Le mythe Charlemagne

Charlemagne était un personnage imposant, hors du commun ; Eginhard, qui le connaissait bien, écrit qu’il était « d’une taille élevée, sans rien d’excessif » : « 7 pieds » soit plus de 2 mètres 20 !

Charlemagne-by-Durer

Le temps passant, et la légende prenant son essor, il prend carrément l’allure d’un géant.

«  Il estoit de si merveilleuse puissance, que d’ung seul coup de son espée fendoit ung chevalier et ung cheval (…) Il ouvrait quatre fers de cheval forgez de frays, en les estandant avecques les deux mains. Il enlevoit de terre sur la paulme de la main ung chevalier tout armé, et le montait jusques au dessus de sa teste. » Jehan de Bourdigné dans ses Chroniques d’Anjou et du Maine, au XVIème siècle.

Le personnage s’enrichit de traits proprement mythiques : géant né d’un « petit roi » (« le bref »), et d’une mère « au grand pied », il est conçu le jour légendaire où Pépin retrouve au fond de la forêt sa femme Berthe qu’il avait injustement bannie.

Sa naissance, est accompagnée de prodiges : tempêtes, tremblements de terre, et la foudre qui tombe tout près et creuse un trou d’où surgit un « arbre long et droit, flouri et verdoiant« , symbole de la lignée qu’il va engendrer.

Charlemagne visitant les écoles. Illustration anonyme de 1907 pour un chromo Liebig de la serie ' Episodes de l'histoire de Belgique'  jusqu'au 13eme siècle.

Entouré de ses douze pairs et de ses barons, Charlemagne s’impose – à la façon du roi Arthur – , comme le personnage central de tout un cycle de récits héroïco-légendaires qui le font vivre plus de 200 ans. Et Eginhard lui-même fait état des prodiges qui présagent et accompagnent sa mort.

Ce qui n’empêche par Charlemagne d’être sujet à la faute : il lui arrive de prendre les mauvaises décisions, de se montrer foncièrement injuste et cruel, de trahir sa parole. Tout un cycle de récits le présentent ainsi dans le rôle du félon. Il lui arrive surtout de succomber à sa trop riche nature et à sa passion des femmes. La présence de son fils, Pépin le Bossu, celui qui le trahira et qui, en marge de l’épopée carolingienne, demeure une menace cachée, semble aussi vouloir le ramener à de plus modestes proportions.

Charlemagne Nuremberg_chronicles_-_Genealogy_of_Charlemagne_(CLXXXVIIr)
Généalogie (les descendants ) de Charlemagne. Illustration de la Chronique de Nuremberg (1493), par Hartmann Schedel (1440-1514).

« Le Charlemagne imaginé tient autant de place dans l’histoire que le Charlemagne attesté », résume le médiéviste Jean Favier.

Ainsi Charlemagne et Arthur (qui partage avec lui bien des traits : naissance prodigieuse, enfance difficile, exploits fabuleux, inceste …) sont plus que de « simples personnages » ; ils constituent  « des points de cristallisation des angoisses, des certitudes, des recherches de toute une société qui s’interroge sur son sens et sur sa destinée. » Dominique BOUTET, Charlemagne et Arthur ou le roi imaginaire, Paris, Librairie Honoré Champion, 1992.

le couronnement de Charlemagne par tancredi Scarpelli , extrait de l’ Histoire d’Italie de Paolo Giudici (1930).

Charlemagne s’affirme avant tout comme un roi-guerrier qui, légendairement comme historiquement, ne cesse d’arpenter l’Europe avec son armée. C’est ainsi que nous le présente, dès l’ouverture, La Chanson de Roland  : «  Le roi Charles, notre empereur, le Grand, sept ans tous pleins est resté dans l’Espagne : jusqu’à la mer il a conquis la terre hautaine. Plus un château qui devant lui résiste, plus une muraille à forcer, plus une cité … »

Conquérant, Charlemagne s’affirme aussi comme le champion de Dieu. Il est gratifié de rêves prémonitoires et converse avec les anges… Saint Jacques lui-même lui apparaît pour lui confier la mission de délivrer son tombeau qui est tombé aux mains des Infidèles.

Dans La Chanson de Roland , tel Josué, il suspend le cours du soleil :  » Quand l’empereur voit décliner la vêprée, il descend de cheval sur l’herbe verte, dans un pré ; il se prosterne contre terre et prie le Seigneur Dieu de faire que pour lui le soleil s’arrête, que la nuit tarde et que le jour dure. Alors vient à lui un ange, celui qui a coutume de lui parler. Rapide, il lui donne ce commandement : « Charles, chevauche ; la clarté ne te manque pas … » Pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle, car le soleil s’arrête, immobile. Les païens fuient, les Francs leur donnent fortement la chasse … »

( Sources: http://www.contes-mythes-legendes.com/ )

 

à gauche, éginhard, le biographe de Charlemagne, en train d’écrire. à droite, Charlemagne couronné roi des Francs en 768, à Noyon. Cette enluminure, réalisée entre 1375 et 1379
à gauche, Eginhard, le biographe de Charlemagne, en train d’écrire. à droite, Charlemagne couronné roi des Francs en 768, à Noyon. Cette enluminure, réalisée entre 1375 et 1379 à l’abbaye de Saint-Denis, est extraite des Grandes Chroniques de France de Charles V

• Charlemagne fut d’abord un guerrier.

Dès 772, quatre ans après la mort de son père Pépin et un an après celle de son frère Carloman, il se lance dans une politique d’expansion territoriale et de pacification. Il fait la guerre à divers peuples étrangers au monde franc, notamment les Lombards, en Italie du Nord, et les Saxons, au centre de l’Allemagne actuelle. Ses incursions dans la péninsule Ibérique contre les Sarrasins et au nord contre les Normands auront peu de succès. Il met par ailleurs au pas de grands duchés nationaux, comme la Gascogne et la Bavière.

• À partir de 789, et plus encore après son couronnement impérial en 800, Charlemagne se préoccupe assidûment de l’administration du territoire.

S’il insiste pour propager et unifier le christianisme, il reconnaît la diversité des peuples et la bigarrure des langues et admet qu’ils soient régis par des lois et coutumes différentes. Au-delà de leur soumission, l’objectif ultime de son gouvernement est la concorde entre les hommes, une paix chrétienne.

( Sources la Croix de juillet 2014)

Les fées, ça n’existe plus ! -3/3-

Aux XIIe et XIIIe siècles, alors que s’écrit la légende arthurienne ; le merveilleux païen fait irruption dans la la culture savante sans grande opposition de l’Église, car elle ne représente plus un véritable danger.

f3be4dd10048Cependant, l’opposition entre l’interprétation des chevaliers et une interprétation des clercs, s’exprime clairement. Les clercs veulent intégrer au surnaturel chrétien une mythologie assez irréductiblement étrangère, et les chevaliers et troubadours exploitent cette mythologie parce qu’elle est précisément étrangère à l’Église…

L’Eglise va jouer la rationalisation, et assimiler les fées aux sorcières. Ce phénomène de rationalisation et de diabolisation va dénaturer – radicalement – la fonction des fées. La nature fantastique de la fée du lai de Lanval n’est jamais mise en doute par Marie de France. Mais dans les romans en prose à partir du du XIIIe s., les fées vont devenir des mortelles douées de pouvoirs surnaturels.

lancelot-et-vivianeVers 1220, le Lancelot en prose donne une définition des fées dans la littérature profane, à propos de la Dame du Lac qui enlève l’enfant Lancelot à sa mère pour l’élever dans son royaume aquatique :

« Le conte dit que la demoiselle qui emporta Lancelot dans le lac était une fée. En ce temps-là, on appelait fées toutes celles qui se connaissaient en enchantements et en sorts; et il y en avait beaucoup à cette époque, en Grande Bretagne plus qu’en tout autre pays. Elles savaient, dit le Conte des Histoires bretonne, la force des paroles, des pierres et des herbes, par quoi elles se maintenaient en jeunesse, en beauté et en richesse, autant qu’elles le désiraient. Et tout cela fut institué à l’époque de Merlin, le prophète des Anglais, qui savait toute la science qui des diables peut descendre. C’est pourquoi il était tant redouté des Bretons et tant honoré que tous l’appelaient leur saint prophète, et les petites gens leur Dieu. Cette demoiselle, dont le conte parle, tenait de Merlin tout ce qu’elle savait de science occulte; et elle l’apprit par une très subtile ruse. »

Si la dame du lac, est réduite à l’état de magicienne, elle n’habite plus qu’un fantôme de lac :

« La dame qui l’élevait ne résidait jamais ailleurs que dans des forêts grandes et profondes ; et le lac, dans lequel elle avait sauté avec lui, lorsqu’elle l’avait emporté, n’était que d’enchantement. Et cette habitation était si bien cachée que personne ne pouvait la trouver ; car l’apparence du lac la protégeait de telle manière qu’on ne pouvait pas la voir. »

Chevalier dame sans merciLes fées ont acquis la science des clercs et se posent en rivales de ceux-ci, possédant une autre forme de maîtrise du surnaturel.

Cette opposition en recouvre deux autres : clercs/laïcs et masculin/féminin.

« Ainsi les thèmes féeriques peuvent être compris comme une manière, pour la littérature aristocratique, de conférer dans l’imaginaire aux chevaliers des pouvoirs surnaturels indépendants de ceux qui, dans le fonctionnement réel de la société, en constituent le pôle central et dominant : le sacré défini par les théologiens et dont la mise en œuvre est contrôlée par l’Église. »

cwaxkbfnDeux textes, deux discours parallèles qui exaltent l’idéal chevaleresque, sont révélateurs à cet égard ; tous deux, étonnamment, sont placés dans la bouche d’une fée, prêtés à la dame du lac et à mélusine.

La Dame du lac tient le premier jour au jeune Lancelot avant de la conduire à la cour d’Arthur où il recevra l’adoubement. Ce discours est très orthodoxe : il définit les devoirs du chevalier, qui doit défendre les faibles et les opprimés et servir fidèlement la sainte Église. Le discours de Mélusine à ses deux fils Urien et Guy, est plus pragmatique, et concerne le bon gouvernement… Il faut être un bon seigneur, attentif aux besoins de son peuple …. Le plus remarquable est ce ces discours soient placés dans la bouche et d’une femme et d’une fée. C’est que le savoir des fées rivalise une fois de plus avec celui des clercs. Les forces féeriques sont mises au service de la chevalerie pour lui donner un caractère héroïque et sacré.

Briton Riviere (British, 1840-1920), Una and the Lion, from Spenser's Faerie Queene (1880)
Briton Riviere (British, 1840-1920), Una and the Lion, from Spenser’s Faerie Queene (1880)

Chrétien de Troyes, joue avec subtilité sur les incertitudes : Laudine est-elle une fée ou non ? Les pucelles ponctuant le parcours de Lancelot en sont elles ? Espace de l’interrogation qui permet plusieurs lectures, mais qui montre aussi que la fée, en dépit de son originelle ambivalence, peut avoir une place véritable dans l’imaginaire médiéval et chrétien.

Morgane a perduré sous le nom de fée Margot et l’on trouve un peu partout en France des « Caves à Margot », des « chambres de la fée Margot », des « fuseaux de Margot », des « Roche Margot ».

St. Margaret of Antioch (France, 1490-1500)
St. Margaret of Antioch (France, 1490-1500)

Si la christianisation a diabolisé Morgane, tout comme elle l’a fait de Gargantua et de Mélusine. Elle l’a christianisée en sainte Marguerite, représentée « issourt » du dragon, ou avec le dragon à ses pieds, le dragon-vouivre symbolisant alors les énergies telluriques.

Après les déesses, les fées, on observe le triomphe d’une autre femme : Marie (Notre-Dame, la Vierge Marie) au début du XII° siècle, qui change terriblement le regard porté sur les fées et les dames. Notre-Dame donne son nom aux 3/4 des grands édifices gothiques qui s’érigent dans un monde nouveau qui explose.

L’évangélisation souvent brutale des populations n’avait jamais aboli l’héritage des fées maîtresses de la pierre, des eaux et du vent. On conserve des témoignages de la fin du XVII° siècle selon lesquels les druidesses de l’île de Sein seront alors et seulement, converties au christianisme.

 

Sources : Un livre important sur le sujet des fées, si on souhaite comprendre la place qu’elles avaient au Moyen-âge :

– Laurence Harf-Lancner, Le Monde des fées dans l’Occident médiéval, Paris, Hachette (« Littératures »), 2003

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -5/10-

L’histoire nous dit que Perceval a tellement perdu la mémoire de Dieu, qu’il ne s’en souvient pas.

Avril et mai passent cinq fois, ce qui fait cinq ans tout entiers, sans qu’il entre dans un moutier, sans adorer Dieu sur sa croix.

Il passa cinq années ainsi, mais pour autant ne délaissa à courir la chevalerie. Il cherchait les pires aventures, les plus cruelles et les plus dures, et s’il est vrai qu’il en trouva, il y fit de belles prouesses. Il n’en entreprit aucune si périlleuse qu’il n’en vînt à bout à son gré. Pendant ces cinq années, il envoya au roi Arthur en prisonniers soixante chevaliers renommés.

Il employa donc ces cinq ans sans aucun souvenir de Dieu, mais au bout de ces cinq années, comme il allait par un désert, cheminant habituellement, garni de toutes ses armes, il rencontra trois chevaliers qui faisaient escorte à dix dames. Ils étaient tous coiffés de chaperons, mais ils allaient à pied, déchaussés et en chemises de crin.

Les dames furent étonnées de le voir à cheval et en armes, pendant qu’elles-mêmes et leurs compagnons marchaient à pied, faisant pénitence de leurs péchés.

L’un des trois chevaliers arrête Perceval et lui dit: « Bel ami cher, ne croyez-vous donc pas en Jésus-Christ qui écrivit la nouvelle loi et la donna aux chrétiens? Il n’est ni bon ni raisonnable de s’armer, vous en avez tort, le jour où Jésus-Christ fut mort! »

Et celui qui n’avait aucune idée du jour, de l’heure, ni du temps, tant il avait de vide au coeur, répond:

« Quel jour sommes-nous donc?

-Quel jour? Ne le savez-vous pas!

-C’est le Vendredi adoré, où l’on doit pleurer ses péchés et adorer la croix, car ce même jour fut crucifié, et vendu pour trente deniers, Celui qui fut pur de péchés. Il vit les péchés dont le monde est entravé et sali, et à cause d’eux se fit homme. C’est vérité qu’il fut Dieu et homme, que la Vierge enfanta un fils conçu par le Saint-Esprit. Dieu en reçut notre sang et notre chair. Ainsi sa divinité fut recouverte de chair d’homme. Qui ainsi ne le cherchera, jamais en face ne le verra. Il est né de Dame la Vierge, et prit la forme et l’âme d’un homme, avec Sa sainte divinité. Et en tel jour, par vérité, fut mis en croix et sortit ses amis de l’Enfer. Cette mort fut très sainte qui sauva les vifs et les morts, en les faisant passer de mort à vie. Les mauvais juifs, dans leur haine (on devrait les tuer comme des chiens) firent leur mal et notre bien quand ils le mirent sur la croix. Ils se perdirent et nous sauvèrent. Tous ceux qui croient en Dieu doivent faire aujourd’hui pénitence, et aucun chrétien ne devrait porter d’armes, par champs ni chemins.

-D’où arrivez-vous maintenant? demanda Perceval.

-Sire, nous venons de tout près d’ici, où loge un saint ermite, dans cette forêt, où il ne vit que pour la gloire de Dieu, tant il est saint.

-Et là, seigneurs, que fîtes-vous? Que vouliez-vous? Que cherchiez-vous?

-Quoi, seigneur? dit une des dames. Nous lui avons demandé conseil pour nos péchés et nous nous sommes confessés, faisant ainsi le plus utile ouvrage que puissent faire des chrétiens pour aller vivre auprès de Dieu. »

Perceval, écoutant, pleura et il voulut aller parler au prudhomme.

« J’irais bien, leur dit-il, si je connaissais le chemin.

-Sire, pour qui veut y aller, qu’il suive ce chemin tout droit, par où nous sommes venus! Par le bois épais ou par les clairières, qu’il prenne garde aux rameaux que nous y avons disposés quand nous y allâmes. Nous y avons mis ces repères que nul ne s’égare en chemin. »

Ils ne se demandent rien de plus, et s’entre-recommandent à Dieu.

Perceval entre dans le chemin. Son coeur soupire parce qu’il se remémore ses péchés, et s’en repent de tout son coeur. Il traverse les bois en pleurant et il arrive à l’ermitage. Il met pied à terre, se désarme. Il attache son cheval à un charme, et il entre chez l’ermite. Il le trouve dans une petite chapelle, en compagnie d’un prêtre et d’un petit clerc, qui commençaient par vérité le plus haut service et le plus doux qui se puisse en la sainte Église.

pénitence de Parzival Aquarelle, 1884, par Edward Jakob von Steinle (1810-1886)Perceval se met à genoux dès qu’il entre dans la chapelle. Le saint homme l’appelle à lui, le voyant si humble. Il pleurait tant que ses larmes coulaient jusque sur son menton.

Perceval se sentait si coupable envers Dieu qu’il se prosterna au pied de l’ermite et à mains jointes il le pria le conseiller, car il en avait grand besoin.

Le saint homme lui dit de se confesser car il n’aurait aucun pardon s’il n’avouait et regrettait ses fautes.

« Sire, dit Perceval, depuis cinq ans, où que je sois, quoi que je fasse, j’ai oublié Dieu et ma foi, et je n’ai rien fait que le mal.

-Hé, bel ami, dit le prudhomme, dis-moi pourquoi tu fis ainsi, et prie Dieu qu’il ait merci de ton âme pécheresse.

-Sire, je fus un jour chez le Roi Pêcheur, et je vis la lance dont le fer saigne sans nulle cesse, et je n’ai rien cherché à savoir de cette goutte de sang qui coule de la pointe d’acier. Je n’ai pas mieux fait par la suite, et du Saint Vase que je vis, je ne sais qui en sont servis. Depuis, j’en ai eu tel dépit que j’en ai désiré mourir, oubliant Dieu. Je n’ai pas demandé pardon, et je n’ai rien fait que je sache, pour être pardonné.

-Hé, bel ami, lui dit l’ermite, dis-moi ton nom! »

Il lui dit: « Perceval, beau sire. »

Le prudhomme, à ce nom soupire, car il l’a reconnu. Il lui dit:

« Frère, ce qui t’a nui, c’est un péché que tu ignores. C’est la douleur que tu fis à ta mère au moment où tu l’as quittée. Elle en tomba, pâmée, à terre, à l’entrée du pont, devant sa porte, et c’est ainsi qu’elle mourut. C’est pour ce péché que tu fis que tu ne demandas rien, ni de la lance, ni du Graal. Il t’en est arrivé bien des mésaventures, et tu y fusses anéanti, si elle n’eût prié pour toi. Mais sa prière eut telle force que, pour elle, Dieu t’a gardé de la prison et de la mort. Ton péché t’a glacé la langue quand le fer que nul n’essuya saigna devant tes yeux. Ta raison ne s’éveilla pas et c’est par ta folie que tu ne pus savoir qui use de ce Graal. Celui qu’on en sert est mon frère; ma soeur et la sienne fut ta mère. Et sache que le Roi Pêcheur est le fils de ce roi qui se nourrit du Saint Graal. Pourtant ne crois pas qu’il y trouve brochet ni lamproie ni saumon, mais seulement de l’hostie qu’on lui apporte dans ce Graal. Cette hostie soutient et conforte sa vie, tant elle est sainte, et lui-même est tellement saint que rien ne le fait vivre, que cette hostie dans le Saint Graal. Voici douze ans qu’il vit ainsi, que de sa chambre il ne sortit, où tu vis entrer le Graal. Maintenant, je te donnerai pénitence pour ton péché.

-Bel oncle, ainsi je le veux, dit Perceval de tout son coeur. Si ma mère fut votre soeur, appelez-moi votre neveu, et je vous appellerai mon oncle, pour mieux vous en aimer.

-C’est vrai, beau neveu, mais écoute: si tu as pitié de ton âme, si tu as un vrai repentir, tu iras, pour ta pénitence, à l’église tous les matins, et avant toute autre chose. Ne l’oublie pour nulle raison: tu y gagneras. S’il y a un monastère, une chapelle, une paroisse où tu te trouves, vas-y dès que la cloche sonne, ou mieux, aussitôt ton réveil. Tu ne t’en repentiras jamais, et ton âme en sera plus forte. Si la messe est commencée, restes-y tant que le prêtre aura tout dit et tout chanté. Si tu fais cela de ton gré, ta valeur en augmentera, gagnant ensemble honneur et paradis. Aime Dieu, crois en Dieu et l’adore; prudhomme et prudefemme honore; lève-toi devant un prêtre. Ce sont des égards peu coûteux, mais Dieu les aime parce qu’ils viennent d’humilité. Si une fille t’appelle à l’aide, une veuve ou une orpheline, secours-la, il t’en ira mieux. C’est une aumône parfaite: aide-les et tu feras bien, et ne t’en relâche pour rien. Si tu veux être en grâce, comme tu le fus autrefois, je te dirai ce qu’il faut faire pour tes péchés. Dis-moi si tu le désires.

-Oui, sire, et bien volontiers!

-Je voudrais que tu restes pendant deux jours auprès de moi, et que tu prennes en pénitence la même nourriture que j’ai. »

Perceval accepte tout. Alors, l’ermite, en grand secret, lui apprend une certaine prière qu’il lui répète jusqu’à ce qu’il la sache, et cette prière contenait beaucoup des noms du Seigneur Dieu, parmi les plus puissants, et que nulle bouche humaine ne doit prononcer.

Quand la prière fut apprise, il lui interdit de redire ces noms à moins de grand péril. « Non, sire, je ne le ferai pas, dit Perceval. »

Il resta donc et il entendit la messe dans la joie de son coeur. Après la messe, il pleura ses péchés et il adora la Croix. Il se repentit sincèrement, et il fut ainsi dans la paix.

Il eut, cette nuit, à manger ce qu’il plut à l’ermite, mais rien plus que betteraves, cerfeuil, laitue et cresson, sinon du millet et du pain fait d’orge et d’avoine, et puis de l’eau de la fontaine. Mais son cheval eut bonne litière de paille et un plein bassin d’orge, bien établé dans une bonne écurie.

Perceval prit ici conscience de la Passion et de la Mort que Dieu souffrit ce vendredi, et il communia à Pâques fort pieusement.Parzival quitte le Château du Graal. Aquarelle, 1884, par Edward Jakob von Steinle (1810-1886)

Ici le conte ne parle plus de Perceval, mais maintenant rapporte l’histoire de Gauvain.

 

Tant chevaucha messire Gauvain quand il s’échappa de la tour où la commune l’avait assailli, qu’à la fin d’une matinée, il arriva près d’une redoute où poussait un gros chêne de bel ombrage. Un écu pendait à ce chêne, à côté d’une lance appuyée sur le tronc. Il s’en approche et voit sous les rameaux un petit palefroi de robe noire. Il s’en étonna car il n’est pas habituel de voir ensemble des armes et un cheval de dame. Si c’eût été un destrier, il eût pensé qu’un chevalier, errant par le pays pour acquérir honneur et prix, eût installé cette bastille.

Mais il voit que, dessous le chêne, était assise une jeune femme qui aurait été belle si elle eût été heureuse, mais elle s’arrachait les cheveux, ses doigts fourrageaient dans ses tresses et elle pleurait dans son malheur. Elle pleurait pour un chevalier qu’elle baisait éperdument sur les yeux, le front et la bouche.

Gauvain arrive. Il voit le chevalier blessé, dont le visage est entaillé, et porte une large plaie, comme un coup d’épée à la tête et, de deux endroits sur les flancs, coulaient des ruisselets de sang. Le chevalier s’était pâmé de la douleur de ses blessures, mais il reposait pour l’instant. Messire Gauvain ne savait pas, à première vue, s’il était mort ou vif.Gawain meets a wounded knight in this painting from Ludwig's castle of Neuschwanstein

Il demande à la demoiselle: « Que pensez-vous de ce chevalier que vous tenez? »

Elle répond: « Vous pouvez voir que ses blessures sont cruelles, car la moindre pourrait le tuer. »

Gauvain lui dit:

« Ma belle amie, éveillez-le-moi s’il vous plaît. Je veux lui demander des nouvelles de la contrée.

-Sire, plutôt que l’éveiller, je me laisserais écorcher vive! Jamais homme ne me fut si cher, et le sera tant que je vivrai! Je serais folle et méprisable, quand je le vois se reposer, si je faisais rien dont il pût se plaindre de moi.

-Ma foi donc, je l’éveillerai, dit monseigneur Gauvain. J’y tiens. »

Alors, il frappe le talon de sa lance contre son éperon, et le chevalier s’éveille sans colère, car l’éperon tinta si doucement qu’il n’en reçut aucun mal, bien au contraire, car il remercia et dit:

« Je vous donne cinq cents mercis pour m’avoir éveillé si doucement que je n’en ai pas souffert. Mais, pour vous-même, je vous prie de ne pas aller plus avant: ce serait faire une folie. Retournez, si vous m’en croyez.

-Et pourquoi m’en retournerais-je?

-Par ma foi, je vous le dirai si vous voulez bien m’écouter. Aucun chevalier n’en revient, qu’il aille par champs ou par voie: c’est la frontière de Galvoie que personne ne peut passer avec l’espoir d’en retourner. Nul n’en est encore revenu, excepté moi, mais si blessé, que je n’y survivrai pas jusqu’à la nuit. J’y rencontrai un chevalier preux et hardi, et fort, et fier. Je n’en vis jamais de plus vaillant, ni n’en combattis de plus terrible. Mieux vaudrait vous éloigner que dépasser ce fortin. Le retour en est trop douloureux.

-Ma foi, dit messire Gauvain, je ne viens pas pour m’en aller. On pourrait me le reprocher comme trop plate lâcheté. On n’entre pas dans une voie si l’on n’y va pas jusqu’au bout. J’irai tant que je sache et voie pourquoi l’on n’en peut revenir.

-Je vois bien que vous le ferez, dit le blessé. Vous irez parce que vous voulez accroître votre renommée et votre valeur. Mais, si vous n’en êtes pas gêné, je voudrais vous prier de revenir jusqu’ici, pour le cas où Dieu vous ferait cet honneur, que nul n’obtint encore et que je ne pense pas que nul puisse obtenir, pour aucune raison. Vous verrez en votre pitié si je serai mort ou vivant, et s’il m’en sera mieux ou pire. Si je suis mort, par charité, et pour la Sainte Trinité, je vous prie que vous preniez soin de cette jeune femme qui m’accompagne, qu’elle n’ait ni honte ni mésaise. Et pour que vous l’ayez à gré, sachez que Dieu ne fit et ne veut faire femme plus franche et débonnaire, plus courtoise et mieux élevée. Or je la vois épouvantée à cause de moi, et elle n’a pas tort de craindre ma mort prochaine. »

Messire Gauvain lui promet, s’il ne survient nul empêchement, ou prison ou autre embarras, qu’il s’en reviendra par le même chemin, et donnera à la pucelle le meilleur conseil qu’il pourra.

Il les laisse ainsi et il chevauche longuement par plaines et bois. Si bien qu’il vit un fort château que, d’une part, baignait un port plein de navires, et qui semblait presque aussi noble et riche que Pavie.

D’autre part étaient les vignobles et de grandes belles forêts, magnifiques et bien assises, avec le grand fleuve dessous, qui baignait tout le tour des murs et portait ses eaux dans la mer. Ainsi, le château et le bourg étaient entièrement fermés.

Monseigneur Gauvain est entré par le pont du château, et quand il fut sur le coteau, au plus élevé de l’esplanade, il voit sous un orme, en un pré, une demoiselle seulette qui, plus blanche que neige fraîche, mirait sa figure dans l’eau.

D’un diadème bordé d’orfroi, elle faisait une couronne. Messire Gauvain éperonne vers cette belle à grande allure, mais elle lui crie:

« Doucement! Doucement, sire, et posément, car votre course est plutôt folle! Il ne faut pas tant vous hâter, et galoper et tout gâter! Bien fol est qui pour rien s’emploie!

-Que le Seigneur Dieu vous bénisse, dit messire Gauvain. Or dites-moi, ma belle amie, ce que vous pensiez en criant « doucement! » sans savoir pourquoi?

-Si fait, chevalier, par ma foi! Je sais bien ce que vous vouliez.

-Et quoi, fait-il?

-C’était me prendre et m’emporter dans la campagne sur le col de votre cheval.

-Vous avez dit vrai, demoiselle!

-Je le savais, répondit-elle, mais maudit soit qui y pensa! Garde-toi d’espérer jamais que sur ton cheval tu m’emmènes! Je ne suis pas la fille vaine dont certains chevaliers s’amusent, les emportant sur l’encolure, quand ils vont en chevalerie! Tu ne m’y emporteras pas! Et cependant si tu l’oses, peut-être m’emmèneras-tu: si tu voulais prendre la peine d’aller chercher et m’amener mon palefroi qui est dans ce jardin, je te suivrais, jusqu’à ce qu’il t’advienne en ma compagnie une bien cruelle aventure de deuil, de honte et déchéance.

-Belle dame, y faudra-t-il plus que du courage, lui demanda-t-il?

-Non, vassal, je ne le crois pas.

-Hé, demoiselle, mon cheval, qui le gardera si j’y vais? Car il ne pourra pas traverser l’eau en passant par cette planchette.

-C’est vrai, chevalier. Donnez-le-moi. Allez à pied. Je garderai votre cheval, tant que je le pourrai tenir. Mais hâtez-vous de revenir car je serais bien empêtrée s’il ne se tenait pas en paix, ou si on l’enlevait par force, avant que vous ne reveniez.

-Vous avez raison, lui dit-il. Si on vous le prend soyez quitte, et s’il vous échappe, aussi bien: je ne vous en dirai jamais rien. »

Il lui donne son cheval en garde et il s’en va. Il emporte avec lui ses armes, au cas où quelqu’un au verger l’empêcherait d’emmener le palefroi, sans dispute et sans bataille.

Voici donc, la planche passée, qu’il trouve une foule amassée de gens qui le regardent anxieusement, et disent: « Que cent diables te brûlent, fille qui fait tant de malheurs! Que ton corps ait malaventure, toi qui n’aimas nul chevalier! Tu as fait trancher tant de têtes d’honnêtes gens que c’est grand deuil! Et toi chevalier qui veux emmener le cheval de la demoiselle, tu ne connais pas les souffrances qui te viendront si tu le touches de la main! Chevalier, pourquoi t’approcher? Vraiment, tu n’avancerais pas si tu savais quels outrages, quels maux, quelles souffrances te sont promises si tu l’emmènes! »

Ainsi lui parlent tous et toutes, pour l’effrayer et qu’il n’allât au cheval, et s’en retournât.

Il les entend et comprend bien, mais ne veut pas abandonner. Il avance et salue les gens, et toutes et tous lui répondent bien tristement, si bien qu’il semble qu’ils ressentent pour lui ensemble grande angoisse et grande détresse. Et messire Gauvain s’approche du palefroi et tend la main. Il veut le prendre par le frein, car ni frein ni selle n’y manque.

Un grand chevalier se tenait sous un olivier verdoyant et lui adresse la parole:

« Chevalier, c’est par vanité que tu viens à ce palefroi. D’y tendre et le toucher du doigt, il ne t’en viendra que l’orgueil. Pourtant je n’ai pas l’intention d’y contredire, ni de t’empêcher de le prendre si tu en as si grand désir. Mais je te presse de partir, pour que le dommage ne t’en vienne d’ailleurs.

-Pourtant, je ne le laisserai pas, dit monseigneur Gauvain, beau sire, car la pucelle qui se mire, sous l’orme, là-bas, m’y envoie. Si je ne le prenais pas, que serais-je ici venu faire? J’en serais humilié sur terre, comme vaincu, lâche et failli.

-C’est de quoi te viendra malheur, dit le grand chevalier, beau frère! Car, par Dieu, le Souverain Père à qui je veux rendre mon âme, aucun chevalier jamais fit ce que tu veux, toi, faire ici, à qui n’en arrivât malheur, car il eut la tête tranchée, et c’est le destin qui t’attend! Si je te mets ainsi en garde, je ne veux en rien te fâcher. Si tu y tiens, prends le cheval; rien n’en sera changé pour moi, ni pour la honte qui te guette si tu l’emmènes. Je ne puis t’approuver d’aller là où tu en perdras la tête. »

Ces paroles ne font pas céder messire Gauvain. Il fait, devant lui, passer la planche au palefroi, dont la tête était d’un côté noire, de l’autre blanche. Il passa la planche comme l’ayant déjà passée, très bien et très adroitement.

Puis messire Gauvain le prit par ses rênes faites de soie, et vint droitement jusqu’à l’orme où la pucelle se mirait. Elle avait quitté son manteau ainsi que son voile de tête pour admirer plus librement son visage et sa silhouette.

Messire Gauvain lui amène le palefroi avec sa selle, et lui dit:

« Venez çà, pucelle, pour que je vous aide à monter.

-Ne te permets pas de conter, lui dit-elle, par Dieu, à la Cour où tu vas, que tu m’aies eue entre tes bras! Si tu avais jamais touché, senti, palpé de ta main nue, quoi que ce soit qui fût sur moi, je m’en croirais déshonorée! J’aurais trop de honte, s’il était cru et raconté que tu eusses touché mon corps! J’aimerais mieux qu’on me tranchât à cet endroit, le cuir et la chair jusqu’à l’os, et je le dis! Tôt laissez-moi ce palefroi: je le monterai toute seule; ne te demande de m’aider. Que dieu me donne en ce jour, de te voir bien honteux comme je souhaite, avant la nuit. Promène-moi où tu voudras; mais ni mon corps ni mes habits ne toucheras-tu de plus près. Je te serai toujours après, jusqu’à ce que, de moi, t’advienne quelque dure déconvenue, très honteuse et très douloureuse. Je suis bien sûre, et tu n’y échapperas pas, de te faire maltraiter à mort. »

Messire Gauvain écoute ce que lui dit l’orgueilleuse demoiselle et ne lui répond rien, mais il lui donne son palefroi et elle lui laisse son cheval.

Monseigneur Gauvain se courbe pour ramasser son manteau par terre et le lui donner, mais la demoiselle le toise, violemment agressive et l’outrage honteusement. « Vassal, lui dit-elle, que t’importent mon manteau et ma guimpe? Par Dieu! De moitié, je ne suis pas si sotte que tu le crois! Je ne désire pas ton service: tes mains ne sont pas assez propres pour tenir mon manteau ni mon voile de tête. Qui te pousse à palper ces lignes qui touchent à mon corps, à ma bouche, à ma tête ou à mes cheveux? Que Dieu me garde d’avoir un jour besoin de tes services! »

La pucelle s’est mise à cheval, a pris son voile et s’est vêtue de son manteau, puis elle dit: « Chevalier, allez où vous voulez! Je vous suivrai par tous chemins, afin de goûter votre honte, dès aujourd’hui s’il plaît à Dieu. »

Et messire Gauvain se tait, et ne répond pas un seul mot. Tout penaud, il monte. Ils s’en vont. Il reprend, tout pensif, la route, vers le chêne où il a laissé la pucelle et le chevalier dont les plaies auraient eu besoin d’un médecin.

Or messire Gauvain savait mieux que personne guérir les plaies. Il voit dans une haie une herbe très efficace contre les douleurs de blessures, et il va la cueillir. L’ayant prise, il poursuit sa route jusqu’à retrouver la pucelle qui pleure toujours sous le chêne. Elle lui dit: « Beau sire, je crois bien que mon chevalier est mort car il ne m’entend plus. »

Sire Gauvain met pied à terre. Il trouve que le pouls du blessé est bon, que sa bouche et sa joue ne sont pas trop froides.

« Ce chevalier, demoiselle, est vivant, soyez-en certaine: il a bon pouls et bonne haleine, et ses plaies ne le tueront point. J’ai apporté une herbe dont il se trouvera bien, je crois, qui diminuera ses douleurs, aussitôt qu’il l’aura sentie. Il n’y a pas de meilleure herbe à panser les plaies. On dit même qu’elle a tant de force que la lierait-on sur l’écorce d’un très vieil arbre, mais non encore tout desséché, les racines en reprendraient vie, et l’arbre si sain deviendrait qu’il serait tôt couvert de feuillage et de fleurs. Votre ami ne craindra plus la mort dès que nous l’aurons pansé avec cette herbe bien liée. Mais j’aurais besoin d’un voile fin pour le bander convenablement.

-Je vous donnerai tout de suite celui que j’ai sur ma tête, dit la pucelle, gentiment; je n’en ai pas apporté d’autre. »

Elle a ôté son voile de tête qui est fin et blanc, et messire Gauvain le découpe comme il lui est utile. Et de cette herbe qu’il avait, il panse toutes les plaies avec l’aide de la jeune fille, et sa bonne volonté. Messire Gauvain s’applique jusqu’au premier soupir du chevalier qui se met à parler: « Dieu conserve celui qui me rend la parole, car j’ai eu grande peur de mourir sans confession! Les diables, en procession, étaient venus chercher mon âme! Je voudrais être confessé avant d’être mis dans la terre. Je sais qu’un prêtre est près d’ici. Si j’avais de quoi chevaucher, j’irais lui dire et raconter mes péchés en confession, et communierais. Confessé et communié, je n’aurais plus peur de mourir. Mais rendez-moi service, s’il ne vous ennuie pas: donnez-moi le mauvais cheval de cet écuyer qui vient au trot. »

Quand messire Gauvain l’entend, il se retourne et voit venir l’écuyer de mauvaise allure. Quelle allure? Je vais vous le dire: ses cheveux roux sont emmêlés, raides et hirsutes comme à porc-épic en colère. Ses sourcils sont de même sorte et lui couvrent tout le visage, et tout le nez jusqu’aux moustaches, qu’il porte longues et tordues. Il a sa bouche bien fendue, large barbe fourchue et crêpée. Court est son cou et sa poitrine est remontée d’une bosse.

Messire Gauvain marche vers lui, pour savoir s’il veut bien lui donner sa monture, mais avant dit au chevalier:

« Sire, que le Seigneur Dieu m’entende! Je ne sais pas qui est cet écuyer, mais si je le savais, j’aimerais mieux vous donner sept chevaux que ce méchant bidet qu’il monte!

-Sire, répond le chevalier, sachez aussi que cet homme ne recherche que votre malheur. »

Messire Gauvain aborde l’écuyer et lui demande où il va. L’autre, d’un ton méprisant lui répond: « Vassal, qu’as-tu besoin de savoir où je vais, et d’où je viens? Mais quelque chemin que tu suives, que ton corps ait cruel destin! »

Messire Gauvain lui paie aussitôt récompense de sa rudesse en le frappant à main ouverte avec son gantelet de fer, et si heureux de le frapper qu’il le renverse de sa selle.

L’écuyer cherche à se relever, mais il chancelle et retombe par sept fois ou davantage, en moins d’espace qu’on en couvrirait avec un moulinet de lance.

Enfin, quand il s’est raffermi sur ses jambes, il crie:

« Vassal! Vous m’avez frappé!

-Oui, dit Gauvain, je t’ai frappé, mais sans beaucoup t’endommager. Je suis mécontent toutefois de l’avoir fait. Mais, Dieu me voit, tu me parlais si sottement!

-Encore ne laisserai-je à dire la récompense que vous en aurez. Je perdrais la main et le bras à donner des coups comme vous faites! Vous n’en aurez point le pardon! »

Cependant qu’ils parlaient ainsi, le coeur qui s’était affaibli revint au chevalier blessé, qui dit à monseigneur Gauvain: « Laissez cet écuyer, beau sire! Jamais vous ne l’entendrez dire telle chose qui vous fasse honneur. Oui, laissez-le, vous serez sage et amenez-moi son cheval. Occupez-vous de cette demoiselle que vous voyez m’accompagner. Resanglez-lui son palefroi et l’aidez à se mettre en selle. Je ne veux plus rester ici. Je chevaucherai si je puis sur le roussin et chercherai où je pourrai me confesser, car je ne voudrais pas mourir sans recevoir l’extrême-onction: confession et communion. »

Alors, pendant que messire Gauvain prend le roussin et qu’il le donne au chevalier, celui-ci dont la vue s’éclaircit et revient, regarde son sauveur et il le reconnaît.

 

Messire Gauvain a pris la demoiselle et l’a assise sur le palefroi norvégien, comme noble et courtois doit faire. Mais, pendant qu’il l’y asseyait, le chevalier enfourche son destrier, le monte et commence à le faire sauter çà et là. Monseigneur Gauvain le regarde qui galope sur l’esplanade. Il s’en étonne, puis en rit, et, tout en riant, il lui dit: « Sire chevalier, par ma foi, vous faites folie, je le vois, à faire sauter mon cheval! Descendez et rendez-le-moi, car vous en pourriez aggraver vos plaies et les faire crever. »

L’autre répond:

« Gauvain, tais-toi! Prends le bidet, tu feras bien, car tu as perdu ton cheval. C’est à mon gré qu’il a sauté, et je l’emmène comme à moi.

-Que dis-tu? Je viens pour ton bien, et tu me ferais du mal! Ne me prends pas mon cheval, ce serait une trahison!

-Gauvain! au prix d’une telle faute, et quoi qu’il m’en doive advenir, je voudrais t’arracher le coeur de ton ventre avec mes deux mains!

-Or j’entends, répondit Gauvain, un proverbe que l’on répète et qui dit: « Pour ton aide, on te tranche le cou! » Mais j’aimerais savoir pourquoi tu voudrais m’arracher le coeur, tout en me volant mon cheval. Je ne t’ai jamais fait de mal, ni ne t’en ai fait de ma vie. Je ne t’ai jamais rencontré, c’est pourquoi je ne pense pas t’avoir jamais nui.

-Si fait, Gauvain! Tu m’as connu dans un lieu où tu fis ma honte! Ne te souvient-il de celui à qui tu fis un tel supplice que de l’obliger malgré lui à manger avec les chiens pendant un mois, les mains liées derrière le dos? Tu as fait alors la sottise dont la honte revient sur toi.

-Serais-tu ce Gréoréas qui efforça une pucelle et en fit son plaisir? Pourtant tu savais bien qu’au royaume du roi Arthur, les pucelles sont protégées. Le roi leur donne son secours: il les garde et il les assure. Je ne peux ni penser ni croire que tu me haïsses pour cette rigueur, et que tu m’en demandes vengeance. J’ai agi par loyale justice, qui est établie et respectée par toute la terre du roi.

-Gauvain! Tu m’as appliqué ta justice, il m’en souvient bien! Et maintenant, qu’il te convienne de souffrir ce que je voudrai. Ne pouvant actuellement davantage, je t’emmène ton Gringalet. Remplace-le par le bidet que tu montais quand tu as frappé l’écuyer. Tu n’en auras pas d’autre échange. »

Alors, Gréoréas le laisse et va rejoindre son amie qui s’éloignait à belle allure, et il la suit au grand galop.

Or la mauvaise fille a ri au nez de Gauvain et lui dit: « Vassal! vassal! Qu’allez-vous faire? À présent, on peut dire de vous que le roi des sots n’est pas mort! Certes! C’est bel amusement que vous suivre, Dieu me regarde! Vers quelque endroit que vous tourniez, bien volontiers je vous suivrai! Je voudrais que ce mauvais cheval que vous avez volé à son écuyer, au lieu de cheval fût jument, pour qu’il vous en vienne plus de honte! »

Cependant sire Gauvain monte sur le roussin sec et stupide, puisqu’il ne peut faire autrement.

L’animal est fort laide bête, grêle encolure et grosse tête, les oreilles longues et pendantes; la vieillesse lui allonge les dents, tant que la bouche reste ouverte de la distance d’un bon doigt.

Les yeux sont troubles et obscurs, les pieds croûteux, les flancs calleux, tout déchirés par l’éperon. La bête a le corps maigre et long, croupe osseuse, échine tordue. Les rênes et la têtière du frein sont faites d’une ficelle. La selle n’a pas de couverture, et depuis longtemps n’est pas neuve. Gauvain trouve les étriers si faibles et si courts qu’il n’ose même pas s’y appuyer.

« Ah, certes! Tout est bien, s’écrie la demoiselle exaspérante! Je serai contente et joyeuse d’aller partout où vous voudrez. C’est pour moi chose raisonnable que vous suivre bien volontiers, huit jours, ou quinze tout entiers, ou trois semaines ou un mois! Vous êtes fort bien équipé; vous chevauchez un bon cheval, et paraissez beau cavalier, propre à conduire une pucelle. Tout d’abord, que je me réjouisse à vous contempler malheureux! Allons! pressez votre cheval! Éperonnez! Éprouvez-le! Et surtout restez sans émoi s’il est impétueux et rapide! Je vous suis, comme c’est convenu, et je ne vous quitterai pas tant que la honte vous couvrira, et véritablement vous en aurez! »

Il lui répond:

« Ma douce amie, vous parlez comme il vous plaît, mais il ne convient guère à une jeune femme d’être blessante et injurieuse si elle a dépassé dix ans. Elle doit être, bien enseignée et courtoise et bien élevée, si elle est capable de bien comprendre.

-Comment! Prétendez-vous m’apprendre, chevalier de malheur? Je ne veux pas de vos leçons. Allez toujours et taisez-vous! Je vous vois tout aussi à l’aise que je l’espérais. »

Ainsi, se taisant tous les deux, ils chevauchèrent jusqu’au soir. Il va et elle le suit toujours. Il ne sait comment se servir de son bidet dont il ne tire trot ni galop quoi qu’il en fasse. Qu’il le veuille ou non c’est le pas. S’il la frappe de l’éperon, la bête l’emmène sur les pierres et le secoue si péniblement qu’il préfère n’aller qu’au pas, quoi qu’il en soit.

Ainsi chevauche le roussin par les grandes forêts désertes, puis on arrive en terrain plat, près d’une rivière profonde, et si large que nulle fronde, nul mangonneau, nulle pierrière n’eût lancé outre la rivière ni trait d’arbalète ni plomb.

De l’autre côté de l’eau s’élève un beau château de majestueuse ordonnance, et d’apparence forte et riche.Sir Galahad wounding Sir Gawain in a tournament

Pour ne pas mentir, ce château est muré si fortement sur sa falaise que jamais telle forteresse ne frappa les yeux des vivants. Dans ce château, un grand palais est bâti sur le rocher brut, et tout construit de marbre gris. Il offre bien cinq cents fenêtres ouvertes, qui sont toutes garnies de dames et de demoiselles, en train de regarder devant leurs yeux les prés et les vergers fleuris. Beaucoup d’entre elles sont vêtues de soie sergée, de bliauts de belles couleurs, et des étoffes de soie qui les vêtent, plusieurs sont brodées d’or.

Ainsi se tiennent aux fenêtres les demoiselles. En les regardant du dehors, on voit leurs chevelures brillantes et leurs corps depuis la ceinture et plus haut.

Celle qui menait messire Gauvain, la plus méchante fille du monde, vient à la rivière tout droit. Elle s’arrête, elle descend du petit palefroi pommelé, et vient au rivage jusqu’à une nef enchaînée à une grosse pierre et cadenassée d’une clé. Sur le rocher était la clé de quoi la nef était fixée, et il y avait un aviron dans le bateau.

La demoiselle s’est embarquée, le coeur empli de trahison, elle attire son palefroi comme elle l’a fait maintes fois.

« Vassal, dit-elle, descendez, et embarquez-vous avec moi, sans oublier votre roussin qui est plus maigre qu’un poussin. Vous détacherez ce chaland. Si vous ne passez la rivière, on devra vous enterrer, ou vous jeter à l’eau.

-Vraiment, demoiselle, pourquoi?

-Si vous voyiez venir ce chevalier que j’aperçois, vous vous enfuiriez vite! »

Alors messire Gauvain tourne les yeux, et voit venir un chevalier parmi la lande, fort bien armé, et il demande:

« Amie, dit-il, ne vous déplaise, dites-moi qui chevauche ainsi mon bon cheval que m’a volé le faux traître que j’ai guéri ce matin de ses blessures?

-Je te le dirai, par saint Martin! dit la pucelle avec gaieté! Mais sache bien en vérité que je ne te le dirais pas si c’était à ton avantage. Mais au contraire je suis sûre qu’il vient pour ta mésaventure. Je ne te cacherai donc pas que c’est le neveu de Gréoréas. Il l’a envoyé après toi, et je vais te dire pourquoi puisque tu me l’as demandé: son oncle lui a commandé de te suivre et de te tuer, et de lui apporter ta tête. Je t’encourage donc à descendre, à moins que tu ne veuilles mourir. Entre vite avec moi et sauve ta tête!

-Certes, je ne m’en irai pas, demoiselle, mais je l’attendrai.

-Eh bien! Je ne t’en empêcherai pas, dit la pucelle, et je m’en tais. Quelles belles charges et quels beaux chocs feras-tu devant ces pucelles qui t’admirent, gentes et belles, appuyées sur leurs balcons! Comme ces lieux sont embellis quand tant de beautés vous contemplent! Frappez! Elles seront contentes. Vous avez un fort beau cheval, et vous semblez bien chevalier qui doit combattre contre un autre!

-Quoi qu’il m’en doive coûter je ne fuirai pas, mais j’irai pour le rencontrer, car si je pouvais lui reprendre mon cheval, j’en serais joyeux. »

Alors il tourne la tête de son roussin devers la lande, car son assaillant éperonne son coursier sur le sable de la plage.

Messire Gauvain l’attend. Il s’appuie sur ses étriers mais si fortement qu’il a cassé celui de gauche. Il déchausse son étrier droit et attend ainsi l’adversaire. Car son roussin ne bouge pas: à force l’éperonnerait-il sans qu’il le fasse remuer.

« Hélas, être si mal à l’aise sur cette bête, quand j’aurais tant besoin de toute mon adresse contre ce chevalier! »

Le chevalier lance à toute allure son cheval qui ne boite pas, et il frappe Gauvain de sa lance, si fortement qu’elle ploie et se casse près du fer qui reste dans le bouclier. Mais monseigneur Gauvain l’atteint au sommet de l’écu, qu’il enfonce tant qu’il le traverse, avec le haubert tout au plein, et qu’il l’abat sur le sablon. En même temps, il tend la main et retient son cheval, puis saute en selle!

L’aventure lui paraît belle. Il a tant de joie dans son coeur, que jamais, de toute sa vie, il ne fut si joyeux de rien.

Il revient à la pucelle qui s’était embarquée, mais il ne la retrouve pas, ni elle ni son bateau. Et il est tout désappointé qu’elle soit ainsi disparue, sans savoir ce qu’est devenue.

 

Comme il pensait à la jeune femme, il voit venir un bateau, monté par un nautonier, qui arrivait du château. Cet homme, quand il fut au port, lui dit: « Sire, je vous apporte le salut de ces demoiselles; et en même temps elles vous demandent de ne pas retenir mon bien. Rendez-le-moi donc, s’il vous plaît. »

Gauvain répond:

« Que Dieu te bénisse! et en même temps la compagnie de ces demoiselles! Je ne te ferai jamais perdre ce que tu me réclameras avec justice. Je ne veux pas te faire tort, mais quel bien me demandes-tu?

-Sire, vous avez abattu devant moi un chevalier de qui le cheval me revient. Vous me rendrez ce destrier si vous ne voulez pas me nuire.

-Ami, ce bien-là, dit Gauvain, me serait trop pénible à rendre, car je devrais aller à pied.

-Hélas, chevalier! Désormais, ces demoiselles que vous voyez vont vous tenir pour déloyal. En conservant ce qui m’appartient, vous vous conduisez mal! Jamais n’advint ni ne fut dit qu’en cet endroit un chevalier fut abattu dessous mes yeux dont je n’ai eu le cheval. Eh, du moins, sinon le cheval, délivrez-moi le cavalier. »

Alors, messire Gauvain lui dit:

« Ami, prenez sans contredit le cavalier. Je vous le donne.

-Sire, ce don n’en est pas un, dit le nautonier, par ma foi! Et vous-même, à ce que je crois, auriez fort à faire à le prendre pourvu qu’il veuille se défendre! Mais, si telle est votre valeur, allez le prendre et donnez-le-moi. Vous serez quitte de mon cheval.

-Ami, si je mets pied à terre, puis-je en confiance vous laisser mon cheval en garde?

-Oui, répond-il, assurément! Je vous le garderai loyalement et vous le rendrai volontiers. De ma vie, je ne vous nuirai, soyez-en sûr.

-Et moi, dit Gauvain, je te crois sur ta promesse et sur ta foi. »

Alors il descend de son cheval et le lui donne. Le nautonier le prend et dit qu’il le gardera de bonne foi.

Messire Gauvain s’en va, l’épée en main, vers le blessé qui n’a pas envie de nouvelles blessures. Il a une telle plaie au flanc qu’il en a perdu bien du sang, et messire Gauvain s’approche.

« Sire, je ne puis vous cacher, fait le pauvre tout effrayé, que je suis durement blessé. J’en ai saigné plus d’un septier et je n’en veux pas davantage. Je me mets en votre merci!

-Alors, relevez-vous d’ici! »

L’autre se relève avec peine, et messire Gauvain l’emmène au nautonier qui lui rend grâces.

Gauvain demande au nautonier s’il sait quelque chose de la jeune femme qui est arrivée avec lui, et s’il peut dire où elle est allée.

Il lui répond: « Peu vous importe cette fille, et où qu’elle puisse aller. D’abord elle n’est pas pucelle, mais elle est pire que Satan! Ici même elle a fait trancher la tête de maints chevaliers. Si vous voulez m’en croire, vous vous logerez aujourd’hui à tel hôtel comme le mien. Ce ne serait pas votre bien que de rester sur ce rivage car c’est une terre sauvage où se passent des choses étranges.

-Ami, si tel est votre avis, je me range à votre conseil, quoi qu’il en puisse m’arriver! »

Il suit le nautonier qui lui a rendu son cheval; ils s’embarquent et nagent vers l’autre rive.

La maison du nautonier était au bord de l’eau, et telle qu’un comte eût pu y descendre et s’y trouver bien. Le nautonier y accueille son hôte et son prisonnier. Il leur fait fête comme il peut.

Messire Gauvain y fut servi de tout ce qui convient à prudhomme: des pluviers, faisans et perdrix lui sont offerts ainsi que des venaisons. Et les vins étaient forts et clairs, blancs et rouges, nouveaux et vieux.

Le nautonier était joyeux, de son prisonnier et de son hôte. Quand ils eurent mangé, on leur ôta la table et ils se lavèrent les mains.

Toute la nuit, messire Gauvain eut bon logis et son hôte à sa dévotion et fut enchanté du service de cet homme qui lui plut.

Le lendemain, dès qu’il put voir que le jour était apparu, il se leva comme il avait accoutumé de le faire; et le nautonier aussi se leva pour lui faire plaisir, et ils allèrent s’appuyer tous les deux à la fenêtre d’une tourelle.

Messire Gauvain admirait la contrée; il vit les forêts et les plaines, et le château sur sa falaise. « Hôte, dit-il, ne vous déplaise, laissez-moi vous le demander: qui est seigneur de cette terre et de ce château que voici? »

L’hôte répondit aussitôt:

« Sire, je ne sais!

-Vous ne savez! Ce que vous dites est surprenant. Vous êtes sergent de ce château, avec des rentes importantes, et vous ne savez pas qui est votre seigneur!

-Vraiment, dit-il, je puis vous affirmer que je ne le sais pas et ne le sus jamais.

-Bel hôte, alors dites-moi qui défend le château et le garde?

-Sire, il est très bien gardé. Cinq cents arcs ou arbalètes sont toujours prêts à tirer. Si quelqu’un tentait l’escalade, ces armes ne cesseraient pas de tirer et elles n’en seraient jamais lasses, car elles sont installées dans ce but. Je peux vous dire que nous avons une reine, très haute dame, riche et sage, et de très noble famille. Cette reine avec ses trésors (elle est riche d’argent et d’or) vint demeurer dans ce pays, et y a bâti ce fort manoir que vous voyez. Elle amena une dame qu’elle aime beaucoup, qui est reine comme elle, et qu’elle appelle sa fille. Cette dame a aussi une fille qui n’abaisse pas sa famille et ne lui cause aucune honte car je ne crois pas qu’il en existe de plus belle et mieux élevée. La grande salle est garantie par art et par enchantement dont je vais vous entretenir s’il vous plaît que je vous le dise. Un clerc savant d’astronomie que la reine y amena, a installé dans ce palais de si merveilleuses machines que jamais vous n’en vîtes de pareilles. Nul chevalier n’y peut entrer, et y rester sain et vivant plus de temps qu’il n’en faut pour galoper une lieue, s’il est cupide ou s’il a tel vilain défaut comme tromperie et lésine. Ni lâche ni traître n’y dure, et non plus félon ni parjure. Ils y meurent soudainement sans pouvoir retenir leur vie. Nous avons beaucoup d’écuyers rassemblés de divers pays, qui servent ici au métier d’armes, et j’en compte plus de cinq cents. Les uns sont barbus, d’autres glabres. Cent n’ont ni barbe ni moustaches, cent autres peignent leurs barbes, cent les rasent une fois la semaine. Ils sont cent plus blancs que laine, et cent seulement grisonnants. Nous avons des dames âgées qui n’ont ni maris ni seigneurs. Elles furent chassées par injustice de leurs terres et de leurs honneurs, parce que leurs maris sont morts. Et nous avons des orphelines qui suivent les deux reines, lesquelles les tiennent à grand honneur. Tous ceux qui vont et viennent dans le palais s’attendent à un grand miracle qui n’adviendra sûrement pas. Ils espèrent l’arrivée d’un chevalier qui les protégera, qui remettra les dames dans leurs honneurs, donnera des maris aux filles et chevalerie aux écuyers. Mais la mer se prendrait en glace plutôt qu’un chevalier entre au palais qui serait tel qu’on l’exige: beau et sage et sans convoitise, preu et hardi, franc et loyal, sans vilenie ni aucun mal. Si tel il nous en arrivait, il pourrait tenir ce château, il rendrait aux dames leurs terres, éteindrait de mortelles guerres. Les jeunes filles il marierait, et les garçons adouberait. Il éteindrait sans rémission les enchantements du palais. »

Ces paroles plaisent à monseigneur Gauvain.

« Hôte, dit-il, descendons! Faites-moi rendre mes armes et mon cheval: je ne veux plus attendre pour y aller.

-Sire, où iriez-vous? Restez chez moi, Dieu vous protège! aujourd’hui et demain, et davantage.

-Hôte, ce ne sera pas une heure! Que votre maison soit bénie! mais je veux aller (que Dieu m’aide!) voir ces pucelles dans le fort, et les merveilles que vous dites.

-Taisez-vous sire! S’il plaît à Dieu, vous ne ferez pas cette folie. Croyez-moi, restez avec nous!

-Taisez-vous, hôte! Vous me prenez pour lâche et poltron! Et maintenant, que Dieu m’oublie si je cherche un nouveau conseil!

-Ma foi, sire, je me tairai, car ce serait perdre ma peine. Puisqu’il vous plaît tant, vous irez, quoique je m’en afflige. C’est moi qui vous y conduirai, car nul autre guide, sachez-le, ne vous vaudrait mieux que moi. Sire, je voudrais un don de vous.

-Hôte, quel don? Puis-je savoir?

-Vous me l’avez déjà promis.

-Bel hôte, à votre volonté je ferai, mais que je n’y aie pas de honte! »

Il commande que l’on sorte son cheval de l’écurie, tout équipé pour chevaucher. Il réclame en même temps ses armes qui sont aussitôt apportées. Il s’arme et monte et prend la voie. Le nautonier rassemble ses rênes et monte sur son palefroi pour le conduite de bonne foi, là où il le mène contre son gré.

Ils arrivent au pied du perron du palais. Il y avait là un homme n’ayant qu’une jambe, assis tout seul sur un fagot de joncs. Il avait une jambe d’argent, ou bien d’un métal argenté, liée de bandes serties d’or et de pierres précieuses. Le mutilé tenait un petit couteau dont il taillait un bâton de frêne.

Il ne leur dit pas un mot quand ils passèrent devant lui, et ils ne lui adressèrent pas la parole. Le nautonier dit à part à monseigneur Gauvain:

« Sire, que dites-vous de cet infirme?

-Ma foi, dit sire Gauvain, son échasse n’est pas de bois blanc, mais elle est belle à mon avis.

-Par Dieu, reprend le nautonier, cet homme est riche de grandes et belles rentes. Mais si je ne vous avais tenu compagnie, vous auriez entendu des mots qui vous auraient fort irrité. »

Ainsi passent-ils tous les deux et ils arrivent au palais dont l’entrée était très haute, et les portes riches et belles. Même les gonds et les charnières étaient d’or fin, nous disent les histoires! L’une des portes était d’ivoire, bien ciselé sur sa surface; l’autre porte de bois d’ébène, de la même façon ornée. Chacune bien enluminée d’or et de pierres précieuses. Le pavé du palais était de diverses couleurs: vert, rouge, bleu et violet, bien ajusté et bien poli. Au milieu de la salle, un lit, dont aucun endroit n’est de bois, mais rien moins que tout or, excepté seulement les cordes qui étaient faites en argent. De ce lit (je ne fais de fable), à chaque entrecroisement des cordes était pendue une clochette. Sur ce lit était étendue une courtepointe de soie, et chacun des piliers du lit portait une escarboucle qui rendait plus de clarté que quatre cierges bien épris. Les pieds du lit étaient en forme de chiens qui grimaçaient bizarrement. Ces chiens cachaient quatre roulettes si mobiles et rapides que d’un seul doigt on promenait le lit d’un bout à l’autre de la pièce, si peu qu’on le poussât.

Tel fut ce lit, dont je dis la vérité. Jamais pareil n’en fut fait ni n’en sera jamais fait pour roi ni comte. Il était au milieu de la salle.

Du palais (je veux qu’on me croie) rien n’y fut bâti de tuffeau, mais les murs en étaient de marbre. Le plafond était une verrière si claire qu’en regardant bien, on voyait à travers ce verre tous ceux qui entraient au palais, et dès qu’ils en passaient la porte.

Les murs étaient peints de couleurs les plus chères et les meilleures que l’on sache broyer et faire. Mais je ne peux pas tout dire ni dépeindre toutes ces merveilles.

Le palais avait cent fenêtres ouvertes, et quatre cents autres fermées.

Très assuré, messire Gauvain allait partout, regardait tout, en haut, en bas et çà et là.

Quand il eut partout regardé, il appela le nautonier, et dit:

« Bel hôte, je ne vois nulle raison ici pourquoi je dois redouter ce palais, au point de n’y pas entrer. Qu’en dites-vous? Qu’entendiez-vous pour me défendre si fort même d’y venir voir? Je tiens à m’asseoir sur ce lit et m’y reposer un petit. Jamais je n’en vis d’aussi riche!

-Que Dieu, beau sire, vous en garde! N’en approchez pas, s’il vous plaît, car vous mourriez de la pire mort dont jamais chevalier mourût!

-Hôte, que ferai-je donc?

-Quoi? Sire, je vous le dirai, puisque je vous vois disposé à prendre garde à votre vie. Quand vous avez décidé de venir ici, je vous demandai un don, à mon hôtel, mais vous ne sûtes pas lequel. Or le don que je vous demande, c’est de rejoindre votre terre. Et vous direz à vos amis et aux gens de votre pays, que vous avez vu un palais si magnifique qu’il n’en est aucun pareil que vous sachiez, ni vous ni d’autres.

-Je dirai donc que Dieu me hait, et que je suis déshonoré! Toutefois, mon hôte, il me semble que vous le dites pour mon bien. Mais je n’abandonnerai pas, et j’irai m’asseoir sur ce lit, et je verrai les demoiselles qui s’étaient hier appuyées aux fenêtres. Je vous le jure! »

Celui qui recule pour mieux frapper répond:

« Vous n’en verrez pas une, de ces pucelles que vous dites! Allez-vous-en comme vous êtes, car vous êtes venu pour rien! Pour voir ces dames à votre aise, aucun effort n’y suffira. Mais elles, elles vous verront bien au travers de cette verrière, les jeunes filles et les reines, et les dames (que Dieu me garde!) qui sont logées de l’autre part!

-Ma foi, dit messire Gauvain, si je vois pas les pucelles, au moins m’assoirai-je sur le lit! Car vous ne me ferez pas croire qu’on ait fabriqué un tel lit pour que personne ne s’y couche, ou gentilhomme ou noble dame. Par mon âme, je vais m’y mettre, quoi qu’il m’en puisse advenir! »

Puisqu’il ne peut le retenir, le nautonier se tait, mais il ne veut pas rester là pour le voir s’asseoir sur le lit. Il va s’en aller et lui dit: « Sire, je suis fort malheureux de votre mort, car jamais un chevalier ne s’assit sur ce lit pour en sortir vivant, car c’est le Lit de la Merveille, où nul ne dort ni ne sommeille, ni ne s’y repose et s’assied car jamais vif ne s’en relève. Je trouve qu’il est grand dommage que vous y laissiez votre vie, sans profit, rachat ni rançon. Puisque, par amour ni raison, je ne puis vous en préserver, Dieu prenne votre âme en pitié! Mais mon coeur ne pourrait souffrir que je vous regarde mourir. »

Le nautonier sort du palais, et messire Gauvain vient s’asseoir sur le lit, armé comme il est, avec son écu au collet.

Dès qu’il se fut assis, les cordes firent un grand bruit: toutes les clochettes sonnèrent, à travers le palais tonnèrent! Aussitôt, les fenêtres s’ouvrent et les merveilles se découvrent! Et les enchantements paraissent! Par les fenêtres s’éjectèrent carreaux d’arbalètes et flèches, dont plus de sept cents vinrent frapper messire Gauvain sur son bouclier. Il ne savait qui le frappait. Car l’enchantement était tel que personne ne pouvait voir de quel endroit venait le tir ni où se cachaient les archers.

On comprend facilement le fracas que fit la détente des arbalètes et des arcs! Messire Gauvain à cette heure eût voulu se trouver ailleurs, dût-il en débourser mille marcs!

Soudain les fenêtres se refermèrent d’elles-mêmes. Messire Gauvain se mit à retirer les flèches qui s’étaient fichées sur son écu, et dont plusieurs l’avaient blessé en plusieurs endroits d’où le sang s’épanchait. Mais, avant qu’il les eût ôtées, il soutint un autre combat. L’un des pieds du lit heurta une porte qui s’ouvrit, et un lion affamé, fort et cruel, grand et terrible, sauta d’un coup et attaqua Gauvain, avec une rage de colère. Il enfonça ses griffes dans le bouclier comme s’il eût été de la cire, et pesa tant que Gauvain dut s’agenouiller. Pourtant, il se dégagea et tira son épée du fourreau et il frappa si fort qu’il coupa la tête du lion et les deux pattes prises dans son bouclier!

Il a grand plaisir à voir les pieds rester pendus par leurs griffes à son écu, dont l’un pendait par le dedans et l’autre par-dehors. Il souffle alors et retourne s’asseoir sur le lit. Son hôte, qui était revenu sur ses pas, par inquiétude, est plein de joie de le revoir ainsi et il le félicite: « Sire, je proclame que vous n’avez eu peur de rien. Ôtez maintenant votre armure car les enchantements du palais sont épuisés à tout jamais à cause de vous! Ici (que Dieu soit adoré!), vous serez servi, honoré par les jeunes et par les vieux! »

Des écuyers viennent en foule, tous habillés de manteaux courts. Ils se mettent à genoux et disent:

« Beau, cher et doux seigneur! Nous vous présentons nos services, comme celui que nous avons tant attendu et désiré!

-Et je suis resté trop longtemps à votre gré, je vois! »

Ils commencent à le désarmer, et d’autres vont établer son cheval qui était resté dehors.

Or, pendant qu’ils le désarmaient, entra dans la salle une jeune fille belle et avenante. Ses cheveux étaient cerclés d’or, et ils étaient dorés autant que l’or et davantage. Son visage était blanc et la nature l’enluminait d’une couleur vermeille et pure. Belle et bien faite, longue et droite, on la voyait fine et adroite.

Des jeunes filles la suivaient, presque aussi belles et gracieuses, et un jeune garçon, tout seul, tenait par le col une robe, et cotte et surcot et manteau.

Ce manteau était doublé d’une zibeline plus noire que mûre, et l’étoffe était d’écarlate rouge vermeille.

Messire Gauvain s’émerveille des demoiselles qu’il voit venir et il ne peut se retenir de se mettre debout pour elles, disant: « Soyez les bienvenues! »

La première demoiselle s’incline alors et dit: « Ma Dame la reine, beau et cher seigneur, vous salue. Elle commande ses serviteurs de vous tenir pour leur seigneur, et de vous donner leurs services. Je viens vous présenter le mien, la toute première et sans feinte. Toutes ces jeunes filles qui m’accompagnent vous tiennent pour leur seigneur depuis bien longtemps désiré. Elles sont heureuses de voir en vous le meilleur de tous les prudhommes. Sire, j’ai fini, et nous voici toutes prêtes à vous servir. »

Elles sont agenouillées toutes, et se sont inclinées vers lui, comme celles qui se destinent à le servir et l’honorer. Il les fait vite relever et les prie de s’asseoir; il est plein de joie à les voir, parce qu’elles sont jolies, qu’elles font de lui leur seigneur et leur prince. Jamais il ne fut si heureux que de cet honneur fait par Dieu.

Messire Gawain Departeth from the Castle - The High History of the Holy Graal as translated from the Old French by Sebastian Evans. 1903La même jeune fille s’avance pour lui dire: « Ma Dame vous envoie de quoi vous vêtir avant qu’elle vous voie. Prenez cette robe car elle pense, comme femme pleine de bon sens, que vous avez eu grand travail, grande peine et grande chaleur. Mettez la robe et l’essayez pour voir si elle est à votre mesure. Après le chaud il n’est que sage de se garder du froid qui trouble le sang et le gèle. Pour cela, ma Dame la reine choisit une robe d’hermine qui vous garantira du froid. Quand on tremble après avoir eu chaud, le sang se coagule et caille comme l’eau qui se prend en glace. »

Et messire Gauvain répond, comme le plus courtois du monde:

« Que le Seigneur en qui nul bien ne manque sauve ma Dame la reine, et vous aussi, la bien parlante et la courtoise et l’avenante! Je crois que ma Dame est très sage quand si courtois est son message! Elle sait ce dont a besoin le cavalier, et lui convient, quand elle m’envoie de sa grâce cette riche robe à vêtir. Remerciez-la de ma part.

-Je vous le promets volontiers, lui dit-elle. Maintenant habillez-vous bien, et vous pourrez aller voir notre pays par les fenêtres; ou bien, s’il vous plaît de monter en notre tour, vous admirerez les plaines, les forêts et les rivières, jusqu’à mon retour près de vous. »

Alors, la jeune fille s’en va et messire Gauvain s’habille de la robe qu’il trouve riche, en agrafant son col d’une broche qui pend à l’encolure.

Il lui prend l’envie d’aller voir le paysage du haut de la tour.

Il monte avec le nautonier par l’escalier à vis sous voûte, et ils arrivent au sommet. Ils voient le pays d’alentour, plus beau qu’on ne pourrait le dire. Là messire Gauvain admire la rivière et le plat pays, les grandes forêts giboyeuses. Il regarde son hôte et dit:

« Hôte, par Dieu, comme il me plaira d’être ici, d’aller chasser, tirer à l’arc par ces forêts que nous voyons.

-Sire, répond le nautonier, sur ce sujet, mieux vaut se taire, car il est dit et répété que celui que Dieu aimerait assez pour le faire acclamer ici maître, seigneur et défenseur, ne pourrait sortir des murs, soit à tort soit à raison. Par conséquent, ne parlez pas d’aller chasser ou de tirer, car ici est votre séjour dont vous ne sortirez nul jour.

-Hôte, dit Gauvain, taisez-vous! Vous me mettriez hors de sens en me répétant vos paroles! Sachez bien que je ne pourrais vivre jusqu’à sept jours ici, et non plus que cent quarante ans, si je n’en pouvais pas sortir chaque fois que je le voudrais. »

Il descend et rentre au palais. Tout en colère et tout pensif, il reste assis dessus le lit, la figue triste et peinée. Et la jeune fille revient, qui lui avait déjà parlé.

Gauvain la voit et il se lève devant elle, comme s’il était furieux, et c’est ainsi qu’il la salue. Elle voit bien qu’il a changé de parole et de contenance. Elle s’aperçoit qu’il est fâché, mais elle feint de ne pas le voir.

Elle dit: « Sire, quand il vous plaira, ma Dame viendra vous saluer. Votre repas est apprêté. Vous mangerez quand vous voudrez, ici, où vous êtes, ou là-haut. »

Messire Gauvain lui répond: « Belle, je n’ai pas envie de manger. Je me vois en sotte aventure. À manger, je n’aurais de joie, à moins qu’il ne me vienne des nouvelles dont j’aurais sujet de me réjouir. J’en aurais grand besoin! »

La demoiselle s’en retourne, émue. La reine l’appelle auprès d’elle et lui demande ce qu’elle a.

« Belle nièce, dit-elle, comment avez-vous trouvé le bon seigneur que Dieu nous accorde?

-Ah, ma Dame! Reine honorée! De deuil je suis morte, écoeurée! De ce bon et noble seigneur, on ne peut tirer un seul mot qui ne soit de grande colère! Je ne sais pas pourquoi et il ne m’a rien dit, parce que je n’ai pas osé le lui demander. Ce que je peux vous dire de lui, c’est qu’à l’abord, aujourd’hui, je le trouvai si gracieux, si disert et si joyeux, qu’on ne pouvait se rassasier de l’écouter parler et contempler sa joie. Et puis, il est d’autre manière. On croirait qu’il voudrait mourir et qu’il n’est rien qui ne l’ennuie.

-Nièce, ne soyez pas si triste car bientôt reviendra sa paix, en même temps qu’il me verra. Il n’aura jamais tant de colère qu’il ne l’oublie et ne la remplace par la joie. »

La reine s’est alors levée et elle est venue au palais. Elle est accompagnée de l’autre reine, à qui il plaît bien d’y aller, et elles emmènent avec elles deux cent cinquante demoiselles et au moins autant de garçons.

Quand Gauvain voit venir la reine, qui tenait l’autre par la main, son coeur (souvent le coeur devine!) lui dit que c’est là cette reine dont il a entendu parler. Et c’était bien à deviner, à ce qu’elle eût des tresses blanches qui lui descendent sur les hanches. Elle était vêtue d’une étoffe de soie blanche à fleurs d’or, finement tissée.

Messire Gauvain s’empresse vers elle et la salue.

Elle lui dit:

« Sire, je suis dame après vous de ce palais. Je vous en laisse seigneurie car vous l’avez bien méritée. Dites-moi: n’êtes-vous pas de la maison du roi Arthur?

-Dame, oui vraiment.

-Êtes-vous, je voudrais savoir, parmi les chevaliers du guet qui, dit-on, font maintes prouesses?

-Dame, non.

-Je vous en crois. Mais seriez-vous, dites-le-moi, compagnon de la Table Ronde, parmi les plus prisés du monde?

-Dame, dit-il, je n’oserais dire que je sois des plus prisés. Je ne me crois pas des meilleurs, mais ne suis pas non plus des pires. »

Elle lui répond:

« Beau sire, nobles propos vous entends dire, que vous vous refusez le prix du mieux et le blâme du pis. Mais parlez-nous du roi Loth. Combien eut-il de fils de sa femme?

-Dame, quatre.

-Nommez-les-moi.

-Dame, Gauvain qui fut l’aîné; le deuxième fut Engrevain; Gaheriés et Gueréhés, tels sont les noms des deux derniers. »

Alors, la reine lui redit:

« Sire! Que le Seigneur Dieu m’aide! Tels sont bien leurs noms, ce me semble, mais plût à Dieu que tous ensemble ils fussent ici avec nous! Mais, dites-moi, connaissez-vous le roi Urien?

-Dame, oui.

-Et n’a-t-il à la Cour nul fils?

-Dame, deux de grand renom. L’un d’eux s’appelle Yvain, le courtois, le bien éduqué. Chaque jour, je suis plus heureux quand j’ai pu le voir le matin. Si calme et si vaillant est-il! Et l’autre aussi s’appelle Yvain, mais n’est pas son frère germain, c’est pourquoi on l’appelle l’Avoutre. Il démonte tous les chevaliers qui se mesurent avec lui. Ils sont à la Cour tous les deux, très vaillants, loyaux et courtois.

-Beau sire, fait-elle, et le roi Arthur, comment se porte-t-il?

-Dame, mieux qu’il ne fut jamais, plus sain, plus agile et plus fort.

-Ma foi, il n’était pas tordu, étant enfant, le roi Arthur! S’il a cent ans, il n’a pas plus, et ne peut avoir davantage. Mais je voudrais encore savoir de vous, s’il ne vous ennuie pas, comment se maintient la reine?

-Vraiment, Dame, elle est si courtoise, elle est si belle et si sage, que Dieu ne fit aucun pays où l’on trouve aussi gente femme! Depuis que Dieu a formé la première femme de la côte d’Adam, nulle ne fut plus renommée! Elle le mérite. Elle éduque les petits enfants tout aussi bien qu’un savant maître. En effet, ma Dame la reine enseigne et apprend à chacun. D’elle descendent tous les biens. Tout vient d’elle, tout y prend vie. Personne ne la quitte découragé. Elle sait ce que chacun vaut, et ce qu’elle peut pour chacun, et de quelle façon lui plaire. Nul homme ne fait honneur ou bien qu’il ne l’ait appris de ma dame, et nul, si malheureux soit-il, qui la quitte avec sa colère.

-Comme vous, sire, en me quittant.

-Dame, dit-il, je vous en crois, car avant que je ne vous voie, tout me venait indifférent, tant j’avais de colère et de peine. Mais à présent je suis heureux, plus que je pourrai jamais l’être.

-Sire, par Dieu qui me fit naître, lui dit la reine aux cheveux blancs, encore doubleront vos plaisirs et croîtra votre joie qui ne vous manquera jamais. Et puisque à présent, vous voilà joyeux, et que votre repas est prêt, vous mangerez quand vous voudrez, en quelque lieu qui vous plaira. S’il vous plaît, ce sera là-haut, ou ici s’il vous agrée davantage.

-Dame, je ne veux pas changer ce palais pour aucune chambre, car on m’a dit que jamais chevalier n’y mangea ni ne s’assit.

-Non, sire, et qui s’en sortit, ni qui vivant y demeura, le temps d’un galop d’une lieue, ou même d’une demi-lieue.

-Dame, j’y mangerai donc si vous me le permettez.

-Je vous l’accorde volontiers. Vous serez donc le chevalier qui premier y mangea jamais. »

La reine s’en alla alors, et laissa, de ses demoiselles, deux cent cinquante des plus belles qui mangèrent avec Gauvain. Elles le servirent et l’amusèrent à son plaisir.

Les écuyers servirent aussi joyeusement ce repas. Plusieurs d’entre eux étaient tout blancs, d’autres grisonnaient, d’autres non. Plusieurs n’avaient ni barbes ni moustaches, et de ceux-ci, deux furent à genoux devant leur sire, l’un qui taillait les aliments, et l’autre qui servait à boire.

Messire Gauvain avait fait asseoir son hôte auprès de lui.

Le repas ne fut pas court; il dura plus que l’un des jours d’alentour de la Trinité. La nuit était dehors laide et obscure, mais beaucoup de torches furent brûlées avant la fin de ce repas. En mangeant on parla beaucoup et l’on dansa force rondes et caroles.

Enfin, las de se trémousser pour leur seigneur très aimé, après manger ils se couchèrent.

 

Gauvain voulut dormir aussi et se coucha au Lit de la Merveille. Une pucelle lui passa un oreiller sous son oreille, qui lui fit faire un bon sommeil.

Le lendemain, à son réveil, on lui fit apprêter une robe d’hermine et de soie.

Le nautonier vint au matin, le fit lever et s’habiller et se laver les mains. À son lever fut Clarissan, la sage, la belle et la vaillante, la prudente en bonnes paroles, qui, ensuite se présenta dans la chambre de la reine, son aïeule. Elle lui posa cette question:

« Nièce, par la foi qui m’est due, votre sire est-il réveillé?

-Oui, Dame, il y a longtemps.

-Et où est-il, ma douce nièce?

-Dame, il alla dans la tourelle. Je ne sais s’il en est descendu.

-Nièce, je veux y aller le voir, et s’il plaît à Dieu aujourd’hui, il n’aura que bonheur et joie. »

À l’instant, la reine se dresse, désirant voir le chevalier, et elle le retrouva là-haut à la fenêtre d’une tour.

Il regardait une jeune femme et un chevalier tout armé qui allaient là-bas, dans le pré.

Il voit que de l’autre côté, les deux reines étaient ensemble. Elles ont vu Gauvain et son hôte à deux fenêtres plus loin.

« Sire, bien soyez-vous levé! Que ce jour vous soit profitable et joyeux, font les deux reines, par le don du glorieux Père qui de sa fille fit sa mère!

-Grande joie, Dames, vous donne-t-il, qui envoya son Fils sur terre, pour exalter la chrétienté! Mais, si vous le voulez bien, venez jusqu’à cette fenêtre, et vous me direz qui peut être la demoiselle qui vient là, accompagnée d’un chevalier qui porte un écu à quartier?

-Je vous répondrai sans retard, dit la reine qui le regarde. C’est celle (que le diable la brûle!) qui vint avec vous hier soir. Mais ne vous occupez pas d’elle: elle est trop méchante et vilaine! Du chevalier qu’elle accompagne, ne vous occupez pas non plus! Il est, sachez-le sans erreur, courageux comme les meilleurs. Sa bataille n’est pas un jeu. Il a mis à mort sous nos yeux maints chevaliers sur ce rivage.

-Dame, dit-il, je veux aller à la demoiselle parler. Je vous en demande congé.

-Sire, à Dieu ne plaise que je vous laisse aller à votre malheur. La demoiselle est malfaisante, qu’elle aille seule à sa besogne! S’il plaît à Dieu, vous ne sortirez pas du palais pour une telle bonne à rien! Vous ne devriez jamais sortir des murs si vous ne voulez notre tort.

-Hélas! Ô reine débonnaire! À ce coup, vous m’effrayez fort! Je me tiendrai pour mal payé si je ne puis jamais sortir! Qu’il ne plaise à Dieu que j’y sois aussi longuement prisonnier.

-Ma Dame, fait le nautonier, laissez-le faire ce qu’il veut: si vous le serrez malgré lui, il pourrait mourir de chagrin.

-Je le laisserai donc sortir, dit la reine, mais à condition que, si Dieu le garde de mourir, il nous reviendra cette nuit.

-Dame, dit-il, soyez tranquille, je reviendrai si je le peux. Pourtant, je vous demande une grâce: ordonnez, s’il vous plaît, que mon nom ne me soit demandé avant sept jours, s’il ne vous fâche.

-Sire, puisque ainsi vous convient, je le souffrirai, dit la reine, pour ne mériter votre haine. C’eût été la première chose que je vous eusse demandée, si vous ne l’eussiez défendu, que de connaître votre nom. »

Gauvain descendit de la tourelle et les valets s’empressèrent à lui rendre ses armes pour garantir son corps. Ils ont fait sortir son cheval de l’écurie, et il y monte tout armé. Il s’en est allé jusqu’au port, accompagné du nautonier. Ils ont embarqué tous les deux. Les rameurs quittent cette rive, et rament pour que l’autre arrive.

Et messire Gauvain débarque.

Illustrations de Clara Elsene Peck

Clara Elsene (Ixelles) Peck (Avril 18, 1883 – Février 1968) est une illustratrice américaine et peintre reconnue …

L’ éventail de son travail est assez large, de magazines féminins populaires aux livres pour enfants, d’ouvrages de fiction à un travail plus commercial pour des produits comme le savon Ivory … Elle a aussi produit des bandes dessinées et des tableaux d’aquarelle… . Clara Peck a travaillé pendant «l’âge d’or de l’illustration américaine » (1880-1930). Elle est contemporaine d’illustartrices comme Jessie Willcox Smith , Elizabeth Shippen Vert et Violet Oakley .

Clara Peck a résidé dans une colonie d’artistes dans le New Jersey avec son mari, l’artiste John Scott Williams.

Elle a notamment illustré: Shakespeare’s Sweetheart (1905), A Lady of King Arthur’s Court (1907), and In the Border Country (1909).

A Lady of King Arthur’s Court

by Sara Hawks Sterling
Published by George W. Jacobs & Co ~ 1907

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -4/10-

Ce même soir, le roi, la reine et les barons font grande fête à Perceval qu’ils conduisent à Carlion. la vie de Cour au château du cycle du Graal, Parsifal, par Ferdinand Piloty (1786-1844), le château de Neuschwanstein, Füssen.Toute la nuit c’est fête, encore le lendemain. Puis, le troisième jour, devant eux voient venir une pucelle allant sur une mule jaune, tenant en sa main droite, deux tresses noires sur le dos. Jamais vit-on être aussi laid, même en enfer! Jamais vit-on métal si terne que cette couleur de son cou ou de ses mains. Mais autre chose était bien pire: ses deux yeux n’étaient que deux trous, pas plus gros que des yeux de rats. Son nez était un nez de chat, ses lèvres d’âne ou bien de boeuf, ses dents jaunes comme jaune d’oeuf. Sa barbe était celle d’un bouc. Sa poitrine toute bossue, son échine toute tordue. Reins et épaules très bien faits pour mener le bal! Une autre bosse dans le dos, jambes tordues comme verge d’osier très convenables aussi pour la danse.

La pucelle pousse sa mule jusque devant le roi Arthur. Avait-on jamais vu déjà pareille fille en cour du roi? Elle le salue et les barons tous ensemble sauf Perceval et, sans descendre de sa mule, elle lui dit: « Ah, Perceval, si Fortune a cheveux devant, elle est bien chauve par-derrière! Qu’il soit maudit qui te salue ou qui te souhaite quelque bien! Fortune tu n’as su saisir quand elle passa près de toi! Chez le Roi Pêcheur tu entras et tu vis la lance qui saigne. C’eût été pour toi telle peine d’ouvrir la bouche, sortir un son, que non, tu n’as pu demander pourquoi cette goutte de sang qui coule du bout de la lance. Le Graal tu l’as vu, mais jamais à quiconque tu ne demandas quel riche homme on en servait. Qui voit le temps si beau, si clair, si favorable et attend plus beau ciel encore, il faut le plaindre! C’est pour toi que je dis cela. Ce fut ton cas. C’était temps et lieu de parler. Tu restas muet. Nul loisir ne t’a manqué. Ton silence nous fut un malheur. Il fallait poser la question: le Roi Pêcheur à triste vie eût été guéri de sa plaie; posséderait en paix sa terre dont plus jamais il ne tiendra même un lambeau. Sais-tu bien ce qu’il en sera? Les femmes perdront leurs maris, les terres seront dévastées, et les pucelles sans secours ne pourront plus qu’être orphelines et maint chevalier mourra. Tous ces maux-là viendront de toi. »

Puis elle se tourne vers le roi: « Je m’en vais, ne vous en déplaise. Mon logis est bien loin d’ici. Avez-vous jamais ouï parler du Château Orgueilleux? En ce lieu je serai ce soir. On y trouve les chevaliers les plus choisis, cinq cents et plus. Et il n’en est aucun parmi qui n’ait avec lui son amie, très nobles dames courtoises et belles. Et sachez que nul ne s’y rend sans y trouver joute ou bataille. Qui veut faire chevalerie y aille donc! Il y trouvera son dessein. Mais s’il veut remporter le prix dessus tous autres chevaliers je connais la pièce de terre où il pourra le conquérir s’il se montre assez hardi. C’est sur la colline en un lieu que domine Montesclaire. En ce château est assiégée une demoiselle. Celui qui, en levant le siège, délivrera la demoiselle en trouvera suprême honneur. Et plus encore celui à qui Dieu accordera la victoire pourra sans crainte ceindre l’épée qui possède étranges attaches. »paul-evelyn-parsifal-parzival-prays-for-guidance

Ayant parlé comme elle voulait, la demoiselle se tait et part, sans plus rien faire ni dire. D’un bond maître Gauvain se dresse et c’est bien haut que devant tous, annonce qu’il va secourir la pucelle ainsi assiégée. Gifflès, fils de Do, proclame bientôt à son tour que, Dieu aidant, il s’en ira devant le Château Orgueilleux.

« J’irai sur le Mont Douloureux, dit Kahedin, sans m’arrêter auparavant. »

Mais Perceval parle autrement. Aussi longtemps qu’il le faudra deux nuits de suite ne couchera en même hôtel, ni n’entendra parler d’un pas hasardeux qu’il ne tente de le franchir. Qu’il ne trouve chevalier, ni un ni deux, qu’il n’aille le provoquer. Nulle peine il n’épargnera jusqu’à ce temps qu’il sache enfin quel homme se nourrit du Graal; quelle est cette lance qui saigne et sache aussi pourquoi elle saigne.

Dyce William. Departure Quest for the Holy Grail

Cinquante chevaliers se lèvent et tous se jurent l’un à l’autre que jamais joute ou aventure ne connaîtront qu’ils ne courent pour s’y jeter, même dans la plus ténébreuse et la plus noire des contrées.

Parlaient ainsi, quand tout à coup ils voient entrer Guingambrésil, un écu d’or à bande d’azur à son bras. Vers le roi tout droit il s’en va, le connaissant et le salue. Mais Gauvain il ne salue point et il le traite de félon et pour un combat il l’appelle, seul à seul: « Gauvain, tu as tué mon père. Tu l’as attaqué sans le défier. À toi le blâme et déshonneur! Traître tu es! Ta trahison tu en répondras devant moi. Que tous les barons sachent ici que jamais je n’en ai menti! »

Tout honteux, Gauvain s’est levé. D’un coup se dresse auprès de lui Engrevain l’Orgueilleux, son frère, disant, le tirant par le bras: « Beau sire, pour l’amour de Dieu, ne laissez pas honnir votre lignage! Vraiment je saurai vous défendre de cette insulte qu’on vous fait, oui, je le jure! »Sir Gauvain jure de servir les dames par William Dyce

Gauvain arrête ses paroles: « Nul homme ne me défendra, sire, si ce n’est moi! Je suis le seul qu’il ait nommé. Si je me sentais fautif pour le moindre dommage envers lui, sitôt je lui demanderais la paix et je lui offrirais tel prix que mes amis comme les siens jugeraient juste. Celui-là a parlé sans frein et je suis prêt à me défendre par les armes en ce lieu ou en tel autre qu’il voudra. Voici mon gage. »

Alors Guingambrésil s’écrie qu’après quarante jours de délai il saura bien lui faire avouer sa très vilaine trahison devant le roi d’Escavalon.

Mais Gauvain s’engage aussitôt: « Sans nul retard je te suivrai en ce lieu-là que tu me nommes, et nous saurons bien reconnaître de quel côté sera le droit! »

Guingambrésil s’est éloigné et Gauvain s’apprête à partir. Qui a bon écu, bonne lance, bon heaume et vaillante épée les lui offre, mais il ne veut rien emporter qui lui vienne des mains d’un autre. Avec lui vont un écuyer, sept destriers. Il prend deux écus. À peine a-t-il quitté la cour qu’on l’y regrette amèrement. Les gens se frappent la poitrine, s’arrachent les cheveux, se griffent le visage. Il n’y a dame si sensée qui devant tous les gens ne laisse éclater sa douleur. Ils sont maints et maintes à pleurer.

Et messire Gauvain s’en va. Maintenant je vous conterai ses aventures.

frise épée 10

C’est sur la lande qu’il rencontre une troupe de chevaliers et derrière eux un écuyer, tout seul, l’écu au cou menant par la bride un cheval d’Espagne.

Il l’appelle:

« Écuyer, dis-moi qui sont ces gens qui passent?

-Sire ce sont ceux de Mélian de Lis, chevalier vaillant et hardi.

-Es-tu à lui?

-Non, sire. Mon seigneur, tout aussi vaillant se nomme Traé d’Anet.

-Par ma foi, je l’ai bien connu! Où va-t-il? Ne me cache rien!

-Sire, il s’en va à un tournoi où Mélian de Lis doit jouter contre Thibaut de Tintagel. Je souhaite que vous y alliez combattre avec ceux du château contre les autres chevaliers.

-Dieu! dit monseigneur Gauvain, Mélian de Lis ne fut-il pas nourri dans la maison de Thibaut?

-Oui, sire, que Dieu me sauve! Le père de Mélian aimait sire Thibaut de bonne amitié et de si bonne foi qu’étendu sur son lit de mort, il lui recommanda son fils. Le seigneur Thibaut le garda et le nourrit aussi chèrement qu’il put, si bien que Mélian pria et requit d’amour la fille aînée de son hôte, mais elle lui répondit que jamais elle ne lui donnerait son amour tant qu’il resterait écuyer. Or il en avait tel désir qu’il fut bientôt fait chevalier, et il revint à sa prière. « Non sera, en nulle manière, répondit-elle, par ma foi, tant que vous n’aurez devant moi tant fait d’armes et tant jouté que mon coeur vous aura coûté. Car les choses qu’on a pour rien ne sont si douces ni si bien que celles dont la quête est chère. Prenez un tournoi à mon père si vous voulez avoir ma main, car je veux sans faute savoir si ma foi sera bien logée quand je vous l’aurai accordée. » Le tournoi fut pris et il l’eut, ainsi qu’elle l’avait voulu, car l’amour a si grand empire sur ceux qu’il tient et qu’il inspire, qu’ils n’oseraient rien refuser de ce qui leur est ordonné. Sire, je crois que vous feriez bien d’aider contre eux ceux du château, car ils en auraient grand besoin.

-Frère, dit Gauvain au valet, suis ton maître, tu feras bien, et garde pour toi ton discours. »

L’écuyer s’en va et messire Gauvain se dirige vers Tintagel, ne pouvant passer par ailleurs.

Thibaut avait fait rassembler tous ses parents et ses cousins. Il a mandé tous ses voisins, et tous y sont bientôt venus, grands, petits, jeunes et chenus. Sire Thibaut n’a pas trouvé d’accord en son conseil privé pour jouter contre son seigneur, car chacun d’eux avait trop peur qu’il les fît ensuite détruire.

Il a fait murer et enclore toutes les entrées de son château, et chaque porte fut murée de pierre dure et de mortier, qu’il n’y faille d’autre portier. Sauf une petite poterne, mais plus solide que le verre, qu’il a laissée libre. Elle était faite pour durer, de cuivre renforcé de fers. Elle en contient autant qu’en pourrait porter une charrette. Sire Gauvain va vers la porte, son bagage derrière lui. Il lui fallait passer par là ou bien retourner en arrière, sans autre chemin ni charriée, jusqu’à sept grandes lieues de là. Il voit que la porte est fermée. Il entre en un pré, sous la tour, qui était clos de palissades. Il va s’installer sous un chêne où il a pendu ses écus. Les gens le voient du château, dont beaucoup étaient mécontents que le tournoi fût constamment repoussé. Il y avait là un vieux vavasseur, conseiller redouté et sage, riche de terre et de lignage; jamais rien de ce qu’il disait, quel qu’en fût enfin le succès, n’était tenu en doute.

Il a considéré les arrivants qu’on lui montre de loin quand ils entrent dans le pré clos, et il va parler à Thibaut.

Il lui dit: « Sire, Dieu me sauve! Je suis bien sûr d’avoir vu là des chevaliers du roi Arthur, dans ces chevaliers qui nous viennent. Deux bons guerriers font du travail, plus que d’autres dans un tournoi, et je propose, selon moi, que nous engagions dès maintenant l’épreuve de ce tournoiement. Vous avez de bons chevaliers, de bons sergents, de bons archers. Ceux-ci leur tueront leurs chevaux, quand ils viendront, comme je le crois, tournoyer devant cette porte. Mais si leur orgueil les y porte, c’est nous qui en aurons le gain, et eux la peine et le malheur. »

Par ce conseil qu’il lui donna, Thibaut ordonna à ses gens de s’armer et de sortir sur les lices, sitôt armés. Les chevaliers en ont grande joie, les écuyers courent aux armes et mettent la selle aux chevaux. Les dames et les demoiselles vont s’asseoir dans le haut des tours pour assister à la bataille. Elles voient l’équipage de messire Gauvain dans le pré au-dessous. Elles croient d’abord qu’il y a deux chevaliers, puisque deux boucliers étaient pendus à l’arbre, et elles sont contentes de pouvoir regarder ces chevaliers s’armer devant elles.

Elles devisaient, et plusieurs, parmi, se disaient: « Dieu! Doux Seigneur! Ce chevalier a des harnais, des destriers, autant qu’il suffirait pour deux, et il n’a pas de compagnon! Que fera-t-il de deux écus? Aucun chevalier ne fut vu qui portât deux écus ensemble! » Et grande merveille leur semble de ce chevalier qui est seul avec des boucliers pour deux.

Pendant que ces dames parlaient, tous les chevaliers s’assemblaient. La fille aînée de sire Thibaut qui fit prendre cette rencontre, est montée à la tour, en même temps que sa soeur cadette qui s’habillait si gentiment qu’on l’appelait communément la Pucelle aux Manches Petites, tant ses manches gainaient ses bras. Et avec les filles du sire, sont montées toutes les dames du château. Voici que le tournoi s’assemble devant le château maintenant, et nul n’y est si avenant que Mélian de Lis. Témoin sa fiancée qui dit aux dames auprès d’elle: « Dames, nul n’est plus beau parmi ces chevaliers qui joutent, que le sire Mélian de Lis. Pourquoi mentirais-je? J’éprouve joie et délices à voir un si beau cavalier! Voyez comme il est bien en selle! Comme il porte son écu et sa lance! Qui donc montre plus d’élégance? »

Mais sa soeur, assise à côté, lui dit qu’il y avait plus beau, ce qui la fit mettre en colère. Elle se lève pour la frapper, mais les dames s’interposent et l’empêchent de la toucher, dont s’accroît encore sa fureur. Le tournoi maintenant commence. Il y est brisé maintes lances, et maint coup d’épée assené, et maint chevalier démonté. Mais sachez qu’il en coûte cher d’attaquer Mélian de Lis! Personne ne dure devant sa lance. Nul qui ne soit désarçonné! Et quand enfin sa lance éclate, qu’à grands coups d’épée il se batte! C’est le meilleur des combattants, qu’ils soient de l’un ou l’autre camp. Son amie en a si grande joie qu’elle ne peut la garder pour soi. Elle dit: « Dames, voyez merveilles! Vous n’en vîtes jamais de pareilles ni n’en entendîtes parler! Voici le meilleur gentilhomme que vous puissiez voir de vos yeux! Il est le plus beau et fait mieux que tous ceux qui sont au tournoi! »

Mais sa petite soeur répond: « Je vois qui, possible, est meilleur que lui. »

La grande soeur revient contre elle, et dit, bouillante de colère: « Vous, gamine, êtes trop hardie qui, pour votre malheur, osez critiquer la personne que je proclame belle et bonne! Payez-vous-en par cette gifle, et parlez mieux une autre fois! »

Elle a tant frappé que ses doigts se sont marqués sur le visage. Les dames qui sont là blâment la soeur aînée et se détournent d’elle, puis se remettent à jaser de monseigneur Gauvain. « Dieu! dit une des demoiselles, ce chevalier, là, sous ce charme, à quoi muse-t-il qu’il ne s’arme? » Une autre dame plus futée leur dit: « Il a juré la paix! » Et une autre redit après: « C’est un marchand! Ne croyez pas qu’il entende rien aux tournois. Il mène des chevaux à vendre!

-C’est un changeur, dit une quatrième! Il ne désire que vendre aux pauvres chevaliers sa marchandise. Ne croyez pas que je vous mente: ses malles sont pleines de monnaies et de vaisselle d’argent.

-Vraiment, c’est mal parler et vous avez grand tort, dit la petite. Croyez-vous qu’un marchand transporterait une aussi grosse lance que la sienne? Certes, vous me feriez mourir à dire vos diableries! Foi que je dois au Saint-Esprit, il a mieux l’air d’un tournoyeur que d’un marchand ou d’un changeur, et il semble bien chevalier. »

Mais les dames, toutes ensemble, lui disent: « Parce qu’il vous semble bon chevalier, ne l’est-il pas? Il fait tout pour y ressembler, pour plus facilement voler harnais et bourses et péages! Mais c’est un fou qui se croit sage, car à ce coup il sera pris, en voleur atteint et surpris en pillage vilain et fol, et il mourra, la corde au col. »

Messire Gauvain clairement entend l’insulte, et il comprend ce que là-haut on dit de lui, et il en a honte et ennui. Mais il pense (et il a raison!) qu’on l’appelle de trahison, que pour s’en défendre il faut qu’il y aille, car s’il n’était à la bataille, ainsi qu’il en est convenu, il serait pour couard reconnu et son lignage méprisé. Et comme il peut bien redouter d’y être pris ou bien blessé, il doit s’abstenir du tournoi. Il en a pourtant grande envie, car il voit aller ce tournoi, et prendre force et intérêt. Mélian de Lis réclame de grosses lances pour frapper, toute la journée jusqu’au soir. Le jeu se fait devant la porte. Qui fait une prise l’emporte, là où elle est en sûreté.

Les dames, en ce moment, s’amusent à voir un valet chauve qui tenait un bout de lance et qui portait une têtière autour du col, débris qu’il glanait pour revendre. Or l’une d’elles à l’esprit fol, va l’interpellant et lui dit: « Sire écuyer, Dieu m’aide, qui allez comme fol décoiffé, et qui, dans la foule, happez ces fers de lances, ces têtières, et ces débris, et ces croupières, vous faites un pauvre métier dont vous aurez petit loyer; alors que je vois près de vous, en ce pré-là qui est sous nous, un trésor sans garde ou défense! À son profit, fol qui ne pense quand il a beau jeu de le faire. Vous avez le plus débonnaire chevalier qui fût jamais né, et même vous lui plumeriez les moustaches qu’il ne bougerait pas. Dédaignez vos petits profits et prenez-lui, vous ferez bien, tous ses chevaux et tout son bien. Personne ne vous en empêchera. »

Le valet entre dans le pré et caresse l’un des chevaux avec un bout de hampe et dit:

« Vassal! Êtes-vous en bonne santé que vous restiez à regarder, et ne fassiez rien du tout, ni trouer l’écu, ni briser de lances?

-Qu’as-tu à dire et que t’importe que je reste ici sans bouger? Peut-être que tu le sauras, mais non par moi, qui n’ai rien à te dire. Retire-toi et va ta route faire ta besogne! »

Le valet maintenant détale. Nulle alors dans la tour n’ose parler de rien qui le blessât…

Voici que le tournoi s’arrête. Bien des chevaliers sont blessés, et beaucoup de chevaux sont tués. Ceux du dehors en ont le prix, mais ceux du château, le profit. Ils se séparent mais conviennent de recommencer le lendemain à tournoyer sur le terrain. On se quitte pour la nuit, et tous ceux qui étaient sortis du château le matin y rentrèrent.

Monseigneur Gauvain y alla et y entra en même temps que la troupe. Il rencontra le vavasseur devant la porte: c’était celui qui avait donné au seigneur Thibaut le conseil de commencer le tournoi. Il pria Gauvain de loger volontiers chez lui.

« Sire, dit-il, en mon hôtel est préparé votre séjour; veuillez l’accepter s’il vous plaît, car vous ne trouveriez pas d’abri si vous alliez plus avant. Restez chez moi, je vous en prie.

-J’accepte et je vous en remercie, dit monseigneur Gauvain, beau sire. J’ai entendu, ce jour, trop médire de moi. »

Le vavasseur l’emmène à sa maison en parlant de choses et d’autres. Il lui demande par quelle obligation il n’avait pas jouté ce jour, et porté les armes au tournoi, et Gauvain lui a dit pourquoi: on l’appelle de trahison et il ne veut pas risquer prison, ni blessure qui l’empêcherait d’être à ce rendez-vous. Il en mériterait un blâme pour lui et pour tous ses amis, s’il ne se présentait pas à la bataille pour l’heure convenue. Le vavasseur l’approuve et lui dit qu’il avait bien agi en délaissant le tournoi pour cette cause. Ils s’en vont jusqu’à la maison où ils descendent de leurs chevaux.

Cependant, les gens du château le dénoncent très durement et tiennent un grand parlement pour que leur seigneur l’envoie prendre. Et la fille aînée y travaille comme elle peut et comme elle sait, contre cette soeur qu’elle hait. « Sire, dit-elle à son père, je sais bien qu’aujourd’hui vous ne perdez rien, mais peut-être avez-vous gagné un peu plus que vous le croyez, et je vais vous dire comment. Il vous suffira seulement de commander qu’on aille prendre cet homme. Il n’osera point le défendre, celui qui l’a fait entrer dans la ville. C’est un homme de tromperie: il voyage avec écus et lances, et avec des chevaux de main, afin d’éviter les péages en passant pour un chevalier. Ainsi passe-t-il en franchise, lui-même avec sa marchandise. Donnez-lui belle récompense. Il est chez Garin, fils de Berthe, qui l’a logé en son hôtel. J’ai vu qu’il l’emmenait par là, tout à l’instant, quand il passa. »

C’est ainsi qu’elle s’efforçait pour faire à Gauvain grande honte. Thibaut prend son cheval et monte pour y aller voir par lui-même, et va tout droit à la maison où l’on avait logé Gauvain.

Quand la petite fille voit de quoi va s’occuper son père, elle sort par une porte derrière, en se cachant qu’on ne la voie, et elle court en droite voie jusqu’à l’hôtel où est Gauvain. Chez le fils de Berthe, Garin, il était deux filles très belles. Quand apprennent ces demoiselles que leur petite dame est là, elles l’accueillent à belle joie, et de bon coeur, et sans feintise. Chacune par la main l’a prise, et elles l’emmènent en riant, ses yeux et sa bouche baisant. Or Garin remonte à cheval (il n’était ni pauvre ni ladre), emmenant son fils avec lui. Les voilà qui vont tous les deux à la cour comme d’habitude, quand ils voulaient parler à leur seigneur. Ils le rencontrent sur le chemin, et le vavasseur le salue et lui demande où il s’en va. Le seigneur lui répond qu’il va se réjouir justement chez lui.

« Ma foi, je n’en suis pas fâché, dit Garin, ni mécontent. Justement, vous y pourrez voir le plus beau chevalier du monde.

-Pourtant, je ne l’embrasserai pas, dit le sire, mais je le ferai prendre. C’est un marchand qui mène vendre ses chevaux et se dit chevalier.

-Seigneur, c’est trop laide parole! Je suis votre homme et vous êtes mon seigneur, mais je vous rendrai votre hommage, pour moi et pour tout mon lignage, et vous défie dès maintenant, plutôt que nul désagrément ne blesse mon hôte chez moi.

-Allons! Je n’en ai pas envie, dit le seigneur, et que Dieu m’aide! Ni votre hôte, ni votre hôtel n’aura déshonneur par mon fait, mais ce n’est pas, croyez-le bien, faute d’en avoir été admonesté et conseillé!

-Grand merci dit le vavasseur. Vous me faites beaucoup d’honneur à venir visiter mon hôte. »

Ils cheminent donc côte à côte, et ils vont jusqu’à la maison, où messire Gauvain est logé. Quand messire Gauvain les voit, il se lève courtoisement et dit: « Soyez les bienvenus! » Ils le saluent tous deux et ils s’assoient à son côté. Alors, le seigneur demande à Gauvain pourquoi il s’est tenu à l’écart du tournoi, sans même essayer de combattre. Gauvain ne lui a pas caché qu’il n’y eut ni laideur ni honte, et tout aussitôt il lui conte qu’un chevalier l’appelait de trahison, et qu’il allait s’en défendre devant une cour royale.

« Dans ce cas, vous fûtes loyal, dit le sire, sans aucun doute. Mais où sera cette bataille?

-Sire, dit-il, je suis appelé devant le roi d’Escavalon, et je pense être sur la bonne route.

-Oui, dit le sire. Je vous donnerai une escorte qui vous y guidera, parce que vous devez passer par une bien pauvre contrée. Je vous pourvoirai de vivres et de chevaux pour les porter. »

Messire Gauvain lui répond qu’il n’a nul besoin de rien prendre, car s’il peut y trouver à vendre, il aura toute la vitaille, et tous logements, où qu’il aille, et tant qu’il en aura besoin. Il ne veut donc accepter rien. Alors, le seigneur prend congé. Il voit au moment de partir sa petite fille venir qui, prenant la jambe de Gauvain dans ses deux bras, lui dit: « Beau sire, écoutez ça! Je suis venue me plaindre à vous de ma grande soeur qui me bat. Faites-moi mon droit, s’il vous plaît! »

D’abord, sire Gauvain se tait, car il ne sait à qui elle croit parler, mais il lui caresse la tête. Or, la demoiselle l’arrête, et dit:

« À vous, je parle, sire! À vous, je me plains de ma soeur, je ne l’aime pas, je la déteste. C’est à votre sujet qu’elle m’a frappée aujourd’hui.

-À mon sujet! Qu’ai-je à y faire? Et en quel droit vous remettrai-je? »

Le sire qui devait partir entend la plainte de sa fille et dit:

« Fille, qui vous envoie vous plaindre aux chevaliers?

-Sire, est-ce votre fillette? demande Gauvain.

-Oui, répond-il, mais ne vous occupez pas de ce qu’elle dit: c’est une enfant naïve et folle.

-Certes, fait messire Gauvain, mais je serais par trop vilain si je n’écoutais sa prière! Dites-moi, ma petite fille, enfant si douce et si gentille, comment je peux vous faire droit de votre grande soeur?

-Messire, demain seulement, s’il vous plaît, par amour de moi, vous vous mêlerez au tournoi.

-Or dites-moi, ma belle chère, si vous faites même prière à chevalier, pour d’autres cas?

-Non, sire!

-Ne l’écoutez pas, fait le seigneur, quoi qu’elle dise, car c’est folie et mignardise. »

Et messire Gauvain lui dit:

« Sire, que le Seigneur Dieu m’aide! La chose est trop gentiment dite, pour demoiselle si petite, et je ne lui refuse pas. Je serai demain, pour lui plaire, son chevalier pour cette fois!

-Merci à vous, beau cavalier », fait-elle, et elle a tant de joie qu’elle s’incline jusqu’à terre!

Puis, s’en allant sans plus rien dire, le père emporte sa fillette sur le col de son palefroi. En route, il veut savoir pourquoi était venue cette querelle. Elle lui raconte très bien la vérité de bout en bout, disant:

« Sire, je ne pouvais pas supporter d’entendre clamer par ma soeur que son Mélian de Lis est meilleur et plus beau que tous, alors qu’on voyait dessous nous, dans notre pré, ce chevalier. Et je n’ai pas pu m’empêcher de la rabattre en lui disant que je savais plus beau que lui. Et, pour cela, elle m’injurie, m’appelle folle garce et me bat! Maudit qui l’approuverait! Je me laisserais couper les deux tresses jusqu’au ras du cou, ce qui m’enlaidirait beaucoup, pour que mon chevalier demain mette son Mélian par terre! Alors cesseraient les louanges que madame ma soeur en dit! Elle en a tant fait aujourd’hui, qu’elle en ennuie toutes les dames! Mais grand vent tombe à peu de pluie!

-Chère fille, dit le seigneur, je vous conseille et vous permets, parce que ce serait courtoisie, que vous lui fassiez porter quelque gentillesse, comme une guimpe ou une manche.

-Je ferais bien ce que vous dites, mais j’ai des manches si petites, que je n’ose les lui offrir, répondit la naïve enfant. Peut-être, si je les lui donne, méprisera-t-il mon cadeau.

-Fille, laissez-moi y penser, fait le sire, et n’en parlez plus, mais sachez que j’en suis heureux. »

Ainsi dit-il. Entre ses bras, il l’emporte et il est content de la tenir et cajoler. Il arrive devant son palais, mais quand l’aînée les voit venir, le père cajolant sa soeur, elle a grand ennui dans son coeur. Elle dit:

« Sire, d’où vient ma soeur, la Pucelle aux Manches Petites? Elle est très forte en manigances et s’y est très vite entraînée. Mais d’où l’avez-vous amenée?

-Et vous, que voulez-vous en faire? Vous devriez plutôt vous taire! Elle vaut mieux que vous ne valez. Vous lui avez tiré les tresses, et battue. Je ne le veux pas. Vous n’avez pas été courtoise. »

La fille fut fort dépitée de ce que le père lui eût fait ce reproche et cet affront. Le sire fit tirer de ses coffres une pièce de soie vermeille dans laquelle on tailla une manche fort longue et large. Alors il appela sa cadette. « Fille, dit-il, vous vous lèverez de bonne heure demain matin, et vous irez voir votre chevalier avant qu’il sorte de chez lui. Vous lui donnerez cette manche neuve pour qu’il la porte, en gage d’amour, quand il sera dans le tournoi. »

Et elle répond à son père qu’elle veut être réveillée, et lavée et tout habillée dès que paraîtra l’aube claire. Le père la quitte à ces mots, et la petite, bien contente, dit à ses compagnes suivantes qu’elles ne la laissent pas dormir plus longtemps qu’il ne faut, mais qu’elles l’éveillent aussitôt qu’elles verront venir le jour, si elles veulent avoir s’amour. Et toutes et très bien le firent; dès la minute qu’elles virent au matinet l’aube crever, la firent lever et laver.

La pucelle, de bon matin, courut toute seule à l’hôtel de sire Gauvain. Mais ce n’était pas assez tôt, car Gauvain était au moutier entendre la messe chanter. La demoiselle, tant l’attendit chez le vavasseur qu’ils purent longuement prier, et écouter aussi longtemps que dura le sermon. La pucelle sauta contre Gauvain dès qu’il fut revenu du moutier et lui dit:

« Dieu vous sauve! Qu’il vous donne honneur en ce jour, mais portez pour la mienne amour cette manche que je vous donne.

-Volontiers! Je vous remercie, fit messire Gauvain, amie! »

Ensuite ne tardèrent guère les chevaliers qu’ils ne s’armèrent. Ils se rassemblent hors des murs, et les demoiselles remontent à leurs fenêtres tout en haut. Elles voient s’assembler les troupes des chevaliers forts et hardis. Devant tous, Mélian de Lis sort des rangs impétueusement, laissant ses compagnons à plus de cent toises derrière lui.

Quand l’amie a vu son ami, elle ne peut retenir sa langue. Elle dit: Voyez venir celui qui, de chevalerie, a le prix et la seigneurie! »

Or messire Gauvain s’élance, tant que son cheval peut aller, vers Mélian qui n’en a pas peur. Mais Gauvain lui brise sa lance et le combat si vivement qu’il l’éprouve très violemment et qu’il le jette sur le sol. Ensuite il retient le cheval qu’il tient au frein, et il le donne à un valet, disant qu’il aille à celle pour qui il bataille et fasse don du premier gain de sa journée.

Et le valet, avec la selle, mène le cheval à la pucelle. Depuis sa tour, elle a bien vu Mélian de Lis abattu. Elle dit: « Soeur, vous pouvez voir votre Mélian de Lis gisant, que vous alliez si fort prisant. Qui sait qui l’on doit admirer? Et, comme je vous le disais hier, on voit bien, que Dieu me protège! que d’autres valent mieux que lui. »

À bon escient le disait-elle, voulant contrarier sa soeur et la pousser hors de ses sens. Celle-ci, furieuse, lui dit:

« Garce, tais-toi! Si je t’entends encore parler, j’irai telle gifle donner que tu ne tiendras plus sur tes jambes!

-Pitié, ma soeur! Pensez à Dieu! fait la petite demoiselle! Vous ne devez pas me frapper parce que je dis la vérité. J’ai bien vu Mélian s’abattre, et vous l’avez vu comme moi, et, m’est avis, je ne crois pas qu’il puisse se relever seul! Même en devriez-vous crever, je dirai toutefois, ma soeur, que toutes les dames le voient s’agiter tout à plat par terre. »

Elle aurait reçu un soufflet si les dames n’avaient pas retenu sa grande soeur, quand elles voient venir l’écuyer qui menait le cheval pris. Il trouve la pucelle assise à une fenêtre et lui présente l’animal. Elle lui en rend plus de soixante mercis, fait prendre la monture, et le valet retourne vers son maître lui rendre les remerciements. Gauvain semble être de tout le tournoi sire et maître. Il n’y a vaillant chevalier qui ne vide les étriers dès qu’il pointe vers lui sa lance.

Jamais Gauvain ne gagna tant de chevaux. Il en a pris quatre en peu de temps, capturés de main ferme. Il en a envoyé le premier à la petite demoiselle, le deuxième pour remercier la femme du vavasseur pour son hospitalité; les deux autres chevaux furent pour chacune des filles du vavasseur Garin.

Révoil Pierre-Henri. The Tournament.(1812)

Le tournoi est enfin terminé, et l’on s’en revient vers la porte. Messire Gauvain en remporte indiscutablement le prix. Il n’était pas encore midi quand on quitta le champ.

En revenant, messire Gauvain fut entouré de tant de chevaliers que toute la ville en fut pleine. Tous ceux qui étaient là voulaient savoir qui il était, de quelle terre?

Il a revu la petite demoiselle, tout juste devant son hôtel. Et elle ne fit rien de plus que de saisir son étrier, de le saluer et lui dire: « Cinq cent mille mercis, beau sire! »

Il sait bien ce qu’elle veut dire et il lui répond franchement:

« Avant d’être chenu et blanc, à vous, pucelle, je m’engage de vous servir où que je sois. Je ne serai jamais si loin, que si j’apprends votre besoin, et qu’aucun ennui ne me tienne, qu’à votre aide je ne vienne.

-Grand merci, fait la demoiselle. »

Cependant qu’ils parlaient ainsi, le seigneur vint à leur rencontre et, de tout son pouvoir, s’efforce à retenir sire Gauvain, pour cette nuit dans sa maison, et il lui demande son nom.

Messire Gauvain s’excusa de ne pouvoir rester, et dit: « Messire, on m’appelle Gauvain; je n’ai jamais caché mon nom partout où on le demanda; mais je ne me fais pas connaître à qui n’en est pas curieux. »

Quand le seigneur connut ce nom, son coeur fut tout rempli de joie. Il lui dit: « Monseigneur, restez, et servez-vous de mon hôtel. Je ne vous ai pas servi hier, et je n’ai jamais rencontré chevalier, je puis le jurer, que tant je voulusse honorer. »

De mille façons il le pria, mais sire Gauvain s’excusa de ne pas se rendre à sa prière. Or la petite demoiselle, qui n’est ni folle ni mauvaise, lui prend le pied et le lui baise, en le recommandant à Dieu. Messire Gauvain veut savoir pourquoi elle agit de la sorte, et elle lui répond que, si elle a baisé son pied, c’est avec l’intention qu’il se souvienne d’elle en quelque lieu qu’il soit.

Et il lui dit: « N’en doutez pas! Si Dieu m’aide, ma belle amie, je ne vous oublierai jamais quand je serai loin d’ici. »

Alors il part et prend congé de son hôte et de tout le monde. Et tous à Dieu le recommandent.

 

Messire Gauvain coucha cette nuit-là dans un monastère.

Le lendemain, de bon matin, il chevauchait par le chemin, si bien qu’il vit des bêtes forestières qui paissaient à l’orée d’un bois. Il fit arrêter Yvonet qui conduisait en main son meilleur cheval, et portait une lance raide et solide. Il prit sa lance, lui fit resangler son cheval de main qu’il monta, et lui fit garder son palefroi.

Le valet s’est empressé à lui donner cheval et lance.

Gauvain s’en va après les biches. Il leur fait tant de tours et d’embûches qu’il surprend une femelle blanche et lui passe sa lance à travers le garrot. Mais la biche saute comme un cerf et lui échappe; il court après et fait si bien qu’il l’arrête et va la tenir. Mais juste à ce moment, son cheval se déferre d’un pied de devant. Messire Gauvain revient vers son bagage, inquiet de sentir son cheval ployer sous lui. Mais il ne sait pourquoi il boite. Peut-être a-t-il heurté quelque bûche?

Il dit à Yvonet de mettre pied à terre et de vérifier les pieds de son cheval. Yvonet soulève les pieds du cheval et dit: « Sire, il lui manque un fer. Nous n’avons qu’à aller doucement jusqu’à trouver un forgeron qui puisse le referrer. »

Ils allèrent tant qu’ils virent des gens qui sortaient d’un château et s’en venaient à plein chemin. Devant la troupe allaient des valets court vêtus, garçons à pied, menant les chiens, et les veneurs allaient ensuite, armés d’arcs et de flèches. Et puis après, les chevaliers. Derrière toute la chevalerie venaient deux seigneurs sur deux destriers. L’un était un tout jeune homme, plus que tous avenant et beau.

C’est lui qui salua Gauvain, le prit par la main, lui disant: « Sire, je vous retiens. Allez à l’endroit d’où je viens; vous descendrez dans ma maison, car il est temps pour la saison de chercher un hôtel, s’il ne vous ennuie. Ma soeur est très avenante et vous accueillera avec plaisir. Mon compagnon, ici présent, vous conduira. »

Il dit alors: « Sire, vous conduirez ce seigneur auprès de ma soeur. Saluez-la d’abord et dites-lui que je la prie, pour l’amour et la foi que nous nous devons, si jamais elle estima chevalier, qu’elle accueille celui-ci et le tienne pour cher. Qu’elle fasse pour lui ce qu’elle ferait pour moi qui suis son frère. Qu’elle lui donne belle compagnie et lui épargne tout souci, jusqu’à notre retour. Quand elle le retiendra près d’elle, rejoignez-nous bien vite, et moi, je reviendrai tout aussi tôt que je pourrai. »

Le chevalier conduit messire Gauvain là où tout le monde le hait mortellement, mais on n’y connaît pas son visage car il n’y est jamais venu, et il ne pense pas qu’il puisse avoir à s’y garder.

Il examine l’assiette du château qui est situé sur un bras de mer. Il voit que ses murs et sa tour sont si forts qu’ils ne redoutent aucune attaque.

Il admire cette ville toute peuplée d’heureuses gens, et les changeurs d’or et d’argent aux tréteaux couverts de monnaies diverses. Il voit ces places et ces rues pleines de bons ouvriers occupés à tous leurs métiers. Tous ces métiers sont différents; l’un fait des heaumes et l’autre des hauberts, celui-ci des harnachements, l’autre des boucliers armoriés; celui-ci fait des mors, l’autre des éperons. Ceux-ci fourbissent des épées, et ceux plus loin foulent des draps; ceux-ci les tissent, ceux-là les peignent, d’autres les tondent.

Certains sont fondeurs de métaux, d’argent et d’or, ou font des oeuvres riches et belles, des coupes, des hanaps, des écuelles, des joyaux ouvrés à émaux, des anneaux, des ceintures, des fermails. On pourrait bien penser et croire qu’en cette ville c’est toujours la foire, pleine qu’elle est de tant de richesses, de cire, de poivre, d’épices, de fourrures bigarrées ou grises, toutes sortes de marchandises.

Regardant toutes ces choses, et de place en place admirant, tant sont allés qu’à la tour furent. En sortent valets qui reçurent les chevaux avec le bagage.

Le chevalier entre en la tour, seul avec monseigneur Gauvain, et il l’emmène par la main jusqu’à la chambre de la jeune fille. Et il lui dit: « Belle amie, votre frère vous envoie son salut; il vous prie d’honorer et servir ce seigneur, non pas de mauvais gré, mais de tel coeur que vous auriez si vous étiez sa soeur, et que s’il était votre frère. Surtout ne soyez pas avare de tout faire à sa volonté, en largesse, franchise et débonnaireté. Pensez-y. Je m’en vais joindre nos gens au bois. »

Elle répond joyeusement: « Je bénis celui qui m’envoie telle compagnie que celle-ci. Qui me prête un si beau compagnon ne me hait pas! Qu’il en ait mon merci. Beau sire, dit-elle à Gauvain, venez vous asseoir près de moi. Pour telle allure et la noblesse où je vous vois, et pour mon frère qui m’en prie, vous aurez bonne compagnie. »

Alors, le chevalier s’en retourna, et les laissa tous deux ensemble.

Messire Gauvain reste avec la demoiselle et ne s’en plaint pas. Elle est gracieuse et jolie, et elle est si bien dans son rôle qu’elle ne voit rien d’étrange à être seule avec lui.

Ils se mettent à parler d’amour, mais s’ils avaient parlé d’autres choses, quelles sottises auraient-ils dites! Messire Gauvain la prie d’amour et dit qu’il restera son chevalier toute sa vie. Elle ne le refuse pas et l’accepte bien volontiers.

À ce moment, un vavasseur entre où ils sont. Et c’est malheur, car il reconnaît bien Gauvain. Il les voit comme ils s’embrassaient et de bon coeur se caressaient.

Et dès lors qu’il vit cette joie, il ne peut rester bouche close, mais il s’écrie: « Femme, sois couverte de honte! Que Dieu te détruise et confonde! Car tu te laisses réjouir par l’homme que tu dois haïr le plus au monde! Or il te caresse et t’embrasse! Femme perdue et inconsciente, comme tu fais bien ton métier! Tu devrais lui arracher le coeur du corps, mais non en lui baisant la bouche! Tes baisers lui touchent le coeur pour l’attirer à toi, alors que tu devrais le lui arracher avec les mains! Si la femme est incapable d’honnêteté, celle-là n’est pas femme qui déteste le mal et aime le bien. Qui l’appelle femme se trompe, car elle en perd le nom si elle aime la vertu. Mais toi, je le vois, tu es femme, car celui qui est assis là près de toi a tué ton père, et tu l’aimes! Quand une femme voit son plaisir, rien au surplus ne lui importe! »

Ayant ainsi crié, cet homme se sauva, avant que messire Gauvain pût lui dire la moindre parole.

La jeune fille tombe sur le pavé et reste longuement pâmée. Messire Gauvain la relève, bien soucieux de la peur qu’il lui a vue.

Revenant à elle, elle dit: « Nous sommes morts! À cause de vous, je vais mourir à tort, et vous, je pense, à cause de moi. La commune de cette ville va s’assembler autour de nous. Ils seront là plus de dix mille, amassés devant cette tour. Mais il y a assez d’armes ici; je vous en armerai. Un homme vaillant pourrait défendre cette salle basse contre toute une armée. »

La jeune fille court chercher des armes pour leur sûreté.

Elle et messire Gauvain se sentent plus tranquilles quand elle l’a revêtu d’une bonne armure et bien armé. Mais ils ont une déconvenue en ne trouvant de bouclier. Il en fait un d’un échiquier et dit qu’il n’en veut point d’autre.

Il verse à terre les pièces d’échecs. Elles étaient en ivoire, très dures, et bien dix fois plus grosses que les échecs habituels.

Désormais, quoi qu’il arrive, Gauvain pense qu’il tiendra bien la porte et la chicane d’entrée. Il porte Escalibour à sa ceinture qui est bien la meilleure épée qui soit, tranchant le fer comme du bois.

En sortant de la tour, le vavasseur trouva, assis ensemble sur la place, un rassemblement de vilains, dont le maire, les échevins et beaucoup d’autres bourgeois, tous exempts de remèdes et bien portants.

Le vavasseur courut, criant:

« Vite aux armes, seigneurs! Le traître Gauvain est ici, qui tua jadis notre roi. Allons le prendre!

-Où est-il? Où est-il? crient les gens.

-Je l’ai trouvé, dans cette tour! Il s’amuse près de notre demoiselle qu’il embrasse et caresse! Elle ne s’en défend pas, mais elle semble s’y plaire! Venez vite: nous le prendrons! Si vous le livrez à notre sire, il vous en saura gré. Le traître a mérité d’être maltraité à sa honte. Cependant, prenons-le vivant: messire l’aimera mieux vif que mort, à juste raison: c’est que chair morte ne craint rien! Ameutez la ville! Faites votre devoir! »

Aussitôt le maire se lève, et ses échevins comme lui. Alors, vous eussiez vu les vilains en colère, saisir des haches, des hallebardes, n’importe quoi. Celui-ci prend un bouclier sans courroie, l’autre une porte dégondée, l’autre un van. Le crieur crie le ban, tout le peuple s’assemble; on sonne la cloche communale, que personne ne reste chez soi! Il n’est si lâche qu’il ne saisisse fourche ou fléau, ou pic, ou masse.

Jamais pour tuer la limace, ne fut tel bruit en Lombardie!

Il n’est si poltron qu’il n’y aille avec une arme.

Messire Gauvain est en péril de mort si Dieu ne le conseille.

La demoiselle s’apprête à le seconder hardiment. Elle crie aux communiers par une archère: « Hou! hou! bande de vilains! Chiens enragés et mauvais serfs! Quel diable vous envoie ici? Que cherchez-vous? Que voulez-vous? Dieu vous maudisse! Si Dieu m’aide, vous n’aurez pas le chevalier, mais bien des vôtres y laisseront les membres ou la vie! Celui qui est ici n’y est pas venu par les airs, ni par un souterrain secret. Il me fut envoyé comme un hôte par mon frère, qui m’a priée de le traiter comme je le traiterais lui-même. Me tiendriez-vous pour vilaine pour l’avoir bien reçu comme il me l’était demandé? Le croira qui veut, s’il m’écoute, ce n’est pas pour lui que je fus aimable, et je ne pensais pas à folie. Je vous en veux de cet affront que vous me faites, en tirant vos épées contre moi, à l’entrée de ma chambre, sans trop savoir pourquoi vous agissez ainsi. Et si même vous le savez, c’est à moi qu’il fallait le dire, au lieu de m’outrager! »

Pendant qu’elle parlait, ceux du dehors brisaient la porte à coups de hache, et l’ont bientôt fendue en deux. Mais le portier qu’ils y trouvèrent leur en a interdit l’entrée. Le premier qui s’y présenta a si bien payé son audace que les suivants s’en sont émus, et que nul n’ose plus aller. Chacun prend garde à sa santé et craint d’aller perdre la tête. Nul n’est si hardi d’approcher de ce portier si redoutable, qui n’en touchera plus un seul, et n’en verra plus devant lui.

Pendant ce temps, la demoiselle, qui s’est retroussée et serrée, lapide à coups d’échecs qu’elle ramasse par terre, ceux qui sont dans la rue, jurant dans sa colère qu’elle les fera mourir, si elle le peut, avant d’y passer elle-même.

Les vilains se retirent. Ils crient qu’ils abattront la tour si le chevalier ne se rend. Ils se défendent à qui mieux mieux, à coups d’échecs qu’ils leur envoient. Plusieurs s’enfuient, ne pouvant souffrir leur assaut, puis se mettent à saper la tour à coups de pic, à sa base, dans l’espoir de l’abattre, car ils n’osent assaillir la porte qui leur est trop bien interdite.

Croyez-moi s’il vous plaît: cette porte était si basse et si étroite, que deux hommes n’y pouvaient entrer ensemble à moins de grande peine, et un preux suffisait à la défendre. Pour égorger entre les dents ou pour décerveler des assaillants sans casques, point de meilleur huissier que messire Gauvain!

De tout cela, ne savait rien celui qui l’avait accueilli, mais il s’en revint dès qu’il put du bois où il était allé chasser.

Pendant que les vilains sapaient la tour à coups de pioche, voilà le sire Guingambrésil, ignorant tout de l’aventure, qui s’en revient à grande allure, et se trouve fort étonné du bruit que mènent les vilains.

De ce que messire Gauvain soit au château, il n’en sait rien, mais quand il advint qu’il le sut, il défendit que nul ne soit si hardi, si son corps lui est cher, d’oser ébranler une seule pierre.

Mais ils lui répondent qu’ils ne cesseront pas leur travail pour ce qu’il leur a dit, et abattraient plutôt la tour sur lui, s’il se trouvait à l’intérieur,

Voyant que sa défense n’y vaut rien, Guingambrésil pense qu’il ira vers le roi qui chasse, et qu’il l’amènera voir la folie de ses bourgeois. Mais le roi revenait déjà.

Il lui dit quand il le rencontre: « Sire, vos gens vous font grand-honte: votre maire et vos échevins assaillent depuis ce matin contre votre tour, et l’abattent. S’ils ne paient leur faute et s’ils n’achètent leur pardon, je vous en saurai mauvais gré: j’avais appelé Gauvain de trahison, vous le savez. Or c’est Gauvain que vous avez hébergé dans votre maison, et il est de droite raison, puisque vous en fîtes votre hôte, qu’il n’y trouve honte ni outrage. »

Le roi dit à Guingambrésil: « Maître, il sera respecté dès que nous serons arrivés. Quoique cette aventure m’ennuie et me gêne beaucoup, je ne puis m’étonner que mes gens le haïssent à mort, mais je dois, si je le puis, le garder de prison et de blessure, lui donnant l’hospitalité. »

Il trouve ses gens autour de lui, qui mènent grand tapage. Il dit au maire de s’en aller, à chacun de rentrer chez soi. Tout le monde s’en va sans résister, puisque cela plaît à leur maire.

Il y avait là un vavasseur, natif du pays, qui conseillait les gens car il avait beaucoup de sens. « Sire, dit-il, nous vous devons notre foi et le bon conseil. Il n’est pas étonnant que celui qui tua votre père en trahison ait été assailli par nos gens, car il en est haï de mort, et à bon droit, vous le savez. Parce que vous l’avez hébergé, il est garanti de mort comme de prison. Mais il faut aussi garantir le droit du sire Guingambrésil, ici présent, car c’est lui qui fut appelant de sa trahison chez le roi Arthur. On ne doit pas cacher non plus que Gauvain est venu pour se défendre en votre cour. C’est pourquoi je propose un répit pour cette bataille jusqu’à un an. D’ici là, que Gauvain s’en aille chercher la lance dont le fer saigne, jamais si sec qu’une goutte de sang n’y pende. Ou il vous donnera cette lance, ou se remettra sous votre main, en prison, comme il est ici. Vous aurez alors meilleure occasion de l’y maintenir, que vous ne l’avez à présent. Je ne crois pas que vous puissiez lui imposer plus lourde peine, que pourtant il puisse accepter. Il est bon de charger le plus possible ceux que l’on hait. Je ne connais pas meilleur conseil pour tourmenter votre ennemi. »

Le roi se range à cet avis. Il va vers sa soeur, dans la tour, et la trouve fort en colère. Elle vient à lui toute dressée, accompagnant messire Gauvain, lequel ne pâlit ni ne tremble, malgré l’angoisse qui le tient.

Guingambrésil s’avance vers eux et d’abord salue la jeune fille, toute rouge dans sa fureur, puis il dit à Gauvain de dures paroles: « Sire Gauvain, sire Gauvain! Je vous avais pris à ma charge, mais tout en vous avertissant que vous ne soyez si hardi de pénétrer dans nos châteaux, ni dans les villes du royaume, et vous ne m’avez écouté. De ce qu’ici l’on vous a fait, ne convient pas tenir procès. »

Alors le sage vavasseur parle:

« Sire, si le seigneur Dieu m’aide, tout ceci peut bien s’arranger. Ne peut-on rien en demander si les vilains l’ont assailli? La dispute en continuerait jusqu’au Jugement dernier! Mais je dirai, suivant l’avis de mon seigneur roi qui m’entend, et selon qu’il m’a commandé: Qu’il ne déplaise à vous ni lui que l’un et l’autre repoussiez jusqu’à un an cette bataille! Que messire Gauvain s’en aille, pourvu qu’il nous fasse serment de nous donner d’ici un an la lance dont la pointe pleure le beau sang tout clair qu’elle sue. Car c’est écrit qu’il adviendra que tout le royaume de Nogres sera détruit par cette lance. Par ce serment, de votre foi, veut s’assurer mon seigneur roi.

-Certes, dit messire Gauvain, j’accepterais plutôt de mourir ou languir sept ans dans vos prisons, que d’engager ma foi dans cette promesse. Je n’ai pas si peur de la mort que je ne préfère l’endurer que vivre à honte et parjurer.

-Beau sire, fait le vavasseur, vous n’aurez pas de déshonneur dans le sens que je vais vous dire, et vous n’en vaudrez jamais moins. Vous jurerez de tout tenter pour conquérir ladite lance, mais, si vous ne nous l’apportez, vous reviendrez dans cette tour et serez quitte du serment.

-De la façon que vous le dites, je suis prêt à faire le serment. »

On lui a présenté un précieux reliquaire, sur quoi il a juré de chercher la lance qui saigne en y mettant toute sa peine.

Ainsi la bataille est laissée et jusqu’à un an repoussée entre lui et Guingambrésil. En sortant de cet embarras, Gauvain échappe à un grand péril.

Il prend congé de la demoiselle avant de sortir de la tour, puis il commande à ses valets de s’en retourner à sa terre, en y remmenant ses chevaux, sauf le seul Gringalet. Ainsi s’en vont les écuyers, et il n’y a plus rien à dire, ni d’eux ni du chagrin qu’ils ont à se séparer de leur seigneur.

À cet endroit le conte se tait de messire Gauvain, et reparle de Perceval.

Les fées, ça n’existe pas ! -2/3-

Qui ne s’imagine pas, posséder la lumière qui fera reculer les ténèbres… ? En ce Moyen-âge, la religion catholique voulait posséder la raison, et faire reculer les ténèbres païennes.
Vers 1023, Burchard, évêque de la ville de Worms, rédige un pénitentiel – à l’usage des prêtres – le Decretum dans lequel il énumère les principaux délits commis dans son diocèse et les pénitences adéquates.
Jaloux battant sa femmeRappelons que, Grégoire VII ( pape en 1073, à 1085) continue l’œuvre de réforme et donne son nom au mouvement. Dans ce contexte, le statut des femmes change et se durcit. On théorise leur place selon un ordre précis : la virginité, le mariage, le veuvage. Seules ces catégories sont reconnues dans une hiérarchie définie : vierge, sainte, moniale, veuve, femme mariée puis, tout en bas, la femme célibataire qui équivaut au diable en chair et en os. tenue d'une femmeLes réformateurs sont particulièrement misogyne : Hildebrand (clunisien), Pierre Damien, Burchard de Worms (dont le livre 19 de son Decretum n’est pas flatteur et développe les idées de sorcellerie inhérente à la femme).
Pour l’évêque de Worms, l’enfer c’est les femmes. Elles sont impies par nature et peuvent même aller jusqu’à remettre en cause la trinité, se tiennent mal à l’église (bavardent, marchent sur les sépultures…).. Il faut ranger les femmes dans les parties froides de l’église pour calmer leurs ardeurs…
Mais, revenons aux croyances en ces fées…. :
bruxa001«  As-tu cru à ce que certains ont l’habitude de croire, que celles que le peuple appelle les Parques existeraient réellement et auraient le pouvoir, lorsqu’un homme naît, de le marquer comme elles veulent, de sorte qu’à tout moment cet homme pourrait se transformer en loup, qu’en langue teutonique on appelle loup-garou, ou en n’importe qu’elle autre figure? Si tu as cru que cela s’est fait un jour et que c’est possible que l’image divine puisse être transformée en une autre forme ou espèce par quelqu’un, excepté par Dieu tout-puissant, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.
As-tu cru à ce que certains ont l’habitude de croire, qu’il existe des femmes habitant les champs, appelées sylphes, ayant, disent-ils, un corps matériel, et lorsqu’elles veulent elles se montrent à leurs amants et prennent plaisir avec eux, et de même lorsqu’elles veulent elles se cachent et disparaissent? Si oui, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.
As-tu fait ce que certaines femmes ont l’habitude de faire à certaines époques de l’année: quand tu prépares la table dans ta maison, tu déposes la nourriture et la boisson ensemble avec trois couteaux sur la table, pour que si viennent les trois sœurs, que l’héritage et la stupidité antique appellent les Parques, elles puissent se restaurer là; ainsi tu as pris à la piété divine son pouvoir et son nom pour les transmettre au diable, croyant que celles que tu appelles sœurs peuvent t’être utiles maintenant ou dans le futur? Si oui, tu feras pénitence un an au pain et à l’eau. » Burchard évêque de Worms
Les Parques, déesses de la mythologie romaine, font bon ménage avec une autre mythologie plus locale …John Melhuish Strudwick ~ Acrasia
Ce texte évoque parfois des scénarios que nous connaissons dans nos contes de fées … Les « femmes de la forêt » qui recherchent l’amour des mortels, nourrissent un type de conte universel, qui s’épanouira dans la littérature du Moyen-âge.
Les fées apparaissent en littérature, avec la naissance de la littérature. C’est au XIIe s. que naît le roman, qui désigne, au sens propre, tout texte écrit en langue romane ( par opposition au latin). La « matière » de cette littérature est triple : bretonne, romaine et française… En 1170, Chrétien de Troyes écrit le premier de ces romans, Erec et Enide, à partir d’un conte d’aventures. Marie de France – dans le prologue de ses Lais – écrit son projet de sauver les contes des anciens bretons, pour les sauver de l’oubli.
Midsummer Eve Edward Robert HughesDans le discours d’autorité de l’Église, les fées sont intégrées au surnaturel chrétien par le biais de la satanisation… ou de la sanctification … !

Les textes profanes, défendent les valeurs de l’aristocratie chevaleresque et interprètent la culture populaire selon une autre idéologie, celle de la société féodale, et les fées y bénéficient d’un traitement beaucoup plus favorable. Il peut être glorieux pour un lignage aristocratique de se doter d’une ancêtre surnaturelle… Les seigneurs poitevins de Lusignan se proclameront les descendants de la fée Mélusine.

Les fées, ça n’existe pas ! -1/3-

Comment « croire » aux fées dans un monde dont le système de référence, rationaliste, ne leur permet pas d’exister ?
Le chevalier Lanval
« Croire », c’est s’écarter de critères qui relèvent de la raison, des sens : voir, toucher, raisonner, expérimenter… tout ce qui appartient à des activités humaines dans un système qui ne tient compte que de ce qui est matériel, humain et dans le cadre de ses connaissances actuelles …etc.
Dans ce système, beaucoup de choses sont à écarter, en particulier la transcendance, la relation au sacré … et sans doute, la compréhension des mythes, et des contes traditionnels…
Au Moyen-âge, les enfants ne sont pas les seuls à « croire » aux fées. « Croire », c’est alors : prendre au sérieux, reconnaître l’influence, la prégnance, d’un ensemble de faits, d’êtres, sur lesquels il n’est pas aisé de mettre des mots pour en partager l’expérience. La convention partagée, est d’en parler au travers d’histoires ( contes, légendes, mythes …).
Dans un univers mental, aujourd’hui entièrement étranger au nôtre, la question posée par ces figures « fantastiques et ambiguës », est moins celle de leur « existence » que celle de leur signification….
Si elles signifient quelque chose, n’est-il pas absurde de nier leur « existence »… ?
Il est d’ailleurs intéressant de constater la place qu’attribue la religion chrétienne, à ces figures païennes … ! Elle ne leur dénie pas une réalité surnaturelle, mais elle modifie leur interprétation. A côté d’un surnaturel orthodoxe ( les miracles, les pièges du démon, …), il existe un surnaturel problématique dont font partie les fées ….
Exemple :
A la fin du XIIe s., Marie de France dit recueillir dans ses lais des contes bretons qu’elle fait remonter à un passé mythique.
Dans le lai d’Yonec, une jeune femme a été mariée contre son gré à un vieillard jaloux qui la tient en prison. Un jour de printemps, elle évoque d’antiques croyances selon lesquelles, autrefois, «  les chevaliers trouvaient les femmes de leurs rêves, nobles et belles, et les dames trouvaient des amants, preux et vaillants, sans encourir le moindre blâme, car elles étaient les seules à les voir ». Elle supplie Dieu de lui envoyer un de ces amants merveilleux, et Dieu, compatissant, exauce son vœu. Un grand oiseau vole jusqu’à sa fenêtre et, dans sa chambre, se transforme en un beau chevalier qui sollicite son amour. La dame, d’abord terrorisée, consent à l’aimer, s’il est bon chrétien. Aussitôt dit, aussitôt fait : le chevalier-oiseau se métamorphose pour revêtir l’apparence de la dame et recevoir la communion à sa place : celle-ci, rassurée se donne à lui. On reconnaît ici une version du conte de l’Oiseau bleu. Mais l’originalité du récit de Marie de France réside dans cette réaction de la dame, qui n’est nullement rebutée par la nature animale de son soupirant mais craint par-dessus tout de tomber dans un piège du démon : il suffit au chevalier-oiseau de prouver qu’il est bon chrétien pour vaincre sa réticence.
La fée Viviane et Merlin par G Doré
Au Moyen-âge, le surnaturel apparaît :
– Avec Dieu, et son intervention : le miracle…
– Avec la magie, le surnaturel satanique et la sorcellerie…
– Avec ce qui regroupe toutes les « merveilles » : le merveilleux ( de miror = s’étonner ) et ses êtres fantastiques ( fées, lutins, ogres, monstres…) . Cela suscite d’ailleurs une certaine incompréhension, et donc une inquiétude … L’interrogation porte sur l’interprétation de la merveille …. L’interrogation ne porte pas sur la réalité de la merveille, que nul ne met en doute, mais sur son sens : à quel registre de la transcendance relier le phénomène ? Où situer les fées qui n’appartiennent ni à Dieu ni au diable ?
ps: L’Oiseau bleu est un conte de fées français en prose de Marie-Catherine d’Aulnoy, publié en 1697 et racontant l’histoire d’amour de la princesse Florine et du roi Charmant, transformé en oiseau bleu. Ce conte est contemporain des contes de Perrault.
Sources : Laurence Harf-Lancner, Le Monde des fées dans l’Occident médiéval, Paris, Hachette (« Littératures »), 2003

 

Morgane, et le Val sans retour

NCadet MorganLeFayLe val sans retour est le domaine magique de la fée Morgane, demi-soeur du roi Arthur et détentrice de pouvoirs magiques.

Auparavant, je peux reprendre cette histoire plus avant ; au moment où Morgane rencontre le chevalier Guyomard. Nous sommes alors – après Chrétien de Troyes, dans le «  Lancelot en prose » – où, après que Morgue ait pu être considérée comme une fée, elle devient un être immoral et maléfique …

 

Très occupée à ne rien faire à la cour de son demi-frère Arthur, Morgane passait de troubadours en ménestrels au gré de ses caprices sans la moindre retenue, jusqu’au jour où son regard croisa celui du beau Guyomard, chevalier de petite Bretagne. C’est peu de temps après le mariage de Guenièvre avec le roi Arthur que ce chevalier plein de vaillance, neveu de la reine, arrive au palais royal. Dès lors, ce fut l’amour fou et exclusif.Morgana le Fay and sir Accolon by any-s-kill.devian

Morgue, alors suivante de Guenièvre, s’éprend follement de Guyomard . Morgue a très mauvaise réputation : « si chaude et luxoriose que plus chaude feme ne convint a querre. » Les deux amants finissent par coucher ensemble et la reine est aussitôt avertie de leur relation. Guenièvre, qui souhaite avant tout protéger la renommée de son mari et de Guyomard, fait prendre les amants sur le fait. Elle met en garde Guyomard de ne pas poursuivre cette liaison…

Cependant l’amour de Guyomard à l’égard de Morgane, n’est pas exclusif. Morgane s’aperçoit très tôt qu’il lui préfère une autre demoiselle. La fée, qui s’en doutait, réussit à les surprendre alors qu’ils s’unissaient dans le Val.

Morgane surprenant les amants dans le Val sans retour

Le val sans retour.

La fée surprend un jour dans un vallon son amant Guyomard dans les bras d’une rivale. Elle décide d’enfermer l’infidèle dans une prison d’air qu’elle plaça en cette vallée. Morgane ne ne s’arrête pas là :

Morgane au Chateau du Val sans retourElle lance un enchantement : tout chevalier qui pénétrera dans le vallon ne pourra en ressortir que s’il a toujours été fidèle à son amie. Le vallon rapidement surpeuplé, prend le nom de Val sans retour.

« Ce val, dit tout d’abord le conte, était appelé à la fois le Val sans Retour et le Val aux Faux Amants : le Val sans Retour parce qu’aucun chevalier n’en revenait, et aussi le Val aux Faux Amants parce qu’y étaient retenus tous les chevaliers qui avaient été infidèles à leurs amies, cette faute n’eût-elle été commise qu’en pensée […] » Lancelot Anonyme (1215-1225).

« La prison était plus douce qu’on ne l’eût cru, car ils avaient à boire et à manger tout leur saoul et se distrayaient toute la journée en jouant aux échecs et aux dames, en dansant, en écoutant vielles et harpes et tous autres instruments. » ( Lancelot)

la légende du val Sans-Retour-trehorenteuc morgane-et-les-chevaliers

Deux cent cinquante-trois chevaliers sont déjà retenus prisonniers de l’enchantement du Val depuis dix-sept ans. Morgue a toutefois donné la possibilité de mettre fin au sortilège s’il venait à se présenter un chevalier à la conduite irréprochable. Bien sûr, elle est convaincue que ce chevalier n’existe pas.

C’est alors qu’un jour, Lancelot rencontre une jeune fille en pleurs qui a perdu son amant. Voulant savoir s’il lui était infidèle, elle l’avait fait entrer dans le vallon de Morgane. Hélas, le jeune homme n’était point ressorti et la jeune fille, inconsolée de son absence, est prête à lui pardonner son infidélité. Lancelot compatit et promet de porter secours au jeune homme afin de le délivrer de l’emprise de Morgane.

Ainsi, un jour, arrive dans le val, un chevalier fidèle à ses serments d’amours et que la vue des belles fées n’émeut pas, car ses pensées sont pleines du souvenir de sa bien aimée.
En effet, Lancelot du lac est déjà prisonnier de l’amour absolu qu’il voue à la reine Guenièvre et rien ne peut l’en détourner.
Lancelot du Lac lutte cotre les deux DragonsAprès avoir su résister aux charmes des fées sur le sentier du diable, il doit bousculer les dragons de feu et les gardiens géants du val maudit pour abattre les murailles d’air qui s’écroulent devant son coeur pur.

Mais Lancelot n’a qu’à paraître pour détruire l’enchantement. Les chevaliers quittent leur prison d’air et fêtent leur libérateur. Morgue tire la leçon de l’aventure en montrant que ce parfait amant est en fait l’ennemi des femmes, qui s’accommodaient fort bien d’une situation qui interdisait à leurs amants de les quitter. Lancelot rend les chevaliers à leur vie d’aventures et les enlève à leurs amies.

«  Lancelot, dit Morgane, tu as fait à la fois beaucoup de mal et beaucoup de bien ; tu as fait du mal à bien des belles dames te des belles demoiselles, que tu as privées de leur bonheur et de leur amour, car jamais plus elles ne seront aussi heureuses ; mais tu as fait du bien aux chevaliers, car ils sont libres et pourront rejoindre leur parenté, qui les croyait perdus à tout jamais. »

Après cet affrontement, la victoire de Lancelot rétablit l’ordre un moment menacé : la morale masculine, temporairement transgressée, l’emporte définitivement, et les femmes retrouvent la place subalterne qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

Perceval ou le Roman du Graal, de Chrétien de Troyes -3/10-

Sortant tout juste de la ville, il rencontre telle procession qu’on se serait cru au jour d’Ascension sinon en un dimanche. On y voyait des moines coiffés de leur chape de soie, toutes les nonnes sous leurs voiles. Tout ce monde-là lui répète: « Sire, vous nous avez délivrés de l’exil et ramenés dans nos maisons. Ce n’est pas merveille que nous soyons en tel deuil au moment que vous nous quittez. Rien ne pourrait faire plus grande notre tristesse. »

Il leur répond: « Ne pleurez plus. Je reviendrai comme je le demande à Dieu qui m’aide. Point de raison d’être en tristesse. N’est-il pas bien que j’aille revoir ma mère qui demeure toute seule dans ce grand bois qu’on appelle la Gaste Forêt? Que ma mère soit vivante encore ou non, je reviendrai, je vous l’assure! Si elle est vivante, je la ferai nonne voilée en votre église. Si elle est morte, chaque année je ferai célébrer pour elle un service afin que Dieu veuille la prendre dans le sein d’Abraham avec toutes les âmes pieuses. Seigneurs moines et vous, dames, rien ne doit vous inquiéter. De grands biens je vous ferai pour le repos de l’âme de ma mère, si Dieu me ramène en ce lieu. »

perceval 11Alors s’en retournent moines et nonnains. Et il s’en va, la lance haute, armé comme il était venu.

Il tient chemin toute la journée, sans faire rencontre de nulle créature terrienne qui lui sache indiquer sa voie. Sans cesse il fait prière à Dieu, le Père Souverain, Lui demandant, s’Il le veut bien, de trouver sa mère en bonne vie et en santé.

Il priait toujours quand, descendant d’une colline, il parvient à une rivière. L’eau en est rapide et profonde. Il n’ose s’y aventurer. « Seigneur, s’écrie-t-il, si je pouvais passer cette eau, je crois que je retrouverais ma mère si elle est encore en ce monde! »

Il a longé la rive. Approche d’un rocher entouré d’eau qui lui interdit le passage. À ce moment, il voit une barque qui descend au fil du courant. Deux hommes y sont assis. Sans bouger il les attend, espérant les voir au plus près. Mais ils s’arrêtent au milieu de l’eau, ancrent leur barque fortement. L’homme à l’avant de la barque pêche à la ligne, piquant à l’hameçon le leurre d’un petit poisson pas plus gros que menu vairon.Le-roi-pêcheur

Le chevalier qui les regarde, ne sait comment il peut passer cette rivière. Il salue les gens. Il leur dit: « Seigneurs, me direz-vous où il est un pont ou un gué? »

Le pêcheur lui répond:

« Non, frère, vingt lieues en aval ou amont il n’est ni gué, ni pont, ni barque plus grande que celle-ci qui ne porterait pas cinq hommes. On ne peut passer un cheval. Il n’est ni bac, ni pont, ni gué.

-Par le nom de Dieu, dites-moi où je trouverai un logis pour cette nuit.

-Vous en aurez besoin, c’est vrai. De logis comme d’autre chose. C’est moi qui vous hébergerai pour cette nuit. Montez par cette brèche que vous voyez là dans la roche. Quand vous serez dessus le haut, vous apercevrez un vallon et une maison où j’habite près de la rivière et des bois. »

Pousse son cheval par la brèche jusqu’au sommet de la colline. Il regarde au loin devant lui mais ne voit rien que ciel et terre. « Que suis-je ici venu chercher sinon niaiserie et sottise? Que Dieu couvre de male honte qui m’a enseigné mon chemin! Vraiment, je vois une maison à découvrir ici en haut! Pêcheur, tu m’as dit un beau conte! Tu as été trop déloyal si tu me l’as dit pour me suivre! »

À peine a-t-il ainsi parlé qu’il aperçoit en un vallon la pointe d’une tour. De ce lieu-ci jusqu’à Beyrouth on n’eût point trouvé une tour si bien plantée! Oui, c’était une tour carrée de pierre bise et deux tourelles. L’était en avant une salle et, devant la salle, des loges.

Le cavalier descend par là. « Celui qui m’enseigna la voie, il m’a bien conduit à bon port! » Maintenant se loue du pêcheur et, comme il sait où héberger, ne le traite plus de tricheur ou de félon ou de menteur. Joyeux il s’en va devers la porte. Trouve baissé le pont-levis.

Entrée au chateau

Tout juste est-il dessus le pont qu’il rencontre quatre valets. Deux valets ôtent son armure, un autre emmène son cheval, lui donner avoine et fourrage; le dernier vient au cavalier et lui recouvre les épaules d’un manteau de fin écarlate neuf et brillant. Les valets le mènent aux loges. D’ici au moins jusqu’à Limoges on n’en eût trouvé de si belles. Le cavalier s’y attarde jusqu’au temps où viennent le quérir deux serviteurs. Il les suit. Au milieu d’une vaste salle carrée se trouve assis un prudhomme de belle mine, aux cheveux déjà presque blancs. Il est coiffé d’un chaperon de zibeline aussi noire que mûre. S’enroule autour du chaperon une étoffe de pourpre. De mêmes matières et couleurs est faite la robe du prudhomme. Penché, il s’appuie sur son coude. Au milieu de quatre colonnes, devant lui brûle un clair grand feu. Si grand que quatre cents hommes au moins auraient pu se chauffer autour sans que la place leur manquât. Les hautes et solides colonnes qui soutenaient la cheminée étaient oeuvres d’airain massif. Accompagné des deux valets, devant ledit seigneur paraît l’hôte qui s’entend saluer: « Ami, vous ne m’en voudrez point si pour vous faire honneur je ne puis me lever: mes mouvements sont malaisés. »

L’hôte répond: « Au nom de Dieu n’ayez souci! Toutes choses sont bien ainsi. »

Le prudhomme s’en soucie si fort qu’il fait effort pour se soulever de son lit. Il dit: « Ami, ne craignez point! Approchez-vous! Asseyez-vous tout près de moi. Je vous l’ordonne. »

L’hôte s’assoit. Et le prudhomme lui demande:

« Ami, d’où venez-vous aujourd’hui?

-Sire, ce matin j’ai quitté un château nommé Beaurepaire.

-Dieu me garde! Vous avez eu longue journée! Ce matin vous étiez en route avant que le guetteur ait corné l’aube!

-Non sire. C’était déjà prime sonnée, je vous assure. »

Pendant qu’ils parlent entre un valet, une épée pendue à son cou. Il l’offre au seigneur qui la sort un peu du fourreau et voit clair où l’épée fut faite car c’est écrit dessus l’épée. Il la voit d’un acier si dur qu’en aucun cas elle ne se brise sauf un seul. Et seul le savait qui l’avait forgée et trempée.

Le valet, qui l’avait portée, dit: « Sire, la blonde pucelle, votre nièce la belle, vous fait présent de cette épée. Jamais n’avez tenu arme plus légère pour sa taille. La donnerez à qui vous plaira, mais ma dame en serait contente si cette épée était remise aux mains de qui serait habile au jeu des armes. Qui la forgea n’en fit que trois. Comme il mourra, n’en pourra jamais forger d’autre. »

Perceval reçevant l'épée du roi Pecheor et procession du saint Graal 600

Sitôt le seigneur la remet au jeune hôte, la présentant par les attaches valeureuses telle un trésor. Car le pommeau était en or, de l’or le plus fin d’Arabie ou bien de Grèce, le fourreau d’orfroi de Venise. Si précieuse, il lui en fait don: « Beau sire, cette épée fut faite pour vous. Et je veux qu’elle soit à vous. Ceignez-la et dégainez-la. »

Ainsi fait le jeune homme en remerciant. Et, la ceignant, laisse un peu libre le baudrier. Tire l’épée hors du fourreau et, quand il l’a un peu tenue, il la remet. Elle lui convient à merveille, au baudrier comme au poing. Et il paraît bien être l’homme à en jouer en vrai baron.

Il confie l’épée au valet gardant ses armes, qui se tient debout près des autres autour du grand feu vif et clair. Puis volontiers vient se rasseoir auprès du généreux seigneur. Telle clarté font dans la salle les flambeaux qu’on ne pourrait trouver au monde un hôtel plus illuminé!

Comme ils parlaient de choses et d’autres, un valet d’une chambre vint, qui lance brillante tenait, empoignée par le milieu. Il passa à côté du feu et de ceux qui étaient assis. Coulait une goutte de sang de la pointe du fer de lance et jusqu’à la main du valet coulait cette goutte vermeille. Le jeune hôte voit la merveille et se roidit pour n’en point demander le sens. C’est qu’il se souvient des paroles de son maître en chevalerie. Ne lui a-t-il pas enseigné que jamais ne faut trop parler? Poser question c’est vilenie. Il ne dit mot.

Procession du graal

Deux valets s’en viennent alors, tenant en main des chandeliers d’or fin oeuvré en nielle. Très beaux hommes étaient ces valets qui portaient les chandeliers. En chaque chandelier brûlaient dix chandelles à tout le moins. Une demoiselle très belle, et élancée et bien parée qui avec les valets venait, tenait un graal entre ses mains. Quand en la salle elle fut entrée avec le Graal qu’elle tenait, une si grande lumière en vint que les chandelles en perdirent leur clarté comme les étoiles quand se lève soleil ou lune. Derrière elle une autre pucelle qui apportait un plat d’argent. Le Graal qui allait devant était fait de l’or le plus pur. Des pierres y étaient serties, pierres de maintes espèces, des plus riches et des plus précieuses qui soient en la mer ou sur terre. Nulle autre ne pourrait se comparer aux pierres sertissant le Graal. Ainsi qu’avait passé la lance, devant lui les pierres passèrent. D’une chambre en une autre allèrent. Le jeune homme les vit passer, mais à nul n’osa demander à qui l’on présentait ce Graal dans l’autre chambre, car toujours il avait au coeur les paroles de l’homme sage, son maître en chevalerie.

Je crains que les choses ne se gâtent car il m’est arrivé d’entendre que trop se taire ne vaut parfois guère mieux que trop parler. Donc, qu’il en sorte heur ou malheur, l’hôte ne pose nulle question.

Le seigneur commande alors d’apporter l’eau, mettre les nappes. Et font ainsi les serviteurs. Lors le seigneur comme son hôte lave ses mains, dans une eau chauffée tout à point. Deux valets apportent une large tour d’ivoire faite d’une pièce, la tiennent devant le seigneur et son hôte. D’autres valets mettent en place deux tréteaux doublement précieux: de par leur bois d’ébène ils dureront un très long temps; nul danger qu’ils brûlent ou pourrissent. Rien de tel ne saurait leur advenir. Sur ces tréteaux les valets ont posé la table; sur la table étendu la nappe. Que dirai-je de cette nappe? Jamais légat ni cardinal ni pape ne mangera sur nappe plus blanche! Le premier plat est une hanche de cerf, bien poivrée et cuite dans sa graisse. Boivent vin clair et vin râpé servi dedans des coupes d’or. C’est sur un tailloir en argent que le valet tranche la hanche et en dispose chaque pièce sur un large gâteau.

Alors, devant les deux convives une autre fois passe le Graal, mais le jeune homme ne demande à qui l’on en sert. Toujours se souvient du prudhomme l’engageant à ne trop parler. Mais il se tait plus qu’il ne faudrait.

À chaque mets que l’on servait, il voit repasser le Graal par-devant lui tout découvert. Mais ne sait à qui l’on en sert. Point n’a désir de le savoir. Il sera temps de demander à l’un des valets de la cour le lendemain dès le matin quand il quittera le seigneur et tous ses gens.

On lui sert à profusion viandes et vins les plus choisis, les plus plaisants qui sont d’ordinaire sur la table des rois, des comtes, des empereurs.

Quand le repas fut terminé, le prudhomme retint son hôte à veiller pendant que les valets apprêtaient les lits et les fruits. On leur offrit dates, figues et noix-muscades, grenades, girofles, électuaire pour terminer et encore pâte au gingembre d’Alexandrie et gelée d’aromates.

Ils burent ensuite de plusieurs breuvages: vin au piment sans miel ni poivre, bon vin de mûre et clair sirop.

Le Gallois s’émerveille de tant de bonnes choses qu’il n’avait jamais goûtées.

Enfin le prudhomme lui dit: « Ami, c’est l’heure du coucher. Si vous me permettez je vais retrouver mon lit dedans ma chambre. Hélas, je n’ai nul pouvoir sur mon corps! Il faut que l’on m’emporte. »

Entrent alors quatre serviteurs très robustes qui saisissent la courtepointe où le seigneur demeure couché et l’emportent dedans sa chambre.

Le jeune homme reste là, seul avec valets pour le servir et prendre bien soin de lui. Puis quand le sommeil le gagne, ils le déchaussent, le dévêtent et le couchent dans un lit garni de draps de lin très fins. Jusqu’au matin il y dormit.

Dès le point du jour s’éveilla. Toute la maison était déjà levée mais personne ne se trouvait auprès de lui. Il lui faudra donc s’habiller seul, qu’il le veuille ou non. N’attend une aide de quiconque, se lève et se chausse, va prendre ses armes posées là sur la table proche. Dès qu’il est prêt, il va de porte en porte qui étaient ouvertes la veille. Mais c’est en vain: portes fermées et bien fermées! Il appelle, il frappe très fort et encore plus, mais personne ne lui répond.

Il en est là, va à la porte de la salle. Elle est ouverte. Il en descend tous les degrés jusqu’en bas. Il trouve son cheval sellé, sa lance auprès de là et son écu contre le mur. Il monte et va partout cherchant mais il ne rencontre personne: sergent, écuyer ni valet. Le pont-levis est abaissé vers la campagne. Nul n’a donc voulu le retenir, quelle que soit l’heure, quand il voudrait quitter ce lieu! Mais il pense bien autrement: ce sont les valets, se dit-il, qui sont partis sur le chemin de la forêt relever des pièges et des cordes. Va donc aller de ce côté pour en trouver quelqu’un, peut-être, qui dise où l’on porte ce Graal et pourquoi cette lance saigne. Passe le pont pensant ainsi, mais quand il est dessus la planche il sent bien que les pattes de son cheval bondissent d’un coup. Par bonheur elles sautent à merveille, sinon cheval et cavalier auraient pu s’en tirer très mal! Il tourne la tête en arrière et voit qu’on a levé le pont sans que nul se soit montré. Il appelle, mais point de réponse.

Il crie: « Dis-moi, toi qui as levé le pont: Réponds-moi! Où te caches-tu? Montre-toi, car j’ai quelque chose à te dire! »

Vaines paroles! Nul ne lui répondra.

 

Il s’en va donc par la forêt, trouve dans un sentier des marques toutes neuves de chevaux passés par là. Et il s’écrie: « Je vois qu’ils sont partis de ce côté, ceux que je cherche! »

S’enfonce dans le bois, continuant de suivre les traces. Celles-ci le mènent jusqu’à un chêne sous lequel il trouve une pucelle qui pleure et crie, se désolant: « Hélas, que je suis malheureuse! Maudites l’heure de ma naissance et celle où je fus engendrée! Plût à Dieu que jamais n’aie eu à tenir mon ami mort sur mes genoux! Pourquoi sa mort et non la mienne? Mort me frappe bien cruellement! Pourquoi a-t-elle pris son âme et non mon âme? Que me vaut de rester ici quand je te vois mort, toi que j’aimais le plus au monde? Sans lui que valent ma vie, mon corps? Qu’elle parte donc aussi, mon âme, et qu’elle soit faite chambrière et compagne de son âme, si elle le veut! »

Ainsi la pucelle est-elle en grand-douleur du chevalier qu’elle tient couché sur elle, tête tranchée.

Le cavalier vient auprès d’elle, la saluant. Elle lui rend son salut mais sans interrompre son deuil.

« Demoiselle, qui a occis le chevalier gisant sur vous?

-Seigneur, un chevalier le tua, dit la pucelle, ce matin.

-Moi, je viens du plus beau logis où j’aie jamais été encore.

-Ah, seigneur, vous avez donc couché dans le château du riche Roi Pêcheur?

-Demoiselle, par le Sauveur, ne sais s’il est roi ou pêcheur, mais il est très sage et courtois. Vous en dire plus je ne sais, sinon que deux hommes trouvai, hier soir, assis dans une barque qui naviguait très lentement. L’un des deux hommes ramait tandis que l’autre homme pêchait à l’hameçon. Celui-ci m’indiqua sa maison et pour la nuit il m’hébergea.

-Beau sire, il est roi sachez-le, mais en bataille fut blessé et mehaigné si tristement qu’il perdit l’usage des jambes. On dit que c’est un coup de javelot porté aux hanches qui lui a fait cette blessure. Et il n’a cessé d’en souffrir. Il souffre encore et ne peut monter à cheval. Alors, quand il veut se distraire, se fait porter en une barque. Et il se laisse aller sur l’eau, pêchant à l’hameçon, dont il est dit le Roi Pêcheur. Ne peut avoir d’autre exercice. Chasser aux champs ou sur les rives, il ne saurait. Mais a toujours auprès de lui ses fauconniers et ses archers et ses veneurs qui tirent à l’arc en forêt. Il se plaît bien dessus ses terres. Nul autre lieu ne siérait mieux. Aussi y a-t-il fait construire un château digne d’un puissant roi.

-Demoiselle, par ma foi vous dites vrai! J’en ai eu hier soir grand-merveille quand on me mena devant lui; quand il me dit de m’approcher et de m’asseoir auprès de lui. Et me pria de ne voir signe d’orgueil pour le fait qu’il ne se levait pour me saluer, ne le pouvant. J’allai donc m’asseoir sur son lit, comme il voulait.

-Certes un grand honneur il vous fit quand près de lui il vous assit. Or dites-moi: avez-vous vu la lance dont la pointe saigne, n’ayant pourtant ni sang ni veine?

-Si je la vis? Oui, par ma foi!

-Et demandâtes-vous pourquoi elle saigne?

-Jamais n’en parlai!

-Dieu m’aide! Mais sachez donc que vous avez bien mal agi. Et vîtes-vous le Graal?

-Je l’ai bien vu.

-Qui le tenait?

-Une pucelle.

-D’où venait-elle?

-D’une chambre. En une autre chambre elle alla.

-Nul ne marchait devant le Graal?

-Si!

-Qui donc?

-Deux valets sans plus.

-Et que tenaient-ils en leurs mains?

-Chandeliers garnis de chandelles.

-Et derrière le Graal, qui vint?

-Autre pucelle.

-Que tenait-elle?

-Un petit plat d’argent.

-Demandâtes-vous à ces gens vers quel lieu ils allaient ainsi?

-Nul mot ne sortit de ma bouche.

-Dieu m’aide! C’est pis encore! Comment avez-vous nom, ami? »

Et lui, qui son nom ne savait, soudain le connut et lui dit que c’est PERCEVAL LE GALLOIS. Mais ne sait s’il dit vrai ou non. Il dit vrai, pourtant ne savait. Quand la demoiselle l’entend, d’un coup se dresse devant lui, en disant toute courroucée.

« Alors votre nom est changé, ami!

-Comment?

-En « Perceval le Chétif ». Ah, malheureux Perceval, tu as connu male aventure de n’avoir jamais demandé cela qui eût fait tant de bien à ce bon roi qui est blessé! Bien vite il aurait retrouvé usage des membres et sa terre. Si grand bien en fut advenu! Mais sache que malheur en viendra, à toi et à autrui pour ce péché, sache-le bien! Fut ainsi déjà pour ta mère, car elle est morte de douleur pour toi. Je te connais mieux que tu te connais, car toi, tu ne sais qui je suis. Pourtant en la maison de ta mère longtemps je fus élevée avec toi. Je suis ta cousine germaine et tu es mon cousin germain. Mais il ne me pèse pas moins, ce malheur qui t’est advenu, de n’avoir pas du Graal su ce qu’on en fait, à qui on le porte; que d’avoir vu ta mère qui est morte et mort aussi ce chevalier que j’aimais si vivement et qui m’aimait en me disant sa chère amie.

-Ah cousine, si de ma mère m’avez dit vrai comment le savez-vous?

-Comment non? je l’ai vue mettre en terre.

-Que Dieu miséricordieux ait pitié de son âme! Vous m’avez conté là très douloureuse histoire. Mais, cousine, puisqu’elle est morte, qu’irais-je quérir plus avant? Je n’y allais que pour la voir. Je prendrai donc une autre route. Si avec moi vouliez venir, moi aussi je le voudrais bien. Jamais plus ne sera votre homme celui qui gît auprès de vous. Que les morts soient avec les morts, les vivants avec les vivants! Allons-nous-en, vous comme moi! Oui ce serait folie, je crois, de veiller seule auprès du mort. Poursuivons celui qui l’a tué! Je vous le jure sur ma foi: Pourvu que je puisse l’atteindre, ou je serai à sa merci ou je lui ferai crier grâce!

-Beau doux ami, lui répond celle qui ne peut refréner la douleur en son coeur, avec vous je ne puis partir avant de l’avoir enterré. Suivez ce chemin empierré que vous voyez de ce lieu-ci. C’est par là que s’en est allé le cruel, félon chevalier qui m’a occis mon doux ami. Non pas que je veuille vous envoyer derrière lui, mais je lui souhaite autant de mal que s’il m’eût tuée de sa main! Où cette épée fut-elle prise, qui pend dessus votre flanc gauche, qui jamais ne prit nul sang d’homme, ne fut tirée pour nul besoin? Je sais bien où elle fut faite et je sais bien qui la forgea. Mais gardez-vous de vous y fier car elle vous volera en pièces!

-Belle cousine, une des nièces de mon hôte la lui envoya hier soir. Il me la donna. Je m’en croyais bien honoré, mais m’avez causé grand effroi si est vrai ce que m’avez dit. Dites-moi, s’il advenait qu’elle fût brisée, serait-elle jamais reforgée? le savez-vous?

-Oui, mais grande peine il y faudrait. Celui qui saurait le chemin du lac auprès de Cotovatre pourrait la faire rebattre et retremper et réparer. Si l’aventure vous y mène, n’allez chez nul autre que chez Trébuchet, forgeron, car c’est celui-là qui l’a faite et lui seul saura la refaire. Sinon personne ne saura quel que soit l’homme qui y travaille.

-Certes, dit Perceval, si elle se rompt j’en serai bien fâché! »

Il quitte donc la demoiselle qui ne veut délaisser le corps de son ami et là demeure seule, plongée dans son chagrin.

 

Dans le sentier bien clair où chevauche Perceval, s’en va un palefroi tout maigre et fatigué, marchant au pas, juste un peu devant lui. À voir bête si malingre, Perceval pense qu’elle est tombée en mauvaises mains. La bête ressemblait à ces chevaux prêtés, en grand travail le jour et sans soins à la nuit. C’était là bien pauvre palefroi, maigre, tremblant de froid, tout morfondu. Ses crins étaient tondus; ses oreilles molles retombaient. Il n’avait que cuir sur le dos. Les mâtins attendaient le temps de la curée auprès de lui. La housse, les courroies de selle ne valaient mieux que l’animal.

Sur lui allait une pucelle la plus misérable du monde. On aurait pu la voir très belle mais sa vêture était si pauvre, sa robe n’avait de bonne étoffe pas plus large qu’une paume. Le reste était mal recousu à grosses coutures, et partout rattaché de noeuds laissant pourtant passer les seins. Sa chair était blessée comme de coups de lancette brûlée, crevassée par la neige, par la grêle et par la gelée. Sans voile, les cheveux mêlés, elle offrait aux yeux un visage ravagé par les tristes traces des larmes. Certes le coeur pouvait souffrir quand le corps montrait tel malheur!

Dès que Perceval l’aperçoit, en hâte vers elle il accourt. Mais le voyant venir elle se couvre de ses loques. Si elle en cache un trou, sitôt en découvre cent autres! Perceval rejoint la pucelle si pâle et si défaite, pour l’entendre plaindre ainsi son malheur:

« Ah, Dieu, qu’il ne Te plaise de me laisser en cet état! Il y a trop longtemps que je traîne si triste vie que je n’ai point méritée! Dieu, je T’en prie, envoie auprès de moi quelqu’un qui me jette hors de cette peine ou me délivre de celui qui me fait vivre si grand-honte! Nulle pitié n’y a en lui. Même il refuse de me tuer quand je ne peux lui échapper vive! Pourquoi voudrait-il compagnie d’une misérable sinon par plaisir de ma misère et de ma honte? Si je l’avais trompé vraiment et s’il le savait sans nul doute, il devrait bien me pardonner tant il me l’a fait payer cher. Mais comment pourrait-il m’aimer, me faisant traîner âpre vie sans jamais s’en émouvoir!

-Belle, que Dieu vous sauve! » dit Perceval.

Elle baisse la tête et dit tout bas: « Seigneur qui m’as saluée, que ton coeur ait ce qu’il désire! Mais te le souhaiter n’est pas juste. »

Il s’étonne, honteux. Il répond:

« Comment, demoiselle? Je ne crois pas vous avoir jamais vue ni méfait?

-Si, répond-elle. J’ai tant de souffrance et misère que nul ne me doit saluer. Qu’on me regarde ou qu’on m’arrête, la plus grande angoisse me prend.

-Si je vous ai fait peine, dit Perceval, vraiment c’était sans le savoir! Je ne veux pas vous tourmenter. Mon chemin m’a conduit vers vous et sitôt que je vous ai vue, si désolée, si pauvre et nue, de joie je n’en aurais connue désormais, si je n’eusse appris de vous-même quelle aventure vous a mise en telle peine et telle douleur!

-Ah, Sire, ayez pitié! Taisez-vous! Allez votre chemin et laissez-moi. Le péché vous retient ici. Fuyez, fuyez, vous ferez bien!

-Pourquoi fuir? De par quelle peur? D’où viendrait-elle? Qui me menace?

-Je vous dis qu’il est temps encore. Fuyez! Il va sans tarder revenir, l’Orgueilleux de la Lande. Il ne cherche que coups et combats. Si en ce lieu-ci il vous voit, sur l’heure il vous occira. Que l’on m’arrête ou l’on me parle, il en éprouve tel dégoût que nul ne peut sauver sa tête, pris sur le fait. Il vous dirait qu’il y a peu qu’un homme encore fut tué ainsi. Mais il ne veut tuer son homme sans lui conter premièrement pourquoi il me punit de honteux et vil traitement. »

Tous deux parlaient encore quand dans la poussière et le sable l’Orgueilleux de la Lande, sortant du bois bondit sur eux en menaçant: « Malheur sur toi qui t’arrêtas, près de la pucelle! Que tu l’aies retenue -serait-ce la longueur d’un pas- cela suffit pour que tu meures! Mais sache que je ne te tuerai qu’après t’avoir conté pour quelle cause à cette fille j’ai imposé si vile honte: Un jour j’étais allé au bois, laissant, dedans un pavillon, cette fille-là que j’aimais plus que toutes choses au monde. Sortant du bois, par aventure, s’en vint là un valet gallois (par quel chemin s’en venait-il? Je ne le sais) mais ce que je sais sûrement, c’est que ce valet-là lui prit, oui, de vive force un baiser. C’est elle qui me l’a avoué. Peut-être qu’elle me mentit. Ne dis pas non. L’autre poussa son avantage: qui donc l’en aurait empêché? Peut-être fut-ce d’abord par force qu’il lui déroba ce baiser? Vint après le consentement. Mais qui donc pourrait jurer qu’après ce baiser il n’y eut rien d’autre chose? Qui le croirait? L’un vient de l’autre. Qui femme embrasse et point ne pousse l’avantage, c’est que l’homme ne le veut point. Mais femme qui donne sa bouche, sans peine accorde le surplus, si l’homme le veut tout de bon! Même si femme se défend, on sait qu’elle peut l’emporter en tous moments sinon en cette joute où elle prend l’homme à la gorge et le griffe, le mord, le tue en souhaitant de succomber. Elle veut qu’on la prenne de force, ainsi nul gré elle n’aura. J’ai raison de croire qu’il l’a prise. Et de plus lui a dérobé l’anneau qu’elle portait au doigt. J’en suis fâché. J’ajoute qu’après cela il a osé boire d’un vin fort et a dégusté deux pâtés que l’on avait gardé pour moi. Mon amie en a son loyer, un beau loyer comme on peut voir! Qui commet folie en pâtisse! Jamais plus ne la commettra. Quand je connus la vérité chacun a pu voir ma colère en sachant que je n’avais tort. Je lui ai dit que son palefroi ne serait ferré ni saigné; qu’elle ne porterait jamais plus nouveau manteau, cotte nouvelle, tant que je n’aurais pas occis celui-là qui l’avait forcée, puis lui aurai tranché la tête. »

Perceval écoute. Il répond: « Ami, tenez pour assuré qu’elle a accompli pénitence. C’est moi qui ai pris le baiser. Ce fut de force. C’est moi qui dérobai l’anneau. Mais jamais ne fis autre chose, sauf que je mangeai un pâté et bus du vin tout à mon saoul (mais ceci ne fut pas si sot). »

L’Orgueilleux de la Lande dit: « Par mon chef, c’est vraiment merveille de t’entendre confessant la chose! De toi-même donc tu avoues avoir mérité la mort. »

Mais Perceval sitôt répond: « La mort n’est pas si près de moi que tu le penses. »

Sans dire autre mot ils foncent l’un sur l’autre. Et si furieusement se heurtent que leurs lances volent en éclats et que tous deux vident leur selle. Tombés, sitôt ils se relèvent et se battent à coups d’épées. Dure bataille et sans faillir. Pourquoi voudrais-je la décrire?

Enfin l’Orgueilleux de la Lande a le dessous et crie merci. Le jeune chevalier n’oublie ce que commanda le prudhomme: jamais n’occire homme à merci. Alors il dit: « Chevalier, par ma foi ne te ferai grâce avant que devant moi ici, tu fasses grâce à ton amie. Elle n’a mérité, je te jure, d’être traitée comme tu fais. »

L’Orgueilleux aimait la pucelle plus que prunelle de ses yeux. Et il répond:

« Beau sire, vous me trouvez tout prêt à réparer. Ce sera comme vous le voudrez. Ordonnez et j’obéirai! J’ai le coeur sombre et douloureux de l’avoir ainsi tourmentée. »

Le vainqueur dit: « Tu iras donc au plus proche de tes manoirs. Tu lui feras prendre le bain et reposer jusqu’au moment où elle sera revenue en santé. Quand elle sera parée, vêtue de belles robes, tu la mèneras au roi Arthur. S’il te demande qui t’envoie tu répondras: « C’est le garçon que vous fîtes Chevalier Vermeil. » Au roi Arthur tu conteras la pénitence que tu voulus pour ton amie et la misère où elle vécut. Tu conteras à haute voix devant la cour, que tous et toutes puissent entendre, la reine comme ses suivantes. Parmi elles, qui sont très belles, plus belle encore il en est une, que je prise plus que toute autre. Rien que me voir quand j’y allai elle avait ri de grand plaisir. Keu le sénéchal la gifla si rudement que la pauvre en perdit le sens. Tu la feras chercher, je veux, et tu lui diras que rien ne pourra m’appeler à la cour du roi Arthur tant que je ne l’aurai vengée! »

L’Orgueilleux de la Lande promet, se met en route comme il fut dit et prêt à remplir sa mission quand la demoiselle serait guérie, toute prête pour le voyage. À l’Orgueilleux ne déplaisait d’emmener aussi son vainqueur qu’il ait long temps et repos pour panser ses plaies.

« Il ne peut en être ainsi, dit Perceval. Va et que Dieu te donne la bonne aventure! Ailleurs je trouverai un logis. »

Ils se quittent. Le même soir, l’Orgueilleux fait prendre le bain à son amie. Les jours suivants il la fait vêtir richement. Si soigneusement il la veille qu’en sa beauté elle revient. Et tous vont à Carlion où le roi tenait sa cour très privément, trois mille chevaliers seulement se retrouvant en l’assemblée (mais tous choisis). C’est donc devant toute la cour que vient l’Orgueilleux de la Lande se remettre docilement entre les mains du roi Arthur. « Sire, je suis votre prisonnier. De moi ferez ce que vous voudrez. C’est bien raison puisque cet ordre me donna mon vainqueur qui vous demanda et obtint armure vermeille. »

Le roi Arthur sitôt comprend.

« Beau sire, désarmez-vous donc! Que Dieu donne joie et qu’Il donne bonne aventure à qui me fait présent de vous. Et vous aussi soyez le bienvenu! À cause de votre vainqueur, serez aimé et estimé en mon logis.

-Sire, autre chose il m’a demandé: avant que je me désarme je vous prierai mander la reine et ses filles d’honneur pour écouter mien message. »

Bientôt donc vient la reine. Derrière elle, toutes ses suivantes se donnant la main deux à deux. Quand la reine se fut assise auprès du roi, l’Orgueilleux de la Lande dit: « Dame je vous salue de par un chevalier que j’estime et qui aux armes m’a vaincu. Il vous envoie cette pucelle, mon amie, que vous voyez. »

La reine lui répond: « Ami, qu’il en soit mille fois remercié! »

Alors, comme il lui avait été dit, l’Orgueilleux de la Lande conte la vilenie et la misère où il fit vivre son amie. Il n’oublie rien, et dit pourquoi il fit ainsi. Il demande qu’on désigne celle que frappa le sénéchal. On la lui montre et l’Orgueilleux dit, se tournant vers elle: « Celui qui m’envoya ici me commanda de vous saluer et de vous répéter tout net le serment que j’ai entendu: « Dieu l’aide comme il lui demande, jamais ne viendra en cette cour avant qu’il ne vous ait vengée du soufflet que pour lui vous avez reçu. » »

Quand le Fou entend ces paroles, de joie il bondit, s’écriant: « Ah, Seigneur Keu, c’est pour le coup que vous allez payer la dette! Et sans attendre! »

Puis le fou vient parler au roi qui dit ensuite:

« Ah, sire Keu, comme tu fus de pauvre courtoisie quand tu te moquas du jeune homme! Par tes railleries je l’ai perdu. Le reverrai-je? »

Le roi prie son prisonnier de s’asseoir. Il commande qu’on le désarme. De la prison il lui fait grâce. Messire Gauvain s’est assis à la droite du roi et il lui dit:

« Au nom de Dieu, sire, qui donc est ce jeune champion qui a vaincu en dur combat un chevalier aussi vaillant? Dans toutes les îles de la mer non, je n’ai ni vu ni connu ni entendu nommer nul chevalier qui en prouesse et chevalerie vaille l’Orgueilleux de la Lande!

-Beau neveu, je ne le connais, mais je l’ai vu. Quand je le vis ce fut sans oser lui poser aucune question. Il me demanda de le faire chevalier sur l’heure. Il était beau, de bonne mine. Je lui répondis: « Volontiers. Descendez de votre monture. Oui, sans tarder qu’on vous apporte une armure toute dorée. » De cette armure il ne voulut. Il dit qu’il n’en accepterait qu’une: celle que portait ce chevalier félon qui déroba ma coupe. C’était une armure vermeille. Keu, qui était méchant l’est encore, le sera toujours, et n’ouvre la bouche que pour dire mauvaises paroles lui cria%

Un Yankee à la cour du Roi Arthur

Mark Twain (1835-1930) est l’un des plus célèbres écrivains américains. Auteur des Aventures de Tom Sawyer et de celles de Huckleberry Finn, il manie l’humour, la satire et l’impertinence avec une maîtrise particulièrement efficace qui ont fait de lui un auteur universellement apprécié.

Attention!!!

Cet avertissement concerne les amoureux de la Table Ronde…

Un yankee ( un type du Connecticut) du XIXe n’est – semble t-il pas – en mesure d’apprécier le mythe du Graal …  Aussi, se venge t-il sur les personnages : Merlin est un vieux magicien roublard, sans talent et orgueilleux, Arthur un vulgaire mari trompé, Guenièvre est une femme aux mœurs légères et sans réelle dignité… C’est aussi, sans doute, un peu cela (pourquoi pas?), mais c’est surtout pour Mark Twain, l’occasion de faire comme il sait et apprécie de le faire … une peinture critique de la société conservatrice anglaise, qui aurait la faiblesse de se reconnaître dans une chevalerie idéalisée ….

Les tournois sont ridiculisés (moment d’anthologie quand l’Américain est obligé de relever un défi !) et seul le sort des chevaux inquiète notre infortuné héros.

Ce yankee, surnommé « Le Boss » et, va profiter de ce retour dans le temps pour remodeler le pays à l’image d’une Amérique idéale, au tout début de l’ère industrielle. En avance sur son temps, le boss catalogué magicien, devient le concurrent direct de Merlin.

Des lignes télégraphiques conçues en secret pour ne pas déplaire à l’Eglise toute-puissante, des chevaliers transformés en hommes-sandwiches qui font du porte-à-porte pour vendre du savon (car le B.A. BA de l’hygiène est totalement inconnu à la Cour, ce dont s’indigne le Boss). Bref, l’Angleterre féodale découvre avec bonheur (quoique…) les avantages de la démocratie.

L’américain du XIXe s. se moque de la vieille Europe, de ses mythes. Ce roman, permet de faire de la sociologie comparée… avec d’autant plus d’humour, que la date de parution de ce roman est de 1889.

Mark Twain, scrute avec humour, et sans doute lucidité, nos faiblesses humaines…

 

Illustrations de DAN BEARD (1850 ~ 1941)

A Yankee in King Arthur’s Court
by Mark Twain
Published by Charles C. Webster & Co ~ 1889