisir jusque vers la moitié de la nuit, et puis ils s’en allèrent, hormis les serviteurs.

On a mis Perceval dans un grand lit très riche, et Blanchefleur s’en est allée dans sa chambre, seulette. On a soufflé les cierges et tout le monde s’est endormi après l’exaltante journée.

Perceval ne trouve pas le sommeil. Il pense à la fraîcheur de son amie, à l’amour qu’il lit dans ses yeux, et son armure de fer, qu’il ne quitte pas en esprit, pèse sur son coeur.

Blanchefleur ne dort pas non plus. Elle pense qu’il dort déjà et qu’il ne faut pas l’éveiller. N’importe! S’il dort, elle le regardera dormir!

Elle jette sur son corps un blanc manteau d’hermine et elle s’en va vers son ami, sans lumière et sans chambrière. Elle soulève la couverture et elle se met tout contre lui. « Mon doux ami, mon doux ami, ne tenez à folie ni à vilenie que je vous offre mon amour. Je vous désire trop vivement et vous devez savoir que je n’aurai jamais d’époux afin de vous appartenir. »

Il la prend dans ses bras, étourdi du bonheur de ne chérir en cet instant que son amie au lieu de protéger le grand royaume. Et elle se garde bien de se défendre.

Ils restèrent longtemps éveillés et ils causèrent un peu. Elle dit à son ami comment désemparée à son départ, elle avait fait de son mieux pour remettre en état sa forteresse et son domaine, pensant qu’il reviendrait un jour prendre possession de son bien. Dans l’espoir d’avoir Perceval pour seigneur, tous ses vassaux l’avaient aidée à leur pouvoir. Les prisonniers qu’il avait délivrés des geôles de Clamadeu, s’étaient regroupés autour d’elle comme autrefois. D’autres étaient venus les renforcer.

« Et désormais, seigneur, si vous voulez bien m’épouser, vous serez seigneur de ma terre, et mille chevaliers vous tiendront pour leur chef.

-Cela ne peut se faire à présent, mon amie, parce que j’ai entrepris une trop merveilleuse aventure, mais je vous reviendrai dès que je l’aurai achevée.

-Sire, lui répond Blanchefleur, je ne sais pas ce qui sera. Il ne vous convient pas de délaisser les promesses que vous m’avez faites. Quand vous m’avez quittée, vous deviez revenir dès que vous auriez vu votre mère. Je vous ai attendu depuis ce jour jusqu’à maintenant. Je vous attendrai donc encore, de gré ou non, car j’aime mieux souffrir ma peine que gêner votre volonté. »

Elle s’est interrompue pour le serrer contre elle et, plus de vingt fois, elle l’embrasse.

« Vous partirez, seigneur, à l’heure que vous voudrez, mais restez-nous encore pendant deux ou trois jours, pour réparer votre harnais. »

Par grand amour il accepta, mais non sans un remords rongeant, parce qu’il retardait sa quête. Blanchefleur au coeur contristé s’en retourna dans sa chambre, et s’endormit de lassitude. Perceval s’endormit aussi. Le sommeil le retint plus tard que de coutume, malgré les rayons du soleil qui illuminaient sa fenêtre et les grands éclats de gaieté de toutes les cloches de la ville. Les chevaliers et les sergents avaient envahi le palais. Le bruit qu’ils menaient l’éveilla.

Blanchefleur, son amie, le regardait et souriait, déjà vêtue et atournée d’une si belle robe que jamais on n’en vit plus belle. Elle était de soie bleue à fleurs d’or, tout étoilée d’argent, et par-dessus, elle avait un riche manteau de même étoffe fourrée d’hermine. Perceval se leva et on le revêtit de soie. Les chevaliers se présentèrent et lui firent hommage comme à leur droit seigneur. Pendant trois jours encore, ce furent fêtes et banquets, joie et liesse populaires, mais les amants émerveillés vécurent dans les yeux l’un de l’autre, ne sachant plus si c’était ciel ou terre.

Pourtant, au quatrième matin, Perceval se ressaisit et réclame ses armes, malgré les plus douces prières. Il a fait préparer ses armes et amener son destrier, superbement harnaché de mors, de poitrail et de selle. Il embrasse son amie qui souffre martyre en son coeur et soupire profondément. Il lui parle pour l’apaiser, mais elle ne lui répond rien et laisse dire.

« Amie, ne vous affligez pas ainsi et n’attristez pas votre coeur! Vous êtes ma soeur bien-aimée, et je vous reviendrai tout aussitôt que je pourrai. »

L’esplanade est remplie de dames, de bourgeois et de chevaliers qui le supplient de ne pas délaisser leur maîtresse. Il leur répond qu’il ne peut faire ce qu’il désire de tout son coeur, à cause du grand dessein qu’il nourrit, mais il promet de revenir au plus tôt qu’il pourra pour ne plus les abandonner. Leurs prières ne leur gagnent rien.

Perceval monte en selle. Il porte un bel écu vermeil au lion d’argent rampant qu’il ajuste à son cou. Il a pris une grosse lance de pommier au fer tranchant, et déjà rassemble les rênes. Il a pris congé et n’a plus rien à dire. Il sort du château et s’en va.

Blanchefleur reste mate et morne.

Chevaliers, bourgeois et sergents, dames, pucelles et enfants, pleurent à force et à misère vers Celui qui souffrit martyre et se laissa pendre en la croix pour ôter son peuple d’enfer, et qui est notre puissant roi, pour qu’Il le garde mille fois.

 

Ayant quitté Blanchefleur, Perceval poursuit sa Quête. Un jour il découvre le Mont Douloureux, Mont de l’Épreuve d’où redescendent en folie les chevaliers qui ont eu l’orgueil de s’estimer les meilleurs chevaliers du monde.

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3* (*texte de Gerbert de Montreuil, vers 910-1.072)

 

À chaque matinée et tant que le jour dure, erre messire Perceval, par plaine ou bois, montagne ou val, tant y a qu’une après-dînée, il vit au milieu d’un grand pré, un arbre où pendaient deux pucelles attachées par leurs cheveux. Et c’était pitié de les voir si plaisantes et douloureuses!

Perceval s’en approche et voit dans la clairière deux chevaliers armés qui se combattent à outrance, à grands coups d’épée sur le heaume. Ils souffrent de multiples blessures et pourtant ne faiblissent pas. Ils courent l’un contre l’autre et font voler tout autour d’eux des pièces de leurs hauberts et de leurs boucliers. Perceval se jette entre eux pour calmer leur bataille et ils sont tellement las qu’ils se laissent aller sur la terre y restant gisants comme morts.

Perceval vient ensuite à l’arbre d’où il dépend les demoiselles, et il leur demande la cause de cette bataille et de leur pendaison. Elles pleurent, elles font grand bruit en disant qu’elles voudraient mourir, mais le chevalier les interroge avec une telle patience que l’une d’elles lui répond:

« Je vous dirai la vérité de tout, messire, puisque vous la voulez savoir. Sur le Mont Douloureux, il y a une colonne maudite que le sorcier Merlin y plaça par magie. Que Dieu, qui fit cette montagne, confonde ce magicien, car il y mit grande mauvaiseté. Quinze croix sont plantées autour de la colonne où le mage diabolique a lié un démon. Celui qui gravit la montagne et attache son cheval au pilier, s’il s’écrie: « Qui est ici? », à moins qu’il ne soit, paraît-il, le meilleur chevalier du monde, il perd aussitôt la raison, eût-il été d’abord aussi sage qu’on peut l’être. Ces deux chevaliers y allèrent, et à ce pilier appelèrent en demandant: « Qui est ici? » Aussitôt ils perdirent le sens et la mémoire les quitta. Ils nous firent grand-peur et nous pourchassèrent jusqu’ici sur nos palefrois. Alors ils nous pendirent par les tresses comme vous nous avez vues, et ensuite ils se disputèrent et se battirent à en mourir. Nous les aimions de grand amour et ils se sont tués par folie. Qui aurait pu le croire, si bons amis qu’ils étaient! Ils sont morts tous les deux, par diablerie et par péché!

-Douces amies, leur dit Perceval, dites-moi leurs noms, si vous n’en êtes pas ennuyées, et j’essaierai de les guérir, si toutefois ils ne sont pas morts.

-Tous deux sont compagnons de la Table Ronde, messire. L’un d’eux est le preux Sagremor, et l’autre est Engrevain. Tous deux s’aimaient comme des frères. »

Quand il entend ces noms, Perceval prend sur lui le talisman qu’il avait reçu de l’ermite. Il le place sur la tête d’Engrevain qui reprend aussitôt ses esprits; il traite Sagremor de même et les voilà tous deux guéris de leur folie.

Pourtant, tout guéri qu’il était, Sagremor s’étonne d’être blessé. Il lève la tête et il voit son ami Engrevain troublé aussi du sang qu’il perd. Ils ne se rappellent pas d’où viennent leurs blessures, ni rien de ce qui s’est passé depuis leur cri sur le Mont Douloureux. Ils se mettent debout et ils croient tout comprendre en voyant Perceval parler à leurs amies. Ils pensent que c’est lui qui a causé leurs plaies et se jettent sur lui, l’épée haute. Alors les demoiselles s’agenouillent devant eux et s’y accrochent en leur criant: « Arrêtez-vous! Car c’est ce même chevalier qui vient de vous guérir! »

Perceval amusé rappelle: « Seriez-vous comme le chien de garde qui étrangla son compagnon qui l’avait délivré du loup? Ainsi se conduit le vilain envers le chevalier qui le protège. »

Sagremor, le premier, comprend qu’il vient d’être sauvé lui-même. Tous deux enfin s’excusent à Perceval qui leur ouvre les bras et dit son nom. Ils savent à ce moment qu’ils sont trois bons amis, et les jeunes femmes sont heureuses d’une fin d’aventure que rien ne leur faisait prévoir.

 

Ils ont trouvé asile chez un vavasseur qui s’appelle Gaudin au Blanc Écu. Engrevain et Sagremor y resteront jusqu’à guérison complète de leurs plaies. Perceval, dès le petit matin suivant, les quitte. Il reprendra sa longue route après les avoir recommandés à leur hôte généreux.

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4* (*manuscrit de Mons, vers 29.664-29.811, puis 30.555-30.710)

 

Perceval est entré dans la forêt où il eut un rude chemin, tout le jour, jusqu’à la soirée. Il suivit alors une voie fort large et bien passante où il vit une croix sous un chêne, et dessous, un tombeau recouvert d’une grosse pierre. Comme il s’en approchait, il entendit une voix qui sortait de la tombe et criait: « Vous qui passez, délivrez-moi! »

Perceval s’arrête et demande qui est là, à quoi on lui répond:

« Je suis un pauvre chevalier et le plus malheureux du monde!

-Que puis-je pour vous aider, demande Perceval, et comment soulever cette grosse pierre?

-Si vous voulez m’aider, dit l’autre, il n’est que de couper un bon levier dans l’un de ces arbres. Ainsi vous lèverez la pierre et je pourrai sortir! »

Perceval s’y emploie et réussit à soulever l’énorme poids de ce couvercle. L’enterré sort de sa prison quand Perceval tient haut le bloc. Il prie son obligé de l’aider à reposer la dalle, mais l’autre le bouscule si brusquement qu’il le jette dans le trou pendant que la masse retombe avec un bruit de tonnerre. L’écornifleur se baisse alors au ras du sol et crie à son sauveur berné: « Restez-y donc comme je l’ai fait! Mourez-y de colère et mourez-y d’ennui. Il ne vous restera qu’à y mourir de soif et vous serez tout à fait mort! Qui chasse la folie doit se garder des fous, jeune homme! »

Puis, s’étant bien moqué, il se hisse sur le cheval de sa victime, l’estimant belle prise. Mais il a beau rendre les rênes et presser des mollets, le cheval ne bouge pas une patte. Il crie, il secoue, frappe et pique, mais sa monture reste de bois et n’avance pas d’une ligne. À la fin, il prend peur. Il se met à penser que celui qu’il raillait pouvait avoir un charme dont il serait puni, et qu’il risque, sur ce cheval enchanté, de s’enraciner dans la terre jusqu’à ce qu’il lui pousse un feuillage. Tout penaud revient à la tombe, et par de grands efforts, mais dont il avait l’habitude, il soulève l’énorme dalle: « Sire, dit-il, sortez de là! Il me viendrait beaucoup d’ennuis, je le crains, à vous vouloir du mal! Vous êtes un maître chevalier à ce que je pense. S’il est vrai que vous le soyez, allez donc au Mont Douloureux en suivant cette sente, et vous aurez le prix sur tous. »

Perceval sort, et l’autre y rentre. La pierre retombe sur lui avec son bruit d’effondrement. Toujours curieux de tout, le chevalier se penche vers le sol et demande à l’homme de la tombe ce que signifie sa demeure et comment il s’appelle. « Partez d’ici et laissez-moi, lui répond l’autre. Ce que je suis et que je fais, vous le saurez bien assez tôt! »

Perceval s’est gardé d’insister. Il remonte à cheval et se remet sur son chemin.

Perceval suit un moment le sentier que lui a montré l’enterré. Il est mauvais, désert, broussailleux, et l’on n’est pas bien sûr qu’il mène quelque part. Mais il y rencontre pourtant, comme la nuit approchait déjà, un chevalier demi-vêtu qui pendait par un pied à un arbre de la forêt. Il était tout armé et la tête dans son heaume. Mais son haubert retombait sur son casque et il souffrait depuis deux jours dans cette affreuse position, les mains liées derrière le dos. Son cheval était attaché par les rênes à un tronc d’arbre près de lui.

Perceval s’en approche et lui parle. Le pendu vit: il lui répond et le supplie de le dépendre car il ne peut souffrir plus longtemps sans mourir. Debout sur son cheval, Perceval réussit à le décrocher et il le reçoit dans ses bras en évitant tout juste de tomber avec lui par terre. Enfin le pose sur le sol, le couche sur son bouclier et il lui délace son heaume afin qu’il respire mieux. Le malheureux, enfin, ouvre les yeux et le regarde: « Sire, lui dit-il, que Dieu qui pour nous souffrit martyre, vous donne santé, honneur et joie! Je vous devrai ma vie car j’allais rendre l’âme. Je suis votre homme pour tout le reste de mes jours! »

La face tuméfiée n’est qu’une expression de souffrance, et pourtant Perceval reconnaît l’un des compagnons de la Table Ronde. Il s’agit de Bagomédès, brave et loyal chevalier. Il lui demande pourquoi il l’a trouvé ainsi pendu.

« Or écoutez, répond Bagomédès. J’allais vers le Mont Douloureux pour y éprouver ma valeur, au conseil de la vieille femme qui vint en cour du roi Arthur le jour où vous êtes venu. Je passais dans ce lieu quand je fus rencontré par Keu, le sénéchal de notre roi, qui revenait avec trois de ses hommes de l’Épreuve où je me rendais. Or vous savez qu’en cette montagne, il y a un pilier fameux, où l’on ne peut attacher sa monture sans être saisi aussitôt de folie et de mauvais sort, à moins d’être le chevalier sans reproche et sans peur comme il n’en est guère en ce monde. C’est ainsi qu’ils en revenaient tous les quatre. Je les salue comme je devais le faire, mais ils ne me répondirent pas et, sur un ordre de leur maître, ils m’entourèrent sans aucun défi, me jetèrent à bas de mon cheval, me piétinèrent et m’attachèrent les mains. Je ne peux pas vous dire toutes les vilenies et les hontes qu’ils me firent et qu’une bouche d’homme ne peut pas répéter. Puis à la fin, ils me pendirent ainsi que vous l’avez vu. Les compagnons de Keu voulurent me dépendre avant de s’en aller, mais il le leur défendit. Ils me laissèrent donc là où j’attendais la mort depuis deux longues journées. »

Bagomédès se remettait doucement de ses douleurs. Perceval demeurait près de lui. Il lui dit son dessein d’aller aussi sur le Mont Douloureux pour éprouver sa chevalerie, et pendant qu’ils parlaient, la nuit s’était faite. Ils s’arrangèrent au mieux pour la passer l’un près de l’autre car elle était douce et sereine. Leurs chevaux paissaient non loin d’eux.

Quand le jour reparut, Bagomédès fut assez fort pour se tenir en selle. Il irait à la cour du roi pour accuser le sénéchal de trahison, et le défier aux armes.

Comme ils allaient se séparer pour aller chacun leur chemin, Perceval lui fit cette prière: « Bel ami, puisque vous allez, saluez le roi de ma part, et la reine et ses demoiselles. Dites-leur que je suis en santé. Parlez de moi aussi à Gauvain et à Yvain. Ils vous feront honneur par amour de moi. »

Bagomédès le remercia et dit qu’il priait Dieu de le laisser vivre assez longtemps pour lui rendre tel service qu’il lui plaira. Bagomédès s’en fut vers Carlion et Perceval vers le Mont Douloureux puisqu’il en était sur la route.

Ici, pendant 3.000 vers, le poète du manuscrit de Mons délaisse Perceval. Il raconte le duel de Bagomédès contre Keu et la médiation imposée par le roi Arthur en vue de sauver son sénéchal. Le poète dit aussi comment Arthur, impatient de revoir Perceval, envoie à sa recherche quarante de ses chevaliers. C’est l’occasion de reprendre les aventures de Gauvain, celle de l’Écu Merveilleux, du Petit Chevalier et de sa soeur Tanrée, celle du Chevalier Pensif à qui Gauvain rend son amie que son voisin Brun de la Lande avait enlevée, celle enfin où messire Gauvain rencontre son fils Guiglain, dit le Beau Desconnu. Guiglain vient interrompre la recherche de son père pour le ramener à la cour où le roi le désire à cause de sa guerre contre le roi Claudas.

Nous revenons enfin à Perceval qui chemine vers le Mont Douloureux.

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5* (*manuscrit de Mons, vers 33.755-35.551)

 

Le bon chevalier erra plus de quinze jours après avoir dépendu Bagomédès, sans rencontrer d’aventure notable quand, une belle matinée, chevauchant sous une haute futaie, il vit un enfant dans un arbre, assis sur une basse branche et n’ayant guère plus de cinq ans. Cet enfant, richement vêtu, était d’apparence admirable. Perceval s’approche, le salue, et l’enfant le salue aussi. Perceval lui demande s’il veut descendre de sa branche, mais l’enfant lui répond qu’il n’a pas à lui obéir. « Je ne tiens rien de vous, lui dit-il, et si j’en tiens, je vous le quitte. »

Perceval lui demande s’il peut le renseigner.

« C’est bien possible, sire, mais je ne suis pas encore si grand que je puisse répondre à tout.

-Ma foi, dit Perceval, je ne vous demanderai rien que vous ne puissiez dire. Je voudrais savoir qui vous êtes, votre nom et votre pays, pourquoi vous êtes assis sur cette branche, et si vous savez quelque chose qui touche au Roi Pêcheur.

-Je ne répondrai rien à tout ce que vous demandez, ni mensonge ni vérité, mais voici ce que je vous dirai: vous monterez sur le Mont Douloureux où il vous sera dit une nouvelle qui vous plaira. »

Dès qu’il eut dit ces mots, l’enfant quitta sa branche pour une branche plus élevée, puis il grimpa encore, toujours, toujours plus haut, et l’arbre était très grand, et l’enfant y monta jusqu’à disparaître à la vue.

Perceval le voyait monter, monter et disparaître, et il était tout ébahi de cette vision extraordinaire. Enfin, comme il était tout seul et que la journée s’avançait, il reprit son chemin vers l’aventure.

Il fut hébergé cette nuit-là par un ermite qui lui donna à son pouvoir le nécessaire, et quand le soleil fut levé, Perceval se réarma et reprit sa route. Il ne cessa d’éperonner jusqu’à près de midi. Il aperçut le Mont encore lointain, car c’est une belle montagne. Il s’en approcha davantage et s’arrêta au bas des premières pentes pour laisser souffler son cheval. L’endroit était délicieux. Il ôta la bride et la selle et se reposa un instant.

Il vit alors une femme qui descendait du Mont sur un palefroi de Norvège et paraissait très agitée. Elle le salua, mit pied à terre et l’aborda en se tordant les mains: « Sire, prenez garde à vous! Ne montez pas plus haut! Personne n’y va sans y laisser la raison ou la vie. Mon ami y monta et je ne le vois plus! Je l’ai cherché partout, l’appelant à voix haute, mais j’y perdis ma peine. Mon coeur est triste et noir! Une dame que j’y ai vue m’a dit que mon ami est devenu fou et qu’il est descendu par cette sente en riant de toute sa gorge comme un homme qui perd l’esprit! Je suis abandonnée, sire! Et mon pays est loin! Ne montez pas, seigneur! Ne me laissez pas seule, je vous en prie, mais venez avec moi: je vous obéirai en tout! »

Une telle prière pouvait en tenter d’autres, car la femme était belle, mais Perceval ne pouvait pas se détourner de sa Quête. La malheureuse délaissée s’épouvantait d’entrer dans l’immense forêt aux sentiers mal frayés, mais pourtant, tout à coup, elle y courut si brusquement et de si grande allure, laissant là son cheval, qu’elle sembla elle aussi atteinte de folie.

Perceval n’y pouvait rien faire. Quand elle s’en fut allée, il ressella son cheval et gravit la montagne.

Il voit la colonne magique. Elle est si élevée qu’il en reste surpris car on ne pourrait pas lancer une flèche par-dessus son sommet. Elle est faite de cuivre poli et reluit sous le soleil comme une épée. Quinze croix de pierre l’entourent à bonne distance, dont la plus petite est plus haute que douze hommes. Cinq de ces croix sont de pierre rouge, luisantes comme de la braise en feu. Cinq sont de marbre blanc et brillent comme de la neige. Les cinq autres sont bleues comme la mer et le ciel. Perceval les admire, puis il regarde la colonne de cuivre et y voit un anneau d’argent, entouré de lettres gravées qu’il devine, car s’il ne sait pas lire, il connaît les dictons. Ces lettres disent qu’aucun chevalier, par outrage, n’attache son cheval à ce fût, s’il n’est pas le meilleur des chevaliers du monde.

Il passe les rênes de son cheval dans cet anneau; appuie sa lance et son écu sur la colonne. Ensuite il délace son heaume.

C’est une belle fille qui vient. Elle est montée sur une mule blanche. Je peux vous dire qu’elle est plus richement vêtue qu’une reine, et, quant à sa beauté, il me faudrait toute la longueur d’un jour d’été pour la décrire, et un autre jour pour que vous sachiez tout. Mieux vaut que je me taise pour ne rien avancer dont vous pourriez douter.

Elle s’arrête devant Perceval. Elle le salue. Il lui répond, mais elle s’incline plus bas encore, puis elle va caresser gentiment le cheval attaché, sur l’encolure, le baisant aux naseaux, enfin lui faisant fête. Perceval est gêné parce qu’un chevalier ne devrait pas souffrir le service d’une femme qu’il devrait servir au contraire, mais il plaît à la demoiselle.

« Car, lui dit-elle, beau seigneur, votre corps et votre cheval sont dignes d’être honorés, suppliés, adorés, plus que nul saint sur nul autel. Vous avez gravi le Mont; vous avez mis votre cheval à la colonne et elle ne vous a fait aucun mal. C’est parce que vous êtes, monseigneur, le meilleur chevalier du monde.

-Certes, dit Perceval, vous dites, amie, ce que vous voulez, mais bien d’autres me valent.

-Ce n’est que courtoisie de votre part, seigneur, et cela augmente votre honneur. »

Elle lui demande de l’accompagner jusqu’à un pavillon tout près, où il sera reçu avec beaucoup de joie. Il y va et elle le mène au flanc du Mont, dans une belle prairie où est tendue une tente de soie, la plus riche et la plus spacieuse qu’on puisse voir. Des écuyers et des valets viennent à lui et le désarment; des demoiselles l’accueillent dont beaucoup sont des plus jolies. On met les tables et on lui sert un repas délicieux et solide. Après quoi, le soleil déclinant très vite derrière la montagne et la nuit s’établissant, ils vont s’asseoir dans le pré où ils devisent de mille choses.

Perceval lui demande son nom, s’il lui plaît de le dire, et d’où elle est, et pourquoi elle a fait tendre son pavillon dans la montagne. « Beau très doux sire, lui répond-elle, je n’ai pas à vous le cacher. Je suis la Demoiselle du Grand Puits du Mont Douloureux. »

Elle a un beau castel, tout près, bâti à force, mais elle s’est établie dans ce campement depuis dix jours, parce qu’elle est avertie de l’arrivée possible de plusieurs chevaliers de la Table Ronde, comme Gifflès, Yvain, Gauvain, Sagremor, Bagomédès, Lancelot et le Valet au Cercle d’Or, et elle est curieuse de la façon dont ils subiront l’épreuve.

« Mais pourquoi parler d’eux qui n’y sont pas encore? Voulez-vous que je vous raconte, sire, la vérité de ce Pilier Magique?

-Certes, dame, je le veux bien!

-Écoutez donc, continue-t-elle. Cela remonte à la naissance du roi Arthur qui était un superbe enfant. Les dames les plus savantes qui venaient l’admirer prédirent à l’envi son prix, sa valeur, son honneur, sa richesse, mais souvent à telles naissances entend-on semblables promesses. Or, un jour que le roi Uter, son père, rêvait à une fenêtre de son palais de Glorecestre, et qu’il y contemplait la magnificence de ses prairies, de ses rivières, de ses forêts, une jeune femme merveilleusement habillée arrêta son cheval de l’autre côté des douves et, le saluant, lui dit: « Sire! Si votre fils doit être glorieux et riche sur tous les rois, qu’il n’oublie pas pourtant d’appuyer sa puissance sur le courage du meilleur chevalier du monde! » Puis, son cheval voltant, elle partit au grand galop vers la forêt. Le roi Uter avait un magicien que les gens appelaient Merlin. Il était à côté du roi, avait entendu les paroles. Quand la femme eut disparu, le roi voulut savoir comment on reconnaîtrait le meilleur chevalier du monde. Merlin lui demanda vingt jours pour lui en donner le moyen. Il monta à cheval et tant erra, chercha par bois, vallons, montagnes et plaines, qu’il trouva le mont où nous sommes, et y plaça la colonne et les croix par art et par magie. Ma mère était petite alors et n’avait pas encore vingt ans. Elle lui parla et fit folie sans pouvoir plus s’en empêcher. Elle fut à lui comme il voulut et c’est pourquoi il construisit pour elle le manoir que je vous ai dit. Au terme proposé, Merlin alla trouver le roi qui, lors, était à Carlion, à l’entrée du pays de Galles, et il lui déclara devant tous ses barons qu’il avait édifié une colonne où nul ne pourrait sans douleur attacher son cheval s’il n’était au-dessus de tous les autres chevaliers du royaume. Le roi en fut joyeux, mais beaucoup de bons chevaliers très estimés en firent l’épreuve, et en pâtirent cruellement. Merlin s’en alla de la cour pour demeurer avec ma mère, et il fit tant qu’il m’engendra. Je suis la fille de Merlin. »

La belle voulut ensuite qu’il lui dise comment il avait découvert le chemin du Mont Douloureux, et il lui raconta l’histoire du chevalier qui criait dans sa fosse, qu’il l’en avait tiré et qui l’y avait rejeté, et comment cet homme, affolé de n’avoir pu s’aider de son cheval et craignant de sa part un plus grand maléfice, l’avait fait sortir de la tombe et s’y était jeté lui-même. Il n’en avait tiré d’autre parole que le conseil d’aller sur le Mont Douloureux.

« Dieu m’aide, dit la jeune femme! Beau doux sire, si vous aviez tué ce malandrin, vous auriez rudement bien fait, et Dieu vous en aurait su gré! Combien d’hommes a-t-il égorgés ou assommés pour s’approprier leurs dépouilles! Car, gisant dans sa fosse, il s’en fait délivrer comme vous l’avez vu, et il tue sa victime qui ne peut se défendre. Il ne fait pas d’autre métier! »

Ils ont longuement parlé. Quand il se fit tard, les serviteurs leur ont porté à boire, et puis chacun s’alla coucher de son côté comme il seyait. Quand le jour nouvel apparut, illuminant le monde, le chevalier s’éveilla, rempli de courage et d’ardeur. Il se vêtit et il s’arma, laça son heaume et ceignit son épée, prit sa lance qui n’était pas teinte, si ce n’est d’un sang noir et coagulé et, l’écu arrimé au col, il monta sur son bon cheval. La demoiselle fut prête aussi et elle voulut l’accompagner un peu. Ils se sont éloignés de la tente, passant par la vallée sous la grande forêt rameuse jusqu’à une large trouée.

« Sire, lui dit-elle alors, où vous plaît-il d’aller?

-Au Roi Pêcheur, si c’est possible.

-Eh bien! Vous prendrez ce sentier que voici devant vous. Il vous y mènera en droiture, et vous y serez dès demain si vous chevauchez bellement. »

Ils se séparèrent ainsi en ce recommandant à Dieu.

Quand il quitta la Demoiselle du Grand Puits du Mont Douloureux, Perceval chevaucha toute la matinée à travers des collines boisées, mais, vers midi, le temps changea soudain. Il y eut soudainement un tourbillon de vent et du tonnerre et brusquement, la pluie tomba en averse avec de la foudre et de grandes rafales, tellement qu’on n’y voyait plus rien. Les bêtes dans les bois s’affolaient de l’orage et de gros arbres s’effondraient. La tourmente fut violente et ne cessa que vers le soir. Perceval chevauchait avec peine, avançant peu, mais s’entêtait à poursuivre sa route malgré le mauvais temps.

La nuit vint, au contraire, belle, sereine et pure. Les étoiles brillaient si clair que l’on aurait pu les compter. Il chevauchait toujours, pensant que la fin du voyage était proche, le coeur empli des souvenirs de ce qu’il avait vu jadis chez le riche roi où il arrivait de nouveau. Il se promettait de ne plus faire la même faute, cette fois, et de se montrer curieux de tout.

Comme il était dans ces pensées, il vit un arbre au loin qui brillait au milieu de sa voie de plus de dix mille chandelles. Chaque branche en portait dix ou quinze, ou vingt ou trente. Il se hâta vers cet arbre bizarre, mais plus il avançait et moins il y voyait de clarté, si bien qu’arrivé tout auprès, il n’y vit chandelle ni flamme. C’était un signe qu’il recevait, mais que signifiait-il?

Auprès de là était une petite chapelle. Il croit voir, par la porte entrouverte, qu’un cierge y était allumé. Il met pied à terre, attache son cheval à un anneau du mur et entre dans la chapelle. Il regarde partout, mais il n’y voit personne, sinon sur l’autel, la dépouille d’un chevalier mort. Sur le corps, il voit étendue une riche étoffe de soie brodée d’or, et le cierge brûle devant lui. Perceval écoute le silence. Il lui semble sentir une présence qui va bientôt se révéler. Il ne sait trop que faire, n’osant rester, n’osant partir. Or, soudain, comme il hésitait, il y eut une clarté fantastique qui emplit toute la nef et disparaît presque aussitôt. À peine avait-elle disparu, laissant les yeux pleins de ténèbres, qu’il y a un craquement terrible où l’on eût dit que la chapelle s’écroulait, mur et charpente. En même temps, une énorme main noire qui paraît monter derrière l’autel éteint le cierge. Alors on ne voit plus rien.

Perceval, qui n’avait dans le coeur que Dieu et la chevalerie, s’étonna de tout cela, mais il n’en fut pas effrayé. Si la peur avait pu le tuer, il serait mort depuis longtemps! Il erra un moment dans le noir, mais enfin il trouva la porte et il sortit. Son cheval l’attendait. Il l’enfourcha en priant Dieu de le garder de malencontre et, longeant le jardin qui entourait le lieu, il poursuivit sa route. Comme il était plus de minuit, il s’arrêta un peu plus loin pour prendre du repos. Il ôta donc le frein de son cheval pour qu’il pût brouter à son aise et, s’adossant au tronc d’un chêne, il attendit le petit jour.

L’aube venue, il se remit en route et, peu d’instants plus tard, il eut la joie d’entendre au loin trois beaux appels de cor. Le son était lointain mais il pressa son destrier dans la direction des sonneurs. Un deuxième son de trompe l’approcha de la meute et il rencontra à la fin une troupe de veneurs à qui il demanda la maison du Roi Pêcheur.

« Par notre Dieu, le Créateur, répondit l’un d’eux, nous sommes à lui. Si vous dépassez ce rocher, dans la direction de cet arbre, vous en apercevrez les tours. Vous en êtes à moins de deux lieues. »

Il les remercia joyeusement et suivit leurs indications. Il était en chemin quand une très belle demoiselle vint à lui au galop de son cheval rouan. Elle était habillée d’une riche soie violette semée de fleurs d’argent, et elle laissait flotter sa guimpe en même temps que ses cheveux blonds. Elle répondit par une question au grand salut de Perceval, car elle voulait savoir où il avait passé la nuit. « Dans la forêt, belle amie », lui répondit-il.

Il lui parla aussi de l’arbre illuminé, de la chapelle au corps gisant, de la grande lumière soudain évanouie et du fracas qui s’ensuivit. Il lui parla de la Main Noire, demandant ce qu’elle en pensait. « Certes, je ne puis vous le dire, repartit la demoiselle. Tout cela fait partie du mystère du Saint Graal et de la Lance. »

Perceval lui parla encore de l’enfant qui était dans l’arbre et qui, refusant de répondre, se perdit très haut dans les airs. « Par Dieu, messire, je ne pourrais. Si je vous le disais, peut-être en auriez-vous dommage. À Dieu ne plaise qu’à mes paroles, vous puissiez me tenir pour folle! C’est le secret que vous cherchez. »

Puis, sans délai, à grande allure, est repartie la demoiselle, et vous auriez pu la hucher sans en obtenir aucun mot. Perceval continua par le chemin qu’avait indiqué le veneur, et se trouva bientôt devant la porte du château.

Dès qu’il arriva sur le pont, des sergents vinrent l’accueillir en lui montrant grande joie. Ils s’occupèrent du cheval et désarmèrent le chevalier. Ils lui donnèrent un riche manteau et l’emmenèrent dans la grande salle.

Depuis le temps de Judas Macchabée on ne vit nulle part une chambre pareille car elle n’était pas ornée comme les autres. Si l’on regardait son plafond, on le voyait enluminé de fin or et d’une foule d’étoiles en argent, toutes petites. Les murs n’étaient peints de peinture (ni de vermillon, ni d’azur, ni de sinople, ni de vert, ni non plus d’aucune autre couleur), mais ils étaient garnis entièrement de plaques d’or et d’argent sculptées représentant des milliers d’images, et serties de tant de pierres de vertu qu’elles éclairaient toute la pièce. On ne pouvait pas y entrer sans être saisi d’émerveillement.

Le Roi Pêcheur se trouvait là, assis sur une couette vermeille. Perceval le salue de par Dieu, et le bon Roi lui répond doucement. Le chevalier voudrait sans plus attendre savoir la vérité de toutes choses, mais ce n’est pas encore le temps. Sur la prière du Roi, il raconte sa nuit dans la forêt et l’aventure de la chapelle où gisait un chevalier mort, et la Main Noire éteignant l’unique cierge.

« Sire, dit-il, avant cela, je vis un tout petit enfant perché dans un grand arbre et, quoiqu’il parlât bien, il ne voulut rien me dire, sinon que j’aille au Mont Douloureux, et il s’en alla par les airs. »

Le Roi soupira à ce dire, et il lui demanda s’il avait vu quoi que ce soit qui l’eût effrayé. Non, il ne s’était pas effrayé, mais tout au moins surpris. Il lui conta alors l’arbre embrasé de mille flammes qui s’éteignaient à son approche, si bien qu’arrivé à son pied, il n’y trouva nulle clarté.

« N’avez-vous rien vu davantage?

-Non, sire, mais je voudrais savoir la vérité de cet enfant, et du chevalier mort sur l’autel, et de l’arbre aux mille chandelles.

-Vous saurez tout, lui dit le Roi, mais tout d’abord, mangez un peu: vous vous sentirez plus dispos. »

Il fit donc apporter les tables. Le chevalier se lava les mains et le Roi le fit manger avec lui dans son écuelle. Dès qu’ils furent assis, une jeune fille, plus belle et fraîche que fleur d’avril, entra portant le Graal, et elle passa devant leur table. Une autre la suivait, si belle aussi qu’aucune n’y peut atteindre. Elle était revêtue d’une soie diaprée, et portait la Sainte Lance dont la pointe gouttait du sang. Après elle, venait un valet qui portait dans ses mains une épée nue brisée par le milieu qu’il déposa devant le Roi.

Perceval fait effort pour poser des questions, mais le Roi le presse de manger. Hélas, il ne peut avaler et il s’écrie:

« Beau sire cher! Ne puis-je savoir la vérité de ce Saint Vase qui processionne devant moi, ni de cette Lance miraculeuse, ni de cette épée tronçonnée?

-Beau doux ami, répond enfin le Roi, vous demandez beaucoup! Tout d’abord apprenez pourquoi l’enfant de l’arbre vous a montré si forte haine qu’il ne voulut vous renseigner sur ce qu’il savait pourtant bien. Quand Dieu construisit notre monde et tout ce qui y vit, oiseaux, poissons et bêtes sauvages, il établit pour eux qu’ils tourneraient les yeux vers leur nourriture, mais il voulut que l’homme regardât vers les cieux pour Lui ressembler davantage. En reconnaissance de cette faveur, l’homme s’éloigna de Dieu aussi loin qu’il le put, et il s’adonna au péché. Bien longuement, ami, vous vous êtes mêlé de folie pour rechercher un prix mondain, et c’est pourquoi l’enfant montait devant vos yeux pour vous faire regarder le ciel, où Dieu, plus tard, mettra votre âme. Pour ce que vous voulez savoir de plus, je ne vous dirai rien que vous n’ayez mangé. »

Or Perceval était si mal à l’aise, et si inquiet de coeur, qu’il s’efforçait en vain d’avaler quelque chose et ne pouvait.

« À tout le moins de cette épée, beau sire, qui est là devant vous, ne me direz-vous rien, pourvu qu’il ne vous ennuie pas à dire?

-Puisque vous le voulez, ami, écoutez-moi. S’il advenait qu’aucun prudhomme qui fût plein de chevalerie, sans tromperie et loyal, qui aimât Dieu et le craignît, portant honneur à son Église, voulût prendre un jour cette épée, elle se ressouderait dans ses mains. Voulez-vous l’essayer, messire? Après, je vous dirai du chevalier de la chapelle, et de la Lance au fer royal, et du très saint Vase, le Graal, et de tout ce que vous voudrez. »

Perceval prit donc dans ses mains les morceaux de l’épée rompue (quoique craignant son indignité), et les pièces s’ajustèrent de telle sorte que, sauf une faible trace à l’endroit de la jointure, elle paraissait plus belle et plus nouvelle, et plus brillante que le jour de sa forge.

Le Roi, tout heureux, l’embrasse et lui fait de grands compliments, mais Perceval n’y veut pas croire, et si profondément soupire, que chacun s’émerveille de telle humilité. Le Roi s’en aperçoit et il lui en vient une grande joie. Il lui met ses deux bras au cou et le reçoit dans sa maison, lui abandonnant tout son bien sans nulle crainte.

C’est une telle fête autour d’eux qu’on n’en vît jamais d’aussi grande. Le Roi prie encore Perceval de manger. Le chevalier s’assied pour obéir, mais il est très gêné qu’on lui fasse telle fête. Il mange à la hâte, les yeux baissés, voulant arriver au plus vite à la révélation qu’il a si longtemps poursuivie.

La Lance et le Graal repassent à nouveau. Une jeune fille au port gracieux a entre ses mains le merveilleux tailloir d’argent. La table est enfin ôtée, et Perceval rappelle au Roi sa promesse.

« Quand les Juifs eurent crucifié Dieu, commence donc le Roi en s’accoudant près de son hôte, un chevalier de Rome, nommé Longin, lui donna dans le flanc un grand coup de sa lance pour voir s’il était mort, et le sang sortit clair et beau. »

Perceval, accoudé sur la couette, écoutait le récit de tout son coeur, et le Roi, pieusement, lui raconte la grande souffrance et la honte que Dieu souffrit pour nos péchés. Perceval soupire et pleure. C’est donc cette lance qu’il a vue là, qui entra dans le corps de Dieu! On lui offrirait maintenant toutes les richesses et les royaumes de la terre qu’il les refuserait pour entendre.

« Sire, vous m’avez dit le fait de la Lance. Mais du Graal et du Tailloir, dites-moi, sire, la vérité. »

Le Roi lui répondit, malgré l’émotion de son coeur:

« Sachez que c’est le Vase où fut reçu le Sang précieux quand il coula de la Sainte Poitrine.

-Comment se fait-il, sire, que nous l’ayons ici?

-Ami, je vous le dirai, puisque je vous l’ai promis. Joseph d’Arimathie nous l’apporta ici, quand Vespasien le fit sortir de la prison où les Juifs l’avaient mis. Joseph et ses amis prêchèrent dans Jérusalem et y baptisèrent beaucoup de gens, dont quarante-cinq les accompagnèrent quand ils quittèrent le pays en emportant le Saint Graal. Ils arrivèrent un jour dans la grande cité de Saras, où le roi Évalac tenait conseil avec ses barons dans le temple du Soleil, au sujet de la dure guerre que lui faisait son ennemi. Joseph lui promit la victoire pourvu qu’il combattît sous l’écu blanc barré de la croix vermeille, et Évalac fut en effet vainqueur. Il se fit baptiser sous le nom de Mordrain, entraînant tout son peuple dans la foi nouvelle. Joseph s’en alla de Saras avec ses compagnons, prêchant, souffrant et baptisant, et partout où il allait, il apportait le Saint Graal et il établissait la foi en Jésus-Christ. C’est dans notre pays que Joseph vint mourir. Il y construisit ce manoir, où moi je demeure après lui, étant de son lignage, avec le Saint Graal qu’il y mît et qui y restera toujours, si c’est la volonté de Dieu.

-Beau doux sire, dites-moi, s’il vous plaît, qui sont les deux si avenantes jeunes filles qui portent la Lance et le Graal.

-Celle qui porte le Graal est vierge et de souche royale. Dieu ne souffrirait pas d’être entre ses deux mains s’il n’en était pas ainsi. Celle qui porte le Tailloir et qui a un si doux visage est la fille du roi Gondesert, mon frère défunt. Celle qui porte le Graal est ma fille. À présent que je vous ai dit ce que vous désiriez savoir, il est temps d’aller reposer.

-Beau doux sire, insista Perceval, qu’en est-il de l’épée brisée?

-Hélas, beau fils! l’histoire en est fort douloureuse. C’est l’épée dont le coup mortel fut si déloyal et félon que nous en souffrons tous encore, et tout le pays avec nous. Mon frère, le roi Gondesert, habitait le castel Quiquagrant où son ennemi Épinogre vint l’assiéger avec beaucoup de gens de pied et de cavalerie. Mon frère sortit contre lui et le déconfit entièrement. Épinogre y fut tué, mais un de ses parents entreprit de le venger par traîtrise. Il se dépouilla de ses armes et revêtit celles d’un mort qui appartenait à mon frère. Le vainqueur revenait chez lui, besogne faite, heaume quitté et coiffe de fer délacée. Il ne pouvait pas craindre cet homme puisqu’il paraissait être de ses gens, mais le félon le tua d’un coup d’épée qui le fendit jusqu’à la selle. L’épée en fut brisée comme vous l’avez vue avant de la rejoindre. C’est la fille de mon frère qui ramena les morceaux. Elle me les apporta et me prédit que le crime serait vengé par le même chevalier qui en ressouderait ces morceaux. Cette prédiction me sembla tellement vaine et j’avais un tel chagrin que de colère, je me frappai par le travers des jambes et que je m’en coupai les nerfs. On dit que je n’en guérirai jamais, à moins que vengeance du félon ne soit prise. »

Perceval, attentif, dit au Roi que pour telle vengeance, il faudrait bien savoir le nom du traître et l’endroit où l’on peut l’atteindre:

« Puisque le sort en est sur moi, je vous jure que si je le trouve, il me tuera ou bien je le tuerai. Ce ne sera pas autrement.

-Beau doux ami, lui dit le Roi, Dieu vous en donne la force et le pouvoir! Son nom est Pertinax. Il est seigneur de la Tour Rouge et de la terre qui y tient. Ses armes d’argent et d’azur portent deux demoiselles peintes qui sortiront de son écu quand il aura payé son crime. Mais sachez aussi sa valeur et craignez de trop entreprendre.

-Seigneur, dit Perceval, nous qui errons par monts et plaines pour gagner de l’honneur et les louanges des hommes, nous y trouvons souvent honte et tristesse au lieu de gloire. Pourtant, si Dieu me l’accorde, j’espère venir à bout de la puissance de votre ennemi.

-Que Dieu vous garde de malheur, dit le Roi qui le chérissait. Nous irons dormir à présent: vous devez en avoir besoin.

-Sire, je ne pourrai dormir avant que vous m’ayez conté le vrai de l’arbre aux mille cierges, de la chapelle au cavalier mort, et de la main qui tord la flamme, et de la clarté et du bruit qui se fit avant mon départ.

-L’arbre aux mille chandelles, en vérité, c’est l’arbre de sorcellerie. Lorsque vous étiez loin, il vous éblouissait de ses fantasmes, mais à mesure de votre approche, soldat de l’unique Vérité, ses mensonges s’éteignaient un à un. C’est vous qui les avez détruits et ils ne tromperont plus personne… Je vous vois fatigué, mon ami. Nous nous coucherons maintenant.

-Vous me l’avez promis, beau sire! Parlez de la chapelle et du corps sur l’autel.

-Je vais vous contenter: la chapelle fut construite par Brangemore de Cornouaille, la mère du roi Pinogre. Or ce roi félon et maudit se refit païen et sauvage en haine de la nouvelle foi, et il vint jusqu’à ce moutier pour en arracher sa mère qui s’y était donnée à Dieu. Elle y vivait en simple nonne depuis le matin jusqu’au soir et elle refusa de le suivre et de retourner au péché. Alors il lui coupa la tête. La reine Brangemore fut enterrée sous l’autel et, depuis lors, il ne se passa pas un seul jour sans qu’il n’y meure un chevalier, soit qu’il soit tué par cette Main Noire que vous y vîtes, soit d’une autre manière.

-Je pense, beau sire, qu’il ferait bien, celui qui abattrait cette mauvaise coutume!

-Beau doux ami, qui oserait combattre tout seul contre l’Enfer? Il devrait vaincre cette Main, lui prendre le Voile Blanc qu’elle tient en sa garde, dans un coffret, dessous l’autel. Il plongerait ce voile dans l’eau bénite, et en aspergerait l’autel, le corps, et la chapelle et son entour. Ce n’est, hélas, au pouvoir de personne! »

Ils cessèrent alors de parler. Sept beaux valets parurent, dont quatre transportèrent le riche Roi Pêcheur, et trois qui servirent Perceval et les guidèrent vers leurs lits. Celui de Perceval fut d’une grande richesse, dans une chambre lambrissée jonchée de joncs coupés menu. Le châlit n’était fait ni de bois ni de fer, mais de fin argent et d’or pur. Les cordes en étaient d’argent. Les quatre pieds étaient taillés en images d’oiseaux qui surpassaient toute merveille, et les colonnes du lit portaient des coupes d’or façonnées comme des lionceaux, dont deux avaient des yeux d’agate et les deux autres de rubis. Le lit fut fait sur deux matelas. Les draps étaient de lin très fin et blanc, couverts d’un beau velours ouvragé à lambels et d’une riche couverture. Sur le chevet du lit étaient posés deux oreillers de soie rouge.

Perceval y dormit jusqu’à l’aube cornée, et il s’était déjà vêtu quand deux valets se présentèrent à lui, portant l’eau dans un bassin et une toile pour s’essuyer les mains. Deux écuyers vinrent ensuite lui apporter ses armes.

À ce moment, le Roi se fit mener chez lui pour le prier de demeurer un peu, mais Perceval le remercia de son hospitalité et il lui demanda congé. Le Roi y consentit et il lui fit amener son cheval sur lequel notre chevalier sauta avec aisance. On lui rendit alors son écu et sa lance, et il s’en fut, recommandant à Dieu le Roi et sa maison.

Son cheval l’emmena grand trot. Il montrait bon ventre et bonne haleine, ayant eu toute la nuit de l’avoine en son auge autant qu’il en voulait.

Pendant 4.179 vers, nous suivons d’abord Perceval, qui, pour délivrer une demoiselle des entreprises de quinze chevaliers, reçoit une blessure qui le tient un mois sur le lit, soigné par la demoiselle qu’il venait de sauver. Et, pendant ce mois-là, c’est Gauvain qui tient la vedette. Nous retrouvons Perceval au moment où ses aventures font suite à son entrevue avec le Roi Pêcheur.

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -6/10- Fin et Continuations…

gauvain et dame à la ceinture d'orAlors, l’autre chevalier dit à sa terrible compagne: « Amie, connaissez-vous ce chevalier qui vient sur nous avec ses armes? » Et la demoiselle dit: « Non. Mais je sais bien que c’est celui que j’ai amené jusqu’ici. » Et il répond: « Que Dieu me garde! Je ne cherche d’autre que lui! J’ai eu grand-peur qu’il ne m’ait échappé: aucun chevalier né de mère ne passe les ports de Galvoie s’il se trouve que je le voie, et qu’à ma main je le rencontre! Pour qu’il puisse ailleurs se vanter d’être venu dans mon pays. Celui-ci sera pris et tenu puisque Dieu me le donne. »

Sur ce, le chevalier s’élance, sans aucun défi ni menace. Il pique son cheval, étreint son bouclier.

Messire Gauvain arrive sur lui: il le frappe, il le blesse durement au flanc et au bras. Pourtant, il n’est pas à la mort car le haubert a si bien résisté que le fer n’est entré qu’un peu de la longueur d’un doigt.

Il est tombé à terre, puis il s’est relevé, et il a vu couler son sang par-dessus son haubert, de son bras et de son côté. Il attaque pourtant l’épée haute, mais en peu de temps s’est lassé, si bien qu’il ne pouvait tenir et il dut se rendre à merci.

Sire Gauvain prend son serment et il le donne au nautonier qui attendait.

Or la mauvaise femme était descendue de son palefroi. Sire Gauvain s’approche et la salue, disant:

« Remontez, belle amie! Je ne vous laisserai pas ici, mais je vous emmène avec moi sur l’autre rive où je passerai.

-Ah! ah! fait-elle! Comme vous êtes fier, chevalier! Vous auriez perdu la bataille si mon ami n’eût été affaibli par ses vieilles blessures. Vous tairiez vos sottises et vous seriez fort peu bavard, et plus honteux qu’échec et mat! Or, vous l’admettrez comme moi: croyez-vous valoir mieux que lui parce que vous l’avez abattu? Pourtant, vous avez souvent vu un plus faible abattre un plus fort. Si vous vouliez quitter ce lieu et vous en venir avec moi sous cet arbre; et si vous faisiez la même chose que l’ami que vous avez fait embarquer (il faisait pour moi à mon gré), alors, vrai, je témoignerai que vous valez autant que lui, et ne vous tiendrai plus pour vil.

-Pour mériter ce témoignage, pucelle, je n’arrêterai pas que je ne fasse votre volonté. »

Et elle dit: « À Dieu ne plaise que je vous en voie revenir! »

Ils se mettent donc en route, elle devant et lui après.

Les demoiselles et les dames du palais se tirent les cheveux, se les arrachent, se déchirent et elles pleurent: « Hélas, pauvrettes! Hélas, pourquoi donc vivons-nous, quand nous voyons Notre Seigneur s’en aller à mort et malheur! La mauvaise femme le conduit et l’entraîne, la méprisable, là d’où nul vaillant ne revient! Hélas! sommes-nous malheureuses, après avoir eu tant d’honneur! Car Dieu nous avait envoyé l’homme de tous biens à qui rien ne manquait, de hardiesse ni de courtoisie! »

Ainsi elles se lamentaient en voyant leur seigneur partir avec la créature.

Tous les deux arrivent sous l’arbre, et quand ils y sont arrivés, messire Gauvain lui parle: « Belle, à présent, dites-moi donc si je puis être dégagé, ou si je dois plus faire encore, afin d’obtenir votre grâce? Je le ferai si je le peux. »

Elle lui répond alors:

« Voyez-vous là ce gué profond dont les rives sont escarpées? Mon ami le passait souvent. Quand je le voulais, il m’allait cueillir ces fleurs que vous voyez parmi ces arbres, dans ces prés.

-Comment y passait-il, ma belle? Je ne vois pas où est ce gué. L’eau est profonde, je le crains, et la falaise haute partout, si bien qu’on n’y peut pas descendre.

-Vous n’oseriez pas vous y mettre, lui répond-elle, je le sais. Jamais certes, je ne pensai que vous auriez assez de coeur pour en oser la tentative. Ici est le Gué Périlleux, que nul s’il n’est trop téméraire, n’ose essayer pour nulle affaire! »

Gauvain mène son cheval au bord de la falaise; il voit l’eau profonde courir, et l’autre rive haute et abrupte. Mais la rivière est très étroite.

Quand Gauvain s’en est rendu compte, il a pensé que son cheval a sauté des fossés plus larges. Il sait avoir entendu dire par plusieurs personnes que celui qui saurait passer l’eau profonde du Gué Périlleux aurait le prix sur tout le monde.

Alors, il s’éloigne de l’eau, puis y revient au grand galop pour sauter outre, mais il manque! Il a mal engagé le saut, et il tombe au milieu du gué!

Lit De La Merveille_Gauvain_XIVe

Or son cheval a tant nagé, qu’il prend terre des quatre pieds, et qu’il s’efforce pour sauter. Il s’élance si bien qu’il saute sur la rive pourtant très haute.

Arrivé là-haut sur la rive, le cheval se tient immobile, incapable de remuer. Monseigneur Gauvain met pied à terre et voit son cheval épuisé. Il le débarrasse de sa selle qu’il retourne pour l’essuyer. Il enlève la couverture pour assécher l’eau des côtés, et sur les jambes et le dos. Puis il le resselle et remonte, et il s’en va le petit pas. Là il rencontre un chevalier seul qui chassait à l’épervier, et près de lui dans un verger, il y avait deux petits chiens à oiseaux. Ce chevalier était plus beau que la bouche ne pourrait dire.

Messire Gauvain l’aborde et lui dit: « Beau sire, Dieu qui vous fit si beau parmi les créatures, vous donne joie et belle aventure! »

L’autre de répondre aussitôt:

« Toi, tu es bon, vaillant et beau. Mais dis-moi, s’il ne te déplaît, comment as-tu laissée toute seule cette méchante femme qui était avec toi? Et où est donc son compagnon?

-Sire, dit-il, un chevalier qui porte un écu en quartiers l’accompagnait quand je les vis.

-Et qu’en fis-tu?

-Je l’outrai d’armes.

-Qu’est-il devenu?

-Je l’ai donné au nautonier qui disait qu’il devait l’avoir.

-Certes, mon frère, il a dit vrai. Cette femme fut mon amie, quoiqu’elle ne le voulût pas. Jamais elle ne daigna m’aimer, ni me dire son ami. Je ne l’embrassai jamais que par force, ni ne lui donnai de baiser. Jamais je n’en fis mon plaisir, mais je l’aimais malgré elle. Je l’enlevai à son amant, avec qui elle espérait vivre, et je le tuai, puis je l’ai prise. J’ai mis ma peine à la servir, mais ce fut vainement car elle s’enfuit au plus tôt qu’elle en eut trouvé l’occasion. Elle fit alors son ami de celui que tu viens d’abattre. Il n’est pas chevalier pour rire, car il est vaillant, que Dieu m’aide! Pourtant, il ne l’est pas assez pour oser venir où il pourrait me rencontrer. Ami, tu viens de faire une prouesse qu’aucun chevalier n’osa faire. Puisque tu l’as osée, tu seras prisé et loué par le monde, comme tout courage l’a mérité. C’est montrer une belle hardiesse que sauter le Gué Périlleux, car sache bien véritablement que nul chevalier n’en sortit.

-Donc, sire, elle m’aurait menti la demoiselle qui me dit, et qui vraiment me le fit croire, que souvent, de jour, son ami le sautait par amour pour elle.

-Elle t’a dit cela, la perfide? Je voudrais qu’elle s’y noyât! Pour t’avoir fait un tel mensonge, elle est pleine de diablerie. Elle te hait, c’est évident, et pensait que tu te noierais dans cette eau rapide et profonde, la diablesse que Dieu confonde! Ami, accorde-moi ta foi, et engageons-nous toi et moi: quoi que tu me demanderas, pour ma joie ou pour mon chagrin, je ne t’en cacherai rien, si je connais la vérité. Et toi aussi, tu me diras, et pour rien ne me mentiras, si tu connais la vérité. »

Tous deux ont pris l’engagement, et messire Gauvain commence à demander premièrement:

« Sire, quelle est la cité que j’aperçois? Quel est son nom? À qui est-elle?

-Ami, dit-il, de la cité je te dirai la vérité: elle est si sûrement à moi qu’il n’est personne à qui j’en doive rien. Je n’en tiens rien que de Dieu même, et son nom est Orqueneselle.

-Et vous, comment?

-Guiromelan.

-Sire! Vous êtes sage et très vaillant. Très souvent je l’ai entendu dire: vous êtes le seigneur d’un très grand domaine. Comment s’appelle la demoiselle dont on n’entend nul compliment, comme vous en témoignez vous-même?

-J’en puis bien témoigner, dit-il, car elle est redoutable, tant elle est méchante et arrogante. On l’appelle l’Orgueilleuse de Nogres où elle est née. Elle vint ici toute enfant.

-Et comment se nomme son ami qui est allé de gré ou non dans la prison du nautonier?

-Ami, sachez de lui qu’il est excellent chevalier et que son nom est l’Orgueilleux du Passage à l’Étroite Voie; il garde l’abord de Galvoie.

-Et quel est le nom du château, si bien bâti, si haut et beau, outre rivière d’où je viens, et où, hier soir, je mangeai et je bus? »

Guiromelan à ces paroles se détourne comme en colère et va comme pour s’en aller. Gauvain cependant le rappelle: « Sire! Sire, répondez-moi! Rappelez-vous votre promesse! »

Sire Guiromelan s’arrête et le regarde de travers, disant:

« L’heure où je t’ai parlé et où je me suis engagé soit la mauvaise et la maudite! Va-t’en! Je te rends ta promesse et je reprends la mienne! Je voulais des nouvelles des pays outre la rivière, mais tu en sais autant que de la lune et de ce château, j’en suis sûr!

-Sire, dit Gauvain, j’y fus cette nuit. J’ai couché au Lit de la Merveille, à quoi nul lit ne s’appareille, et que nul semblable ne vit.

-Par Dieu, dit l’autre, je m’étonne des nouvelles que tu me donnes! J’ai contentement et plaisir à t’écouter si bien mentir! J’en aurais autant à entendre un conteur de fables que toi. Je vois que tu n’es qu’un jongleur alors que je te croyais être un chevalier plein de prouesses. Cependant, pour rire, apprends-moi quelle fut là-bas ta vaillance, et tout au moins ce que tu vis. »

Et messire Gauvain lui dit: « Ne croyez pas que je vous mente. Sire, quand je m’assis sur le lit, il se fit soudain un grand bruit. Les cordes du châlit crièrent, et les clochettes en sonnèrent. Lors, les fenêtres qui étaient closes s’ouvrirent, et des flèches et des carreaux d’arbalète me frappèrent sur mon bouclier. Ceci sont les griffes restées d’un grand lion féroce qui avait une grosse crinière. Il était resté enchaîné longtemps dans un souterrain voûté, et il me fut adressé par un vilain qui le délia. Il s’élança sur moi si fort qu’il enfonça ses ongles dans mon bouclier, si profond qu’ils y sont restés. Si vous n’en croyez que ce qu’il en paraît, voyez encore ici ces griffes! Pour sa tête, merci à Dieu! je la tranchai avec les pattes. Que dites-vous de ces preuves-là? »

Guiromelan en entendant ces mots, sauta à terre vivement; il s’y agenouilla, joignit ses mains et pria messire Gauvain de lui pardonner sa bévue. Gauvain lui dit: « Soyez-en quitte! Mais remontez! » Guiromelan remonte, mais de sa sottise a grand-honte. Il dit:

« Sire, que Dieu me garde! Je ne croyais pas qu’il pût vivre, ni près ni loin, d’aucune part, un chevalier qui méritât l’honneur qui vous est advenu. Mais dites-moi si vous avez vu la reine aux cheveux blancs, et si vous lui avez demandé qui elle est et d’où elle vint?

-Cette idée ne m’est pas venue, mais je la vis et lui parlai.

-Eh bien moi, je te le dirais! C’est la mère du roi Arthur.

-Foi que je dois à Dieu Puissant, le roi Arthur, à mon avis, n’a plus, depuis longtemps, sa mère. Il a bien soixante ans passés, à ce que je crois, et davantage.

-Elle est sa mère, vraiment, sire. Quand Uterpandragon, son père, fut enterré, la reine Ygerne vint ici, en apportant tout son trésor. Elle bâtit ce château sur cette riche terre, et le palais que je vous ai entendu dire. Vous vîtes, je le suppose, l’autre reine, l’autre dame, la grande, la belle, qui fut femme du roi Loth? Et mère de celui (qu’en chemin de malheur il aille!) qu’on appelle Gauvain…

-Gauvain, beau sire, je le connais bien! J’ose dire que ce Gauvain n’a plus sa mère depuis vingt ans passés au moins.

-Pourtant, sire, n’en doutez pas! Près de sa mère elle resta, étant chargée de vif enfant. Et c’est la très belle, la grande demoiselle qui est m’amie et soeur (je ne le cache pas) de ce Gauvain que Dieu veuille accabler de honte! Celui-ci, vraiment, il ne sauverait pas sa tête, si je le tenais comme je te vois devant moi! Mais je lui arracherais le coeur hors de son corps avec mes mains, tant je le hais!

-Vous n’aimez pas comme je fais, dit messire Gauvain. Sur mon âme, si j’aimais demoiselle ou dame, pour son amour j’accolerais ses parents et les servirais.

-Je sais que vous avez raison, mais quand je pense à ce Gauvain dont le père tua le mien, je ne peux lui vouloir du bien. Et lui-même, de ses mains, tua l’un de mes cousins germains, un chevalier vaillant et preux. Depuis, je cherche l’occasion de le venger comme je veux. Or, je vous demande en service, quand vous irez dans ce château, que vous emportiez cet anneau pour le donner à mon amie. Vous le lui donnerez de ma part, en lui disant que je me fie et crois en son amour. Je sais qu’elle aimerait mieux que son frère meure de mort amère, plutôt que de me voir blessé au plus petit doigt de mon pied. Vous la saluerez donc et lui donnerez cet anneau de la part de son ami. »

Gauvain a passé l’anneau à son petit doigt. Et il dit: « Sire, foi que je vous dois, votre amie est sage et courtoise, elle est de très haute famille, et bonne et avenante et belle si elle envisage l’affaire, telle que vous me l’avez dite. »

Guiromelan lui dit:

« Vous me ferez grande bonté je vous l’assure, si vous offrez cet anneau en présent de ma part à mon amie très chère, car je l’aime beaucoup. Je vous en récompenserai en vous disant, comme vous me l’avez demandé, le nom de cette ville forte qui est à moi. Elle s’appelle la Roche Canguin. On y vend et l’on y achète de riches draps rouges et verts qu’on y tisse en bel écarlate. Je vous ai répondu à toutes vos questions sans en avoir menti d’un mot, ainsi qu’il était convenu. Voulez-vous savoir davantage?

-Non, messire, et je vous demande congé.

-Sire, votre nom s’il vous plaît, avant de vous laisser partir. »

Alors Gauvain lui dit:

« Sire, que le Seigneur Dieu m’aide! Je ne vous cacherai pas mon nom. Je suis celui que vous haïssez tant. Je suis Gauvain.

-Es-tu Gauvain?

-Vraiment, le neveu du roi Arthur.

-Tu es, par ma foi, trop hardi, ou trop fat de me dire ton nom quand tu te sais haï à mort! Or, tu me vois embarrassé de n’avoir mon heaume lacé, et mon écu pendu au col. Si j’étais armé comme toi, sache bien que je te trancherais la tête et que rien ne m’en empêcherait. Si tu osais m’attendre, j’irais chercher mes armes et je reviendrais te combattre. J’amènerais trois ou quatre témoins pour regarder notre bataille. Si tu veux qu’il en aille autrement, nous attendrons jusqu’à sept jours, et le septième jour nous viendrons ici avec nos armes. Tu y auras mandé le roi et la reine, et toute la cour, et moi, j’aurai la compagnie de tout mon royaume assemblé. Notre bataille ne sera pas cachée et tous ceux qui le voudront la verront. Quand se battent tels prudhommes, comme l’on dit que nous le sommes, on ne se bat pas à la dérobée, mais au contraire on y invite des dames et des chevaliers, pour que l’on connaisse le vaincu, et que tout le monde l’apprenne. Le victorieux en recevra mille fois plus d’honneurs que s’il était le seul témoin de sa victoire.

-Sire, dit messire Gauvain, je me contenterais de moins, s’il pouvait se faire et vous plût qu’il n’y eût pas de bataille. S’il est vrai que je vous ai nui, je l’amenderais volontiers par vos amis et par les miens, tant qu’il sera raison et bien. »

L’autre dit: « Je ne veux savoir quelle raison tu peux avoir pour ne pas oser me combattre. Je t’ai offert deux solutions entre lesquelles tu choisiras: ou que j’aille chercher mes armes, ou bien que tu fasses venir tous tes amis dans les sept jours. Cette Pentecôte est la cour du roi Arthur en Orcanie. J’en ai entendu la nouvelle, il n’y a pas deux jours encore. Le roi et toute l’assemblée pourront y trouver ton message. Envoies-y, tu feras sagement: délai d’un jour vaut cent sous d’or. »

Gauvain répond: « Que Dieu me sauve! Là se trouve la cour, sans doute. Vous dites la vérité et je vous engage ma main que j’y enverrai dès demain, ou même avant que je m’endorme. »

Guiromelan propose alors: « Je vais te conduire au meilleur pont du monde. Rapide y est l’eau trop profonde. Rien qui vive n’y peut passer, ni sauter jusqu’à l’autre rive. »

Et sire Gauvain lui répond: « Je n’y cherche ni gué ni pont, quoi qu’il me puisse en advenir, car la demoiselle félonne m’accuserait de couardise. Je vérifierai sa promesse et m’en irai tout droit vers elle. »

Il pique, et le destrier saute! Il franchit l’eau facilement et il n’y eut pas d’incident.

Quand elle le vit sauter vers elle, celle qui l’avait si fort malmené de paroles attache son cheval par les rênes à la branche d’un arbre, et elle accourt vers lui à pied, son humeur et son coeur changés.

Elle le salue humblement et lui dit qu’elle est accourue chercher son pardon en coupable, car elle souffre de sa conduite.

« Beau sire, lui dit-elle, écoute pourquoi j’ai été si mauvaise contre les chevaliers qui m’ont emmenée avec eux. Je te dirai, s’il ne t’ennuie, comment celui (Dieu le maudisse!) qui te parlait sur l’autre rive employa si mal son amour. Il m’aima et je le hais, car il me causa une grande douleur en tuant celui de qui j’étais l’amie, cela je ne veux le cacher. Ensuite, il me fit tant d’honneurs qu’il crut m’amener à l’aimer, mais il n’en profita de rien, et je m’enfuis loin de lui dès que j’en trouvai l’occasion. Alors, je pris pour compagnon celui que tu m’as abattu ce matin, mais il ne m’est pas plus qu’une baie d’alise! Quand la mort me sépara de mon premier ami, bien au contraire, on crut que j’en resterais folle! J’ai fait l’orgueilleuse en paroles, et si méchante et si hagarde, que je ne prenais jamais garde de qui j’allais provoquant. Moi je le faisais tout exprès en espérant trouver enfin un si coléreux qu’il éclate, et qu’il veuille m’en châtier, mais qu’il me rompe et mette en pièces, parce que je voulais mourir. Beau sire, faites-moi telle justice que nulle femme en ayant nouvelle ose outrager nul chevalier!

-Belle, dit Gauvain, que m’importe que vous soyez punie ou non? Qu’au Fils du Seigneur Dieu ne plaise que je vous cause aucun ennui! Mais remontez en selle, et sans attendre, nous irons à ce château fort. Le nautonier attend au port et il nous fera passer l’eau.

-Je ferai votre volonté quelle qu’elle soit, dit la demoiselle. »

Alors elle s’est remise en selle sur son petit cheval à belle crinière, et ils vont jusqu’au nautonier qui leur fait passer la rivière sans en ressentir nulle peine.

Les dames qui les voient venir, et les jeunes filles qui avaient si fort pleuré de son départ, et tous les hommes du palais, dont les coeurs étaient accablés, ont soudain une telle joie que jamais joie ne fut si grande!

La reine s’est assise à l’attendre devant le palais. Elle fait former des rondes où les jeunes filles se prennent par la main joyeusement. Devant Gauvain, les jeux commencent, et l’on chante, carole et danse, et il entre au milieu des gens. Les dames et les demoiselles comme les deux reines l’accolent, et l’on parle et l’on rit beaucoup. Puis on le désarme à grande fête, jambes et bras, poitrine et tête.

On fait un chaleureux accueil à celle qu’il a amenée, et tous s’empressent à la servir. (C’est égard pour lui, non pour elle.)

Tout le monde rentre au palais et s’y installe.

Or, messire Gauvain a pris à part sa soeur et il s’assied auprès d’elle sur le Lit de la Merveille, puis il lui parle dans l’oreille:

« Demoiselle, je vous apporte de l’autre rive un anneau d’or où verdoie une belle émeraude. Le chevalier qui vous l’envoie vous salue par amour, disant que vous êtes son amie.

-Sire, répond-elle, je le crois, mais si je l’aime c’est de loin. Nous ne nous sommes jamais vus, sinon à travers la rivière, mais il m’a, je l’en remercie, donné son amour dès longtemps. Il ne vient jamais jusqu’ici, mais il m’a priée par messages, et si souvent que je lui ai donné mon amour. Je ne veux pas vous en mentir, mais je ne suis pas son amie au-delà.

-Ah! belle! Il s’est pourtant vanté que vous aimeriez mieux que votre frère Gauvain fût mort, qui est votre frère germain, plutôt qu’il eût mal à l’orteil.

-Vraiment, sire! Je suis surprise qu’il vous ait dit telle sottise. Par Dieu, je ne pouvais pas croire qu’il fût aussi peu sage, et je le trouve mal avisé de me le faire savoir! Hélas! Mon frère ne sait même pas que j’existe. Il ne me vit jamais. Guiromelan a mal parlé. Par mon âme, je ne voudrais pas plus sa peine que la mienne! »

Pendant qu’ils conversaient ainsi et que les dames attendaient, la vieille reine disait à sa fille assise auprès d’elle:

« Ma belle fille, que pensez-vous de ce seigneur qui est auprès de votre fille, ma nièce? Il lui parle depuis longtemps. Je ne sais pas de quoi, mais cela ne me déplaît pas. Il n’est pas raison de rien craindre car il est de grande hautesse, et il a le droit de s’adresser à la plus belle et la plus sage qui soit dans ce palais. Plût à Dieu qu’il l’épouse et qu’elle lui plaise comme Lavine plut à Énée.

-Dame! répondait l’autre reine, Dieu leur donne d’y mettre leurs coeurs, qu’ils soient comme un frère et sa soeur, et qu’ils s’aiment tant, elle et lui, qu’ils ne soient qu’une chair à deux! »

La dame entend dans sa prière qu’il l’aime et qu’il la prenne à femme, car elle ne connaît pas son fils. Ils seront comme frère et soeur sans autre amour que fraternel. Plus tard ils sauront tous les deux qu’ils sont frère et soeur. Et la mère en aura grande joie, mais autrement qu’elle pensait.

Quand messire Gauvain eut cessé de parler à sa soeur jolie, il la quitta et appela un garçon qu’il vit sur sa droite et qui lui parut plus vif, plus vaillant, plus serviable, plus sage et plus habile que les autres garçons de la salle.

Il se retira avec lui dans une chambre, et il lui dit quand ils y furent:

« Garçon, je te crois vaillant, sagace et avisé. Je vais te donner un secret, mais songe à le bien cacher si tu veux en tirer profit, et je t’enverrai quelque part où tu seras reçu avec grande joie.

-Sire, j’aimerais mieux m’attacher la langue par-dessous la goule, plutôt qu’une seule parole que vous voulez secrète s’envole de ma bouche!

-Frère, tu iras donc à mon seigneur le roi Arthur. Mon nom est Gauvain et je suis son neveu. La route n’est ni longue ni dangereuse. Le roi a établi sa cour pour la Pentecôte dans la ville d’Orcanie. Ce que le voyage te coûte jusque-là, tu me le diras. Quand tu viendras devant le roi, tu le trouveras en colère, mais le bonheur lui reviendra quand tu l’auras salué de ma part, ainsi que tous ceux qui en entendront la nouvelle. Tu diras au roi, sur ma foi, qu’il est mon seigneur, comme je suis son homme; que je le prie d’être au cinquième jour de la fête sous cette tour, logé dans la prairie du bas, malgré toute occasion contraire. Et qu’il ait telle compagnie de hautes gens et de menus, comme à sa cour seront venus. J’ai entrepris une bataille contre un chevalier qui ne m’aime guère, et pas plus que je ne l’aime. C’est Guiromelan, qui le hait, sans mentir, de mortelle haine. Après, tu diras à la reine qu’elle vienne aussi pour la foi qui doit être entre elle et moi. Elle est ma reine et mon amie. Dès que tu lui auras parlé, elle laissera tout pour m’amener, comme je le lui demande, toutes les dames et les demoiselles qui seront alors à sa cour. Pourtant j’ai peur que tu n’aies pas un tel cheval qu’il puisse te porter là-bas! »

Mais le garçon répond qu’il a un bon cheval très fort qu’il montera comme le sien, et lui dit que tout ira bien.

Le garçon, sur-le-champ, le mène jusqu’aux écuries d’où il fait sortir deux chevaux de chasse, forts et reposés, dont l’un était tout préparé pour chevaucher et voyager car il était ferré de neuf. Et n’y manquait ni frein ni selle.

« Par ma foi, fait sire Gauvain, mon ami, tu es bien équipé! Or va! Que le Prince des rois te donne un bon voyage, en suivant le meilleur chemin! »

Ainsi envoie-t-il le garçon qu’il conduit jusqu’à la rivière où il demande au nautonier de le faire traverser.

Le nautonier commande ses rameurs et le fait passer sans fatigue. Le jeune homme est sur l’autre rive. Il va vers la cité d’Orcanie par le chemin le plus rapide, car il peut voyager par le monde celui qui sait demander sa route.

Messire Gauvain s’en retourne dans son palais où il séjourne, où on le sert à grande joie, car tous les habitants le chérissent.

La reine fait chauffer les étuves; on prépare bien cinq cents cuves. Elle y fait entrer les garçons pour se baigner et s’étuver. Puis on leur a taillé des robes à leur mesure qu’ils mettront en sortant du bain. Leurs étoffes étaient tissées d’or, les doublures étaient d’hermine.

Jusqu’au matin, les écuyers au moutier veillèrent debout sans s’agenouiller. Dès l’aurore, messire Gauvain chaussa chacun d’eux, de ses mains, l’éperon droit, leur ceignit l’épée et puis leur donna l’accolade, se faisant ainsi la compagnie empressée de cinq cents chevaliers nouveaux.

 

Le messager tant est allé, qu’il est venu dans la cité d’Orcanie où le roi tenait sa cour comme il lui convenait.

Les éclopés et les mendiants qui le regardaient chevaucher, se disaient:

« Voilà qui vient à grand besoin! Je crois qu’il apporte de loin quelque message pour la cour! Le roi sera muet et sourd quelque chose qu’il puisse dire, car il est plein de chagrin et de colère! Et qui pourra le conseiller, quand on saura ce que le messager lui mande?

-Eh quoi, serait-ce à nous de parler des conseils du roi? Alors que nous sommes en effroi, tout apeurés et déconfits car nous avons perdu celui qui, pour Dieu, nous soutenait tous, par amour et par charité. »

Ainsi, dans toute la cité regrettaient monseigneur Gauvain les pauvres gens qui l’aimaient tant!

Le messager s’en va plus loin, et si longtemps qu’il trouve le roi siégeant dans son palais. Près de lui, cent comtes palatins, cent rois plus cent deux sont assis.

Le roi était morne et pensif; il voit sa grande baronnie, mais il ne voit pas son neveu, et il se pâme de détresse. Ceux qui l’atteignent les premiers le relèvent sans paresse, car chacun veut le soutenir.

Ma dame Lore qui était dans une loge et qui voyait le deuil qu’on faisait dans la salle, descend bien vite de sa loge trouver la reine, toute folle et toute éperdue. Quand la reine la voit venir, elle lui demande ce qu’elle a.

 

C’est sur ces mots que se termine l’oeuvre de Chrétien de Troyes, interrompue sans doute par la mort de l’écrivain.

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Suite et fin de Perceval d’après les continuateurs de Chrétien de Troyes

 Les auteurs de la présente traduction ont pensé qu’il était utile de faire connaître la suite de l’histoire que le poète paraît avoir laissée inachevée. En effet, des continuateurs notables, s’inspirant du roman et de ses personnages, ont proposé, souvent avec talent et une grande luxuriance d’imagination, d’autres aventures. Ces continuations sont l’ouvrage de plusieurs auteurs d’inégal intérêt, où les contradictions et les doublets ne manquent pas.

La « suite » que nous proposons contient: premièrement la narration de l’épisode interrompu, jusqu’à la conclusion du combat qu’il relate entre Gauvain et Guiromelan; puis elle s’attache au récit de la conquête du Graal, jusqu’à l’accession de Perceval à la succession du Roi Pêcheur, en laissant de côté les épisodes qui ne concernent pas directement cette quête, quel que soit leur intérêt particulier. Pour composer ces épisodes, nous avons utilisé deux sources: le manuscrit de Mons qui rassemble les deux premières continuations, et le texte de Gerbert de Montreuil qui constitue la troisième continuation.

 

1* (*manuscrit de Mons, vers 10.600-11.375)

La reine Guenièvre, épouse du roi Arthur, la voyant ainsi faite, lui demande ce qui arrivait et ce qui l’épouvante si fort: « Ah, franche reine honorée, je ne peux me ressaisir! Un messager vient d’entrer au palais et je n’ai jamais vu tant de gens affolés! C’est sans doute de ce qu’il annonce. Le roi s’est évanoui! C’est sûrement un malheur à quoi l’on ne peut rien. »

La reine pâlit soudain en entendant ces mots, et tombe pâmée sur le pavé. Vous eussiez vu alors l’universelle désolation! Les dames et les demoiselles déchirent leurs vêtements et s’arrachent leurs cheveux. On ne vit jamais rien de tel!

Le roi reprend enfin ses sens et le messager se présente: « Roi, lui dit-il, Dieu vous bénisse, et votre noble compagnie! Votre neveu Gauvain vous envoie par moi son salut comme à son roi. » Le roi l’entend et il se lève. Jamais il n’éprouva pareille joie. Il attire à lui le garçon qui était encore à cheval et le tient dans ses bras.

« Mon ami, dit-il, que Dieu t’aide! Qu’Il garde et sauve Gauvain comme Il te sauve! Dis-moi la vérité: est-il sain et dispos?

-Sire, Dieu nous garde en sa joie! J’ai laissé votre neveu en bonne santé. Il est loin de ce pays, maître dans un château qu’il a conquis par sa valeur. Il vous supplie par moi, comme son oncle et son seigneur, que lui fassiez honneur et secours. Il a entrepris une bataille contre qui s’est vanté de le couvrir de honte, le sire Guiromelan, qui est votre pire ennemi aussi bien que le sien. Dans le besoin paraît l’ami. C’est pourquoi il s’adresse à vous comme au protecteur de l’oiseau contre l’oiseleur. »

La joie éclate à cette nouvelle. Monseigneur Gauvain est vivant et les appelle à ses prouesses! Le palais tout entier résonne de rires et de chansons, les harpes et les vielles sonnent sous les doigts des musiciens.

Madame Ysaune de Carhaix, qui entend cette liesse d’une loge où elle regardait la cour, s’en va trouver la reine et lui porter nouvelle:

« Venez, ma dame, c’est une joie! Le roi est content du message qui lui vient de messire Gauvain. Écoutez Dame, ces musiques!

-Belle, est-ce vrai? Dieu vous écoute! Et moi, et toutes ces demoiselles! Et qu’Il nous donne du bonheur! »

La reine se lève bien vite et court vers le palais, sans même emporter ses parures, et les demoiselles à sa suite sans se couvrir de leurs manteaux. Jamais on n’avait vu pareille cavalcade de princesses en émoi! Le roi, quand il les voit venir, se penche vers le messager: « Ami, voici la reine: tu lui diras toi-même ce dont tu viens de m’éjouir. »

Et il s’éloigne, les laissant face à face et les bénissant de la sorte: « Que Dieu qui règne au ciel et fit le monde d’un seul regard, de par Gauvain vous sauve, avec votre chère compagnie! »

À quoi lui répondit la reine au pur visage:

« Que Dieu sauve Gauvain et qu’Il le fasse heureux! Est-il en bonne santé?

-Oui, belle dame, étant votre féal et votre ami. Par moi qu’il vous a envoyé, il mande que vous le secouriez pour la foi que vous lui devez. Il veut combattre sous vos yeux. Menez-y, vous prie-t-il, toutes vos dames et demoiselles. N’est son ami qui s’abstiendra. »

Or, le sénéchal Keu, qui n’aimait pas cette gloire et cette admiration universelle, allait de groupe en groupe en ricanant: « Que Dieu est bon pour nous, messires, de nous laisser vivre Gauvain! Quand nous craignions pour lui, nous étions mécontents de Dieu, plus qu’heureux de nos autres joies. Pour le seul doute qu’il ne soit vif, nous trempions en mélancolie. On ne sait ce que vaut un homme que quand on croit l’avoir perdu! Il fait, à reparaître, un grand honneur à Dieu, à la reine, comme à nous autres! Par ma foi, sans nouvelles de lui, nous étions à la cour trois milliers de braves gens, pourtant de bonne vie, à nous morfondre! Dieu soit béni! Pour lors, nous pouvons enfin rire! Il est en bonne humeur, le prince de la chevalerie, le bon, le beau, le preux, le sage, qui est si plein de bons usages que nul au monde n’est pareil! »

Mais il pouvait bien parler! Écoutez les trompettes! Regardez cette animation: Gauvain nous appelle, on s’en va! Voyez les jeunes gens, vêtus de leurs bliauts avec leurs collerettes de dentelle! Ils se précipitent sur les tables où le repas leur est servi dans de la riche vaisselle. Je n’en dirai pas le menu, mais nul repas si copieusement servi ne dura moins, ni ne fut pris avec plus de plaisir. Il faut partir, on est pressés! On se précipite aux bagages! On bâte les mulets gras, les chevaux de charge, et chacun s’évertue à faire des paquets solides. Jamais on n’embarqua d’aussi bonnes et riches provisions dans des coffres si magnifiques. On s’y emploie de tout son coeur car on dit que le roi s’est déjà mis en route.

Le convoi s’éloigne d’Orcanie. Il y a là au moins trente mille chevaliers et environ quinze milliers de dames, demoiselles ou pucelles. Nul ne vit telle armée ni si riche bagage, pour le ravitaillement du roi, les armes, les pavillons et les tentes. La troupe marche sans obstacle. On campa une nuit et l’on repartit le lendemain matin dans l’enthousiasme et la gaieté. Le messager les conduisit droit vers la cité de messire Gauvain.

« Voyez ci le castel, beau sire, que votre neveu a conquis! »

Le roi met pied à terre, et tous ses barons avec lui. Tandis qu’ils admirent le château merveilleux, les serviteurs commencent à tendre, à monter, à cercler toute une cité de pavillons. Ils ont dépouillé la forêt de branchages à ramure, et ils en ont construit des loges, des abris et des étables pour leurs chevaux. On voit scintiller au soleil d’innombrables cuirasses et les pointes de lances enrubannées de leurs pennons. Les cuisines fument déjà. Des cavaliers circulent. Vers le centre de tout cela, chatoyant comme un coeur de fleur, on voit bouger le groupe multicolore des dames de la reine, près de qui caracolent le sire Gifflès, fils du roi Do, et son ami Yvain, le fils du roi Urien. Et, tout près, sur le bord de l’eau, trois mille chevaliers, à l’entour de leur roi, s’étonnent à contempler la forteresse, objet de leurs futurs exploits.

 

La reine Ygerne est descendue et considère épouvantée cette grande armée sous ses murs. Sa fille est auprès d’elle, qui fut l’épouse du roi Loth. « Fille, regardez ceci: Nous avons vécu tous nos jours! Je ne vis jamais telle armée ni tant de chevaliers ensemble. Que de lances, mon Dieu! Que d’épées! Mon coeur se serre! »

Voici Messire Gauvain qui descend du palais, accompagnant sa soeur. La reine Ygerne ne lui cache pas son angoisse:

« Beau doux ami, voyez ces gens qui viennent nous assiéger! Ils sont venus avec leurs amis, et c’est donc pour un long séjour. Dites-moi votre nom, car vous l’avez promis, cher sire, qui nous avez déjà sauvées.

-Reine, dit-il, je suis Gauvain. »

L’étonnement trouble la dame et fait trembler sa voix, mais la plus jeune reine est déjà dans les bras de Gauvain avec un cri de joie.

« Beau doux ami, dit Ygerne, je suis la mère de votre roi. Ma fille ici est votre mère. »

Mais Clarissan s’est détournée de ces embrassements. Une douleur la transperce: ce héros sauveur est son frère aîné. Il connaît les secrets de son coeur, il est l’ennemi de son amant et elle lui doit l’obéissance. Elle rentre dans sa chambre et tombe sur son lit, pâmée.

« Mais, continue la reine blanche, nous sommes assiégés, beau neveu! Que va-t-il arriver?

-Nous n’avons nul péril, ma dame. Ce sont les gens du roi Arthur.

-Serait-il vrai?

-Dame, n’en doutez pas.

-Jamais mon coeur n’eut tant de joie! Vais-je si tard revoir mon fils?

-Si vous le permettez, je passerai cette rivière et j’irai lui parler. »

Il ne peut s’en aller qu’elles ne l’embrassent de nouveau, tant son aïeule que sa mère. Mais enfin, il s’en fut, et passa l’eau accompagné d’un vieil homme d’armes. Keu le reconnut dans la barque, comme lui-même sortait de la tente du roi. Il y revint au grand galop et avertit son maître. Le roi monta tout aussitôt et galopa à sa rencontre. Il le vit et il s’arrêta. Il l’embrassa plus de vingt fois avant de pouvoir dire un mot, et sur la bouche et sur la joue. « Sire, lui dit Gauvain, je vous annonce une grande joie, car votre mère vous attend, impatiente de vous voir. »

Le roi sourit à son neveu:

« Beau doux neveu, bel ami cher, voilà trente ans que je n’ai plus ma mère.

-Sire, sauve votre parole, votre mère vit et vous allez la voir! »

Il lui raconte alors tout ce qu’il a appris, dans le château et de Guiromelan. Que la reine dut s’enfuir quand son époux mourut et qu’elle vint ici avec une bonne part de ses trésors, dont elle fit construire un château merveilleux. Mais un enchantement, désormais sans effet, l’y avait retenue prisonnière sans possibilité de faire savoir de ses nouvelles.

« Quand mourut le roi Loth, mon père, qui tenait Orcanie, votre mère appela la mienne, qui est sa fille et qui vint vivre auprès d’elle. Elle y accoucha d’une fille qui vit ici et qui est une belle demoiselle. »

Le roi et la reine Guenièvre ont grande joie de ces nouvelles! La reine baise Gauvain bien doucement. Les dames et les demoiselles aussi. De maints baisers qu’il y reçut, se fut-il aisément passé, mais quand un homme est désiré comme l’était monseigneur Gauvain, chacune en prend ce qu’elle peut, plus qu’il ne veut, mais comment s’en défendre?

Pendant que l’on fêtait Gauvain dans le camp du roi, la reine Ygerne pense à orner son palais pour recevoir son fils. Elle fait armer ses cinq cents chevaliers nouveaux, dont les superbes armes sont serties de pierres précieuses d’une telle brillance que le château entier luisait comme le soleil en plein midi. Rien d’étonnant à ce qu’Arthur eût crainte d’y aller, car il crut le château de nouveau enchanté, et il fallut belles paroles à messire Gauvain pour qu’enfin il le suive. Le roi emmena quatre de ses amis, et la reine trois princesses de sa suite. Ils allèrent jusqu’au château où les deux reines les accueillirent avec la joie que vous pensez! Elles les retinrent toute la nuit où l’on fit de grandes réjouissances en l’honneur d’Arthur et de Gauvain, les deux fils retrouvés.

Il faut conter l’émoi qui s’empara du camp d’Arthur par le fait malin du sénéchal Keu, lequel, seul connaissant la raison de l’absence du roi et de la reine, fit répandre le bruit qu’ils avaient disparu. Si la nuit n’eût été si sombre, beaucoup, pris de panique, eussent déserté ce lieu maudit où les murs du château luisaient tout seuls comme un prodige. Si bien qu’au matin et, quand, la messe entendue, le roi Arthur et la reine Guenièvre revinrent dans leur armée, un grand nombre de chevaliers attendaient sous les armes, après une nuit d’effroi, le danger dont ils avaient peur.

Mais la rivière était couverte de bateaux qui entouraient celui du roi, et se trouvaient remplis de gens chantant à merveille. C’étaient les cinq cents chevaliers nouveaux, avec cinq cents pucelles, tant dames que demoiselles, qui venaient à eux très pacifiquement. Acclamation au roi et à ses compagnons! Les dames du camp reçurent celles du château, comme les chevaliers, entre eux, se firent joie.

Gauvain, sans plus attendre, s’est occupé de son combat. Il s’est confessé à l’évêque Salomon et lui a livré ses péchés. Quand le saint homme l’a entendu et qu’il a vu son repentir, il lui parle bien doucement de Dieu, de sainte Marie, de leur benoîte compagnie. Puisqu’il s’est confessé de bon coeur, il n’a plus rien à craindre parce que Dieu le sauvera s’il vient à l’appeler à lui.

Gauvain va s’apprêter. Il n’est personne dans l’armée qui ait un bon cheval et ne le lui propose -une épée, une lance des plus robustes, un casque de bonne forge- et ne vienne les lui offrir, mais Gauvain ne se fie qu’en son bon Gringalet et à sa fine armure. Pendant qu’on l’arme, il voit venir en plaine, par le sentier qui va vers le Gué Périlleux, une troupe de trois mille chevaliers accompagnés d’autant de hallebardiers et de piquiers. Ils se groupent près d’un arbre, non loin du campement du roi qui fait alors armer quinze mille chevaliers pour la sûreté de ses gens. Gauvain les a vus et son courage s’échauffe, car sa coutume est de ne point pourchasser le tort des faibles, mais d’être intraitable aux puissants. Gauvain regarde vers le port et voit passer dans leurs bateaux une foule de trois mille demoiselles qui vont s’installer dans le pré, là où se fera la bataille, et son coeur se réjouit de cette gracieuse assistance. Il appelle Yvain, fils d’Urien, et Gifflès, fils de Do, lesquels savent parler et dire. « Seigneurs, dit-il, vous irez vers Guiromelan. Vous lui direz que je suis prêt à le combattre. »

Les messagers s’en vont. Ils trouvent le prince assis dans son pavillon, sur une couette riche et belle, appuyé des deux bras au cou de deux jeunes écuyers qu’il aimait. Voyant venir les messagers, il se sépare de ses amis et il s’accoude noblement. Il salue les arrivants avant qu’ils n’aient mis pied à terre. « Bienvenus soyez-vous! » leur dit-il.

Et Yvain répond: « Sire, vous nous devancez car nous vous devions le salut. Gauvain nous envoie dire qu’il est tout prêt à s’acquitter de sa promesse par devers vous.

« Et moi, de même, dit-il, et sans attendre. Chacun fera ce qu’il pourra. »

Puis il leur demande leurs noms et, quand ils se furent nommés:

« Mes amis, leur dit-il, il n’est personne de votre cour que j’aimasse mieux voir que vous deux. Pour le bien que l’on dit de vous, je suis fort honoré de votre ambassade, mais, par le Dieu qui règne sur nous, je vous assure à tous les deux que vous êtes moins les amis de Gauvain que je ne suis son ennemi. S’il advient que je le surmonte, je lui couperai la tête malgré toute prière, et je lui arracherai le coeur du corps, même s’il est tellement fée qu’il soit invulnérable et que ma lame ne puisse ouvrir son ventre!

-Que Dieu n’y consente, messire! S’il devait mourir de la sorte, le siècle y perdrait plus que ne vaudrait tout le restant.

-Beau sire Yvain, ainsi chante l’ami! Si le siècle le haïssait autant que je le fais, il ne pourrait pas vivre, et nous en serions délivrés.

-Seigneur, lui répond Yvain, nul vivant ne peut dire autant de mal de lui qu’il n’y a de bien à en dire!

-Sire Yvain, vous êtes très sage, lui dit enfin Guiromelan. Contentez-vous de l’avertir que je suis prêt aussi à acquitter ma foi.

-Volontiers, monseigneur! »

Ils partent, ayant délivré leur message. Gauvain monte à cheval, prend l’écu que lui tend un homme lige. Dix serviteurs s’affairent à surveiller son équipement, et aucun n’y est inutile. On lui présente différentes lances qu’il soupèse et qu’il examine, mais c’est Yvonet, le fils du roi Yder, qui lui en donne une roide et forte dont plusieurs hommes sont déjà morts. Son fer est d’un acier tranchant, et son fût en bois de pommier, son enseigne en soie d’Aumarie, clouée à clous d’or fin et brodé d’armoiries.

La prairie est plate, grande et belle. Gauvain s’élance hors de son camp, et son ennemi, là-bas, arrive sur lui au grand galop. Guiromelan porte habilement l’écu au col. Son cheval est vêtu d’une couverture vermeille à franges d’or, sa lance est forte et bellement pointée. On le sent fier de sa vigueur.

Ils se heurtent à la lance devant le roi et les barons. Ils se donnent de si rudes coups que leurs écus sont traversés et les cottes de mailles déchirées jusqu’à lacérer les chemises. Leur sang vermeil coule à ruisseaux. Sans s’en émouvoir, ils se frappent. Ils y mettent telle violence qu’ils sont tous deux jetés à terre à bas de leurs montures. Ils se relèvent en même temps et se ruent ardemment l’un sur l’autre. Oh chevaliers, voilà la guerre!

Les lances ont volé en pièces. Ils ont mis en main leurs épées. Ils desserrent leurs boucliers qu’ils saisissent par leurs courroies. Ils se battent avec leurs épées dont l’acier sonne sur les heaumes; les lames qui jettent des éclairs dépècent les boucliers et tranchent de grands pans d’armures. Aucun d’eux ne recule, mais ils se pressent vigoureusement. Ils frappent pendant toute la matinée et leurs coups ne faiblissent pas.

Gauvain, le sage chevalier, ne se bat jamais volontiers. Il faut qu’il y soit obligé, mais s’il reçoit des coups d’abord, sa puissance paraît augmenter dans la suite du combat. L’heure de midi redouble son ardeur et sa force.

L’épée de Gauvain tranche et taille, celle de l’autre laboure aussi. Ils s’assaillent plus durement que jamais et l’on voit s’échauffer leur lutte. De si durs assauts qu’ils se font, c’est merveille qu’ils ne s’écroulent! Les coeurs des assistants sont gonflés par l’angoisse. On crie d’amour et de détresse. Le roi est douloureux, mais il n’ose élever la voix, ni troubler une bataille où l’honneur est en jeu. Le courage de Guiromelan est tendu à l’extrême. Gauvain l’étonne car il paraît infatigable: la bataille nourrit sa vaillance. Il frappe à étourdir son adversaire qui ne veut pas céder et revient sur lui l’épée haute. Ils frappent tous les deux à la tête: les heaumes sont décerclés, les boucliers sont en lambeaux, et les hauberts perdent leurs mailles.

Mais, pour un coup, maintenant, Gauvain en frappe deux. Les demoiselles qui le voient, et le roi, s’exclament joyeusement, mais Clarissan est affolée. Son coeur et son esprit s’embrouillent. C’est son frère à honnir ou son amant à perdre! Elle se sent étouffer et elle veut réagir. Elle s’agenouille devant le roi, son oncle, et le prie d’arrêter le combat.

« Seigneur roi à qui j’ai recours, octroyez-moi cette bataille, et faites-moi tel honneur que je sois à Guiromelan, qui m’a aimée et à qui j’ai donné mon coeur!

-Belle nièce, dit le roi, je ne peux pas les séparer sans outrepasser mon pouvoir, mais j’aime le choix que tu as fait et je serais content qu’un preux de cette vaillance te soit donné. Ce que moi je ne peux, ton frère pourra l’accomplir. Va vers lui et crie-lui merci, et qu’il devienne l’ami d’un si bon chevalier! »

Clarissan s’est levée d’un bond, ayant au coeur cette espérance. Elle jette par terre son manteau et le voile de sa coiffure et elle court vers les combattants parmi le fracas de leurs armes. Elle crie à genoux devant tous, les séparant de sa prière, que son frère la prenne en pitié et qu’il la donne à son ennemi pour qu’il soit seigneur de sa vie.

« Ma soeur, dit Gauvain doucement, vous me découvrez votre amour, mais qu’en est-il du chevalier que vous demandez pour époux? »

Puis il dit à Guiromelan:

-Avez-vous entendu son voeu?

-Vraiment oui, je l’ai entendu.

-Que dois-je, selon vous, lui répondre?

-Sire, dit Guiromelan, que voulez-vous que je vous dise? Si vous me donnez votre soeur, je n’en serai déshonoré. Elle non plus. Je lui donnerai sept de mes villes.

-Guiromelan, lui dit Gauvain, si vous me l’aviez demandée dès notre première rencontre, je vous l’aurais donnée de mon plein gré, mais, puisqu’il plaît à Dieu, je vous la donne encore. Vous en aurez la joie et la douceur, car elle est belle et sage et avenante; mais vous la méritez aussi car vous êtes le meilleur chevalier de notre temps. »

Et Guiromelan lui répond, sans reproche ni colère: « Seigneur, seigneur, parlez-en mieux! Si j’étais le meilleur, vous ne seriez pas ce que vous êtes. Il m’est tourné à grand honneur de vous avoir si longtemps résisté. Sire, je vous en remercie, comme du don que vous me faites de votre soeur, ma tant aimée. »

Ainsi fut close leur querelle qui se changea en amitié. Les deux camps qui les assistaient, en même temps se désarmèrent et fraternisèrent ensemble. Le roi Arthur donna aux époux deux cités, l’une en Galles, Disnadaron, l’autre, Notingentan, sur la mer, et plus de trente forteresses.

En cet endroit, les divers manuscrits divergent. Certains disent que Gauvain refusa d’accorder sa soeur à son ennemi, mais que le roi Arthur maria les deux amoureux de bon matin à l’insu de Gauvain. Gauvain, furieux, quitte la cour d’Arthur, jurant qu’on ne l’y verra plus. Il a de longues aventures qui l’amènent à la cour du Roi Pêcheur. Mais il échoue à ressouder l’épée brisée, de sorte qu’il est jugé indigne du Graal.

Le manuscrit allemand de Wolfram d’Eschenbach précise ailleurs que le roi Arthur célébra en effet le mariage de Clarissan avec Guiromelan, en même temps que deux autres mariages princiers.

Pendant la fête de la triple noce, seul Perceval fut malheureux. Le désir qu’il avait de retrouver sa bien-aimée et de poursuivre sa quête du Graal, le poussa à se lever de très bonne heure pour reprendre le cours de ses voyages.

A suivre ….

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