La dynastie des Plantagenêts. -2/3- Henri II Plantagenêt

Henri II Plantagenêt roi d'Angleterre (1133 – 1189), réussit en une dizaine d'années, à concentrer entre ses mains de nombreux territoires : en 1154, il domine le royaume d'Angleterre, le duché de Normandie, le comté d'Anjou, le comté du Maine, le comté de Poitou et le duché d'Aquitaine.

            roisnormands

 Les quatre premiers rois normands d'Angleterre :

Guillaume le Conquérant, Guillaume le Roux, Henri Ier Beauclerc et Etienne de Blois.

Enluminure des Chroniques de Matthieu Paris,
rédigées à l'abbaye de Saint-Albans, entre 1236 et 1259. ( Manuscrit de la British Library
MS Royal 14 CVII, f.8v )

                       

Henri II voyage sans cesse dans son royaume, surtout en Normandie et en Angleterre (en cumulant les jours passés dans ces deux territoires, Henri passera 14 ans en Normandie et 13 ans en Angleterre). A l'inverse, Henri II voyage peu en Anjou  et en Aquitaine (7 ans sur l'ensemble de son règne). Ses voyages permettent au roi de s'approprier l'espace par sa seule présence physique. Ils lui permettent également de surveiller la noblesse locale et les agents du roi. Cela a une incidence évidente sur la perception du pouvoir royal dans ses territoires.

absalom leavs david to plotLa cour est le lieu par excellence du pouvoir royal. Elle est le centre à partir duquel le roi gouverne sa périphérie. Elle n'est pas statique. Le rayonnement du roi (et de sa cour) dépend de sa mobilité, des enquêtes et des missions de ses envoyés et des rapports de ses informateurs. La cour centralise les informations et envoie les ordres pour assurer son autorité sur les territoires.

Pour expliquer la situation d'un Richard avec l'Aquitaine qu'il soulève contre son père Henri II, il faut comprendre la figure du Juvenis, fondamentale pour expliquer ces luttes internes: au Moyen Age, les jeunes, surtout les jeunes de l'aristocratie, sont désireux de partager le pouvoir de leur père qui souvent le leur refuse. Ces jeunes peuvent s'appuyer sur les seigneuries locales (et inversement certaines attisent l'ambition du fils) pour contester l'autorité de son père…

King_John_from_De_Rege_Johanne (1)La cour d'Henri II impressionne par la qualité et la quantité d'écrivains latinistes. Ces écrivains, la plupart des clercs, instruisent la cour sur sa corruption et "corrigent" ses dysfonctionnements. Ces écrivains ont aussi la volonté de pacifier la noblesse guerrière en proposant des "codes" idéologiques: guerre juste, légitime. Ici se trouvent les prémisses de ce que sera la chevalerie. Ces écrivains vont participer à la création du miles litteratus, le chevalier lettré. La littérature chevaleresque et la prédication cléricale se font l'écho d'une façon de se comporter à la cour.

Henri II Plantagenet
Henri II Plantagenêt

Les chroniqueurs redessinent l'arbre généalogique d'Henri II pour mettre en valeur ses liens avec le saint roi Edouard le Confesseur (1005-1066) petit-fils de Richard Ier, duc de Normandie. Ces écrivains tentent de faire remonter la généalogie des Plantagenêts à Arthur, le légendaire roi de Bretagne qui a repoussé les Saxons. Henri II va même jusqu'à organiser la découverte de sa tombe. Et si Arthur ne suffit pas, alors ils vont jusqu'à rechercher Brutus, héros troyen qui aurait fondé l'Angleterre, dont se réclame Henri II.

Harley 4379 f.19vLa notion de chevalerie doit être comprise dans une double acceptation: elle désigne d'une part un groupe de professionnels du combat (milites), elle renvoie d'autre part  à un idéal, un système de valeurs, fortement christianisées, qui détermine l'éthique guerrière aristocratique. Cette seconde définition est liée à l'idée de courtoisie.

A la fin du XIIème siècle, le roi cherche à avoir le monopole de la violence. En conséquence, il tente d'abolir ou du moins atténuer toute forme spontanée de violence nobiliaire. Le roi exige que la chevalerie mettent ses armes à son unique service.

Sources : L'Empire des Plantagenêts 1154-1224 de Martin Aurell

Ce que l'on a appelé « l'empire Plantagenêt » dure 70 ans : 1154-1224. Ces dates correspondent au couronnement d'Henri II et d'Aliènor en 1154 et à la perte des territoires continentaux par Henri III en 1224 (à l'exception de la Gascogne).

Bien que désormais roi d'Angleterre, Henri II choisira d'être enterré dans l'abbaye de Fontevraud, aux confins de l'Anjou et de la Touraine. Richard Cœur de Lion (1189-1199), qui succède à son père, repose dans ce même monastère.

ST Thomas A Becket

Après l'assassinat de Thomas Beckett (1170), qui fut un vrai scandale… Les Anglais ne l’acceptèrent pas et la popularité du roi s’en ressentit. Les rapports familiaux sont tendus et dispersés entre l'Angleterre et la France: Ses fils, Henry le Jeune Roi, Geoffrey, Richard et Jean ne sont pas fidèles à leur père qui gouverne seul. Il a fait emprisonné sa femme Aliénor qu’il accuse de comploter contre lui avec des vassaux de France. Elle avait aussi poussé ses fils, surtout Richard celui qu’elle préfère, contre leur père qu’elle dit tyrannique.

La reine est enfermée dans la tour de Salisbury tandis que le roi vit avec la belle Rosemonde et fait tout son possible pour obtenir le divorce.

Après la mort de Henry le Jeune, l'héritier royal, la captivité d’Aliénor se relâche un peu. Pour Noël 1184, elle participe à Westminster à une fête qui réunit toute la famille.

En 1189, à Chinon en France, Henri II s’alite et meurt en trois jours, le 6 juillet, et ses ennemis disent qu’il mourut solitaire et presque misérablement.

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La dynastie des Plantagenêts. -1/3- aux sources d’Arthur…

arthur15merlin (1)Au XIIe siècle, Geoffroy de Monmouth (1100-1155), est au service d’Henri 1er 1068-1135 (fils de Guillaume le conquérant) , puis d'Henri II Plantagenêt ( 1133-1189). Son œuvre installe la légende arthurienne, en tentant de légitimer la dynastie normande dans le passé de l'ancienne Bretagne. Les chroniqueurs et les princes de l'époque ne remettent pas en question l'historicité d'Arthur ( au moins jusqu'à Édouard IV..)… Il s'agit d'inscrire les rois anglais dans la lignée des Troyens de Brutus, fils d'Enée, ( avec le roi Arthur ) dans le contexte de la rivalité avec les Capétiens.

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Henri II Plantagenêt ( Chinon_chapelle_radegonde)

Pendant près de trois siècles, la famille des Plantagenêts va régner sur le royaume anglo-normand constitué par Guillaume le Conquérant (1027-1087). Guillaume est né à Falaise  et est mort à Rouen. Duc de Normandie de 1035 à sa mort et roi d'Angleterre de 1066 jusqu'à sa mort en 1087.

Cet état est alors la première puissance politique ( un Empire …?).

Mais, c’est un Etat féodal… donc, sa stabilité repose d’abord sur les liens qui unissent le souverain et ses vassaux les plus importants.

C’est en Angleterre que les Plantagenêts régnaient en souverains indépendants, tandis qu’en France, ils étaient les vassaux des Capétiens, situation qui donna naissance à une rivalité hostile entre les deux dynasties. L’animosité que les Capétiens avaient manifestée à l’égard de Guillaume le Conquérant dégénéra en une haine à mort envers la maison d’Anjou. Pourquoi " la maison d'Anjou " ?:

Geoffrey V d'Anjou Tombeau au Mans
Geoffrey V d'Anjou – Tombeau au Mans

Henri II est le fils de Mathilde ( fille de Henri 1er) et du comte d'Anjou: Geoffroy V, comte d'Anjou et du Maine (1128-1151). Geoffroy est surnommé Plantagenêt à cause du brin de genêt qu'il avait l'habitude de porter à son chapeau.

Geoffroy V permet ainsi à son lignage d'accéder à la royauté et d'échapper sur certains de ses territoires à la suzeraineté du roi de France. Cette union représentait un gage de paix entre l'Anjou et la Normandie, qui avaient été en conflit à de nombreuses reprises au cours du XIe siècle. Geoffroy V Plantagenêt mourut à Château-du-Loir le 7 septembre 1151, aux confins de l'Anjou historique et du comté du Maine. Il repose en la cathédrale Saint-Julien du Mans.

Henri II Plantagenêt ne fut investi du trône qu'en 1154 pour devenir roi d'Angleterre. Entre temps, Étienne de Blois se désigna lui-même ( contre les dernières volontés de son oncle Henri 1er) roi d'Angleterre de 1135 à 1154 …

Domaine des Plantagenets carte

Henri II rendit à l’Angleterre la puissance qu’elle avait connu sous Guillaume le Conquérant et, dans une certaine mesure, lui donna la première ébauche de ce qui devait constituer son originalité en tant qu’état.

john duncan - the taking of excalibur 1897

Les Plantagenêts font grand cas, sur le continent, de l'épée d'Arthur Excalibur, qu'Henri Ier aurait, dit-on, offert à Geoffroy en 1127, lors de son adoubement. Ceci avant la découverte opportune, en 1191, à l'abbaye de Glastonbury, en Angleterre, sur des indications données avant sa mort par Henri II, de la tombe supposée du roi légendaire….  

** C'est ainsi que l'on peut dire que des nobles français ont régné durant plus de deux siècles sur l'Angleterre, influençant profondément la culture britannique et la langue anglaise. C'est le sens de cette vidéo … ( Sources : "Les Plantagenêts" de Jean Favier, "La Guerre de Cent-Ans" de Jean Favier, "L'Empire des Plantagenêts" d'Aurell Martin )

Camelot, le château du Roi Arthur. -2/2-

Le royaume de Logres :Avalon-unicorn

Le royaume d'Arthur est désigné par le nom de Logres "qui fut jadis la terre aux ogres". La terre de Bretagne passait pour avoir été habitée par des géants sauvages que Brutus chassa lorsqu'il s'installa dans l'île. Arthur à son tour dut se mesurer à l'un d'eux, Rithon. Logres ne désigne que le centre de l'Angleterre. En Cornouailles, règne le roi Marc, l'époux d'Iseut, et en Carmélide, c'est-à-dire l'Ecosse, règne le roi Léodégan, père de Guenièvre. Bien d'autres rois se partagent les terres de Petite ou Grande Bretagne. Si certains d'entre eux se sont révoltés au moment de l'élection d'Arthur, ils ont tous finis par rentrer dans le rang, considérant Arthur comme leur suzerain.

Camelot 3

Les romans décrivent la ville de Camelot établie le long d'une rivière, en aval d'Astolat . Elle est entouré de plaines et de forêts, et sa magnifique cathédrale, Saint- Etienne , est le centre religieux des activités d'Arthur et des Chevaliers de la Table Ronde; là, Arthur et Guenièvre sont mariés et il y a les tombes de nombreux rois et des chevaliers. Des joutes ont lieu dans une prairie à l'extérieur de la ville. Dans les Palamède, le château est finalement détruit par le roi Mark de Cornwall après la disparition d'Arthur à la bataille de Camlann .

Au XIe et XIIe s., les châteaux étaient les demeurent en pierre, balayées de courants d'air, des principales familles du pays et de leurs gens. La sécurité primait sur le confort.

L'intérieur de Camelot dans Prince Valiant

Au cours des siècles suivants, le confort devient important, comme en témoignent les descriptions de Camelot…

Comparé à l'espace mouvant de la forêt, la cour d'Arthur offre un cadre stable, structuré, réglé sur un calendrier précis. Ce sont les fêtes religieuses – Noël, Pentecôte ou Ascension – qui organisent la vie de la cour d'Arthur. Des banquets succèdent aux tournois où les chevaliers concourent aux couleurs de leurs dames. Ils éprouvent leur bravoure, en même temps qu'ils s'entraînent à la guerre, car le tournoi est une petite bataille où l'on joute à cheval et combat à pied. Ces fêtes sont aussi l'occasion pour Arthur de recevoir ses sujets en audience et d'adouber de nouveaux chevaliers.

banquet Moyen-age

Le banquet est le cadre traditionnel du déclenchement des aventures : le roi Arthur, installé à table avec ses courtisans, reçoit un visiteur dont l'irruption vient rompre l'équilibre de la cour et du royaume. Lieu du défi lancé au roi et à ses chevaliers, la cour est aussi le lieu du récit : dans les romans de la Table ronde, il est d'usage que les chevaliers rentrent à la cour après un an pour faire le récit de leurs aventures au roi.

Chateau Chateaugiron dervalLe succès de la légende arthurienne fait de la cour d'Arthur et du roi lui-même un modèle. Il s'agit d'un modèle en miroir car, bien que reposant sur un système féodal, exaltant la chevalerie, à l'image de la société du XIIe siècle, la cour d'Arthur renvoie l'image d'une société équilibrée, qui devient un modèle pour les cours européennes. Arthur devient l'idéal du roi juste, favorable aux chevaliers, et sa cour celle qu'il faut imiter. Au XIVe siècle, il figure parmi les Preux, ces neufs héros les plus valeureux du passé.

Camelot, le château du Roi Arthur. -1/2-

La cité de Camelot, n'a peut-être jamais figuré sur une carte. Sûrement, existe t-il toujours dans l'esprit et le cœur des hommes… ?'illustration de Gustave Doré de Camelot  Idylls_of_the_King_3

L'ancien obscur chef celte qui arrêta l'invasion anglo-saxonne, Arthur, a bien vécu dans un château fort de l'âge de fer, comme Cadbury (Somerset). D'ailleurs, un écrivain du XVIe s. John Leland écrit : « A l'extrémité sud de la paroisse de South-Cadbury se trouvait Camallate, qui fut un jour une ville ou un château célèbre … Les gens de là-bas ne nous apprennent rien hormis qu'ils ont entendu qu'Arthur séjourna beaucoup à Camelot. »

Dans la tradition galloise, la cour principale d'Arthur est située à Celliwing en Cornouailles.

Selon les Triades, les deux autres cour sont à Mynyw et Pen Rhionydd. Mynyw a été situé à St. David's, les deux autres sites n'ont pas encore été localisés.

Tapisserie médiévale Camelot Castle - château du roi Arthur

Tapisserie médiévale Camelot Castle – château du roi Arthur

Carleon, cité par Geoffroy de Monmouth, est le siège principal de la cour d'Arthur. Dans un seul des manuscrits du Moyen Âge (vers 1200) du Lancelot ou le Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes apparaît Camelot. C’est à partir du Lancelot-Graal que Camaalot prend de plus en plus d’importance et finit par remplacer Caerleon.

Chateau fortLe roi Arthur passe d'une résidence à une autre : Carlisle, Winchester, Cardigan, Caerleon… Cependant le château de Camelot est sa résidence principale. Ce nom désigne aussi la ville qui l'entoure.

D'après ce que nous révèlent les romans, Camelot tient de la forteresse guerrière et du palais oriental : c'est un microcosme dont la seule fonction est de mettre en valeur la cour et le roi.

Son nom est rapidement devenu le symbole même de la politique qu'entendait mener le Roi Arthur. Sous les conseils avisés de Merlin, à l'image de la Table Ronde, il voulait instaurer un monde de justice, de liberté et de paix qu'il voulait étendre à tout son royaume de Bretagne.le roi arthur 3

C'est là que les chevaliers se réunissent autour de la Table Ronde. Et comme c'est l'endroit où le roi Arthur se trouve le plus souvent, il y rend aussi la justice.

C'est à Camelot que viennent se faire connaître les aspirants chevaliers, et là qu'ils retournent après avoir accompli les merveilles qui leur vaudront la reconnaissance de leurs pairs, et peut-être un siège à la Table Ronde. Rien ne se passe à Camelot, ou presque, mais c'est de là que partent touts les quêtes, toutes les expéditions guerrières, et la plupart des parcours individuels. A la Table ronde, Galahad conquiert le siège périlleux…

Le Saint-Graal fait une apparition fugitive à Camelot, et provoque le départ d'une quête chevaleresque.  

La fontaine magique de Barenton, ou, Laudine et Yvain.

Dans son roman Le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes met en scène une fontaine sans nom, que les critiques et les historiens s’accordent pour identifier à la fontaine de Barenton dépeinte dans le Roman de Rou de Wace. Chrétien utilise la magie de la fontaine qui déclenche la pluie lorsque l’on verse de son eau sur le perron.

Yvain et le lionL’histoire d’Yvain, le héros du Chevalier au Lion, est ici sommairement racontée à travers le rôle que joue la fontaine. Cette fontaine maléfique se trouve en forêt de Brocéliande, domaine dont la châtelaine est Laudine et dont Lunete est la fidèle suivante et la conseillère. Son mari, Esclados le Roux est un terrible chevalier qui surgit dès que quelqu’un verse l’eau qui met en péril la forêt et ses habitants.

Le roi Arthur réunit sa cour pour des festivités à Carduel, au pays de Galles. Calogrenant, un des  chevaliers, fait le récit d’un revers qui lui est arrivé six ans auparavant à une fontaine dans la forêt de Brocéliande. Armé de pied en cap, il part chercher l’aventure :

Je trouvai un chemin à ma droite
au milieu d’une forêt épaisse.
C’était une voie très pénible,
pleine de ronces et d’épines.
Non sans douleur, ni sans peine,
je suivis ce chemin et ce sentier.
Pendant presque toute la journée
je chevauchais de la sorte ;
puis je finis par sortir de la forêt :
c’était en Brocéliande. 

Vers 180-189 — Chrétien de Troyes (1176-1181).

la fontaine de Barenton brumeAu détour d’un chemin, un rustre indique à Calogrenant une fontaine dont il ne reviendra pas sans quelque difficulté ni avant de lui avoir payé son tribut. (v. 371) Le rustre décrit à sa manière la fontaine qui bout, plus froide que du marbre, l’ombrage de l’arbre auquel est attaché un bassin de fer, le perron sans pareil, la chapelle, petite mais très belle. Si tu veux prendre de l’eau dans le bassin/ et la répandre sur le perron (v. 393-394) dit-il : tu verras alors se déchaîner une telle tempête (v. 395) que les arbres de la forêt seront mis en pièces et que toutes les bêtes, y compris les oiseaux, la quitteront. Enfin, il met en garde Calogrenant d’arriver à sortir vivant d’une telle épreuve, chance qu’aucun chevalier qui y soit allé, n’a connue.

Suivant le chemin indiqué par le rustre, Calogrenant découvre le pin, le plus beau de la terre, un perron d’émeraude, un bassin d’or… La vision qu’il en a est donc bien différente de celle du rustre. Ses yeux de chevalier ne voient pas un lieu d’épouvante, mais un lieu enchanteur qui l’émerveille :

Je vis pendu à l’arbre le bassin,
de l’or le plus fin qui ait jamais encore
été mis en vente sur quelque foire que ce soit.
Croyez-moi la fontaine 
bouillait comme de l’eau chaude.
Le perron était fait d’une seule émeraude
percée comme un tonneau,
et dessous il y avait quatre rubis,
plus flamboyants et plus vermeils
que le soleil au matin 
quand il paraît à l’orient.
Je vous assure que jamais, sciemment,
je ne vous mentirai d’un seul mot.
J’eus alors envie de voir la merveille
de la tempête et de l’orage,
ce dont je ne me tiens guère pour sage,
car je me serais bien volontiers repris,
si je l’avais pu, aussitôt que
j’eus arrosé la pierre creuse
avec l’eau du bassin.
Sans doute en versai-je trop, je le crains,
car alors je vis le ciel si perturbé
Que, de plus de quatorze points,
les éclairs me frappaient les yeux ;
et les nuages jetaient, pêle-mêle,
de la neige, de la pluie et de la grêle.
Il faisait un temps si mauvais et si violent
que je croyais bien que j’allais mourir
à cause de la foudre qui tombait autour de moi
et des arbres qui se brisaient. 

Vers 417-446 — Chrétien de Troyes (1176-1181).

Fontaine_barenton Yvain

Yvain à la fontaine de Barenton ( Tableau de l’église de Tréhorenteuc)

Brusquement tout s’arrête : c’est le calme absolu, laissant place au chant des d’oiseaux rassemblés sur le pin. Puis, dans un fracas de galop, surgit un chevalier en armure, Esclados le Roux, le seigneur du lieu qui fonce sur lui et le met en garde :

car vous m’avez chassé de ma maison
avec la foudre et la pluie.
[…] 
car vous m’avez livré un tel assaut
dans mon bois et dans mon château,
que rien n’eût pu me venir en aide,
hommes, armes, ou remparts.
Personne n’a été ici en sécurité,
dans quelque forteresse qui ait pu y exister,
qu’elle fût de pierre dure ou de bois.

Vers 502 et 506-512

La fontaine de Barenton petitLe combat engagé est violent et bref, laissant Calogrenant aplati au sol, humilié et vaincu. Esclados laisse cependant le chevalier s’en retourner à pied, couvert de honte.

Yvain, un des chevaliers d’Arthur est le cousin de Calogrenant. Le récit terminé, il ne peut laisser cette humiliation impunie et décide de se rendre à la fontaine, seul, à l’insu de tous, pour se venger de l’affront. Parvenu à la fontaine, comme Calogrenant, il asperge le perron afin de provoquer Esclados le Roux. Un terrible et très long combat a lieu entre les deux hommes. A la fin, monseigneur Yvain/fracasse le heaume du chevalier. (v. 860-861). Esclados blessé à mort, s’enfuit à toute bride jusqu’à son château, poursuivi par Yvain. Tous deux franchissent le pont-levis mais Yvain reste prisonnier entre deux herses. Lunete, la servante, assiste à la scène et décide de le secourir. Esclados meurt, laissant Laudine, son épouse, dans un profond chagrin. Lunete donne à Yvain un anneau qui le rend invisible. Il échappe aux barons qui cherchent l’intrus pour le mettre à mort. Yvain découvre alors Laudine. Il délire sur sa beauté et en tombe amoureux. Lunete, La demoiselle, qui était rusée comme une Bretonne, (v. 1580) présente Yvain à Laudine et persuade la veuve de lui faire appel pour défendre la fontaine et son domaine. Alors qu’ils se parlent d’amour, elle ignore qu’il s’agit du meurtrier de son mari. Suivent les noces avec la bénédiction des barons. A son tour, Yvain devient le défenseur de la fontaine.

A la cour d’Arthur, personne ne sait où se trouve Yvain. Le roi qui avait entendu Calogrenant vanter la merveille de la fontaine décide de s’y rendre avec toute sa suite,le roi vint voir la merveille/de la fontaine et du perron (v. 2174-2175). Arrivé sur les lieux, Arthur verse un plein bassin d’eau sur le perron ce qui déclenche les foudres du ciel. Aussitôt, surgit le chevalier en armes. Aucun ne reconnaît Yvain sous son armure ; lui seul sait à qui il a à faire…

L’aventure manque à Yvain. Alors Laudine lui accorde d’aller courir les tournois avec ses anciens compagnons à condition qu’il s’engage à revenir au bout d’un an. Passé ce délai, elle considérera qu’il aura manqué à cet engagement. Yvain oubliera de tenir cette promesse faite à sa belle…

Répudié par Laudine, Yvain s’enfonce dans la forêt. Pris de folie, il vit un temps sous la protection d’un ermite. Sa rencontre avec trois demoiselles, dont l’une possède de quoi le guérir, lui permet de retrouver la raison et de reprendre son chemin. En forêt, Yvain prend la défense d’un lion aux prises avec un serpent… Chrétien se sert de cette symbolique du bien contre le mal pour montrer la voie que choisit Yvain. L’animal devient son compagnon dans les épreuves à venir pour défendre le bon droit. Yvain se fait appeler le « chevalier au lion ».

Quinze jours plus tard, le hasard veut qu’ils passent près de la fontaine. Yvain ressent une vive douleur d’avoir laissé passer l’année. Il se proclame mille fois malheureux et misérable. Alors qu’il s’en prend à lui-même, une voix féminine qui se lamente se fait entendre à l’intérieur de la chapelle proche de la fontaine ; Yvain ne le sait pas, mais Lunete y est retenue prisonnière…

D’autres épreuves attendent Yvain. En échange du mal qu’il a causé à Laudine, il cherche à faire le bien en luttant contre les mauvaises coutumes, en réglant des litiges et en réparant des injustices. C’est, croit-il, le prix qu’il doit payer pour se racheter. Yvain prend conscience qu’il ne peut continuer à vivre sans l’amour de Laudine. Il lui faut la revoir pour faire cesser sa souffrance. Encore faut-il qu’elle accepte de le rencontrer :

Voici ce qu’il envisage : il partira
de la cour tout seul et ira
guerroyer sa fontaine.
Là il fera tant gronder la foudre,
déchaîner les vents, et tomber la pluie
que, par force et par nécessité,
elle sera obligée de faire la paix avec lui
ou, sinon, il ne cessera jamais
de provoquer la fontaine
et continuera donc a déclencher pluie et vents. 

Vers 6507-6516 — Chrétien de Troyes (1176-1181).

En fait, Laudine n’a personne pour défendre son domaine contre un chevalier malveillant qui viendrait verser l’eau sur le perron. Yvain vient guerroyer la fontaine jusqu’à ce que la forêt entière dût s’effondrer dans le gouffre de l’enfer (v. 6529). Très inquiète, Laudine redoute que son château ne s’écroule d’un seul coup (v. 6531)…

De son côté, Lunete intervient auprès de Laudine pour qu’elle prenne à son service un chevalier capable d’assurer sa défense avant qu’il ne soit trop tard. Personne d’autre n’en étant capable, elle parvient non sans mal à décider Laudine à recevoir le « chevalier au lion ». Alors Lunete retrouve Yvain à la fontaine :

C’est que j’ai obtenu de ma dame,
pourvu qu’elle ne veuille pas se parjurer,
qu’elle sera votre femme, exactement comme elle l’était autrefois,
et vous son mari.Vers 6674 à 6677

Sources: Fontaine de Barenton 

Le roman courtois de Chrétien de Troyes -3/4- Le chevalier de la Charette

lancelot guenièvre 2Chrétien de Troyes tente depuis son Tristan, de concilier les exigences de la courtoisie avec celles de la morale Chrétienne, en les rapportant à l'intérieur du mariage chrétien. Et, paradoxalement, c'est lui, qui crée le couple courtois par excellence, jusqu'à détrôner Tristan et Yseult. Il s'agit de Lancelot du lac et la reine Guenièvre. Le couple adultère, le couple courtois conforme au code …

Chrétien ne le fait pas avec enthousiasme, ce sujet lui est imposé par sa protectrice la comtesse Marie de Champagne.

Chrétien de Troyes écrit : « Puisque ma dame de Champagne désire que j’écrive une œuvre en roman, je vais le faire très volontiers en homme qui lui est tout entier soumis ». 

Chrétien choisit d'ailleurs de ne pas achever ce roman, et de confier la rédaction de la conclusion à un clerc, Godefroi de Loigny.

Marie de Champagne fond blanc– Marie de Champagne (1145-1198) est la fille de Louis VII et d'Aliénor d'Aquitaine. Elle a six ans lorsque le pape dissout le tumultueux mariage de ses parents, et quinze ans lorsqu'elle épouse le Comte Henri 1er de Champagne. Elle est selon les chroniqueurs "cette joyeuse et gaie Comtesse illuminant la Champagne" Elle a grandit au sein de la cour raffinée, exubérante et sensuelle de sa mère. Marie tient de sa mère, le goût de la littérature et des belles lettres.  … Marie conçoit difficilement l'amour dans le mariage ( imposé…), l'adultère semble pour elle le seul berceau possible de ce puissant sentiment. Henri de Champagne meurt en croisade. De 1170 à sa mort en 1198, tous les trouvères (poètes du nord de la loire) sont inspirés par sa régence éclairée et spirituelle.

Chretien-de-Troyes– Chrétien de Troyes est approximativement né vers 1135 et mort vers 1185. De l’inventeur du roman arthurien, on sait peu de choses. L’hypothèse la plus probable est qu’il aurait été chanoine (laïc) de l’abbaye de Saint-Loup de Troyes.

« Le chevalier de la Charette » commence au moment où la reine Guenièvre est enlevée par Méléagant, un géant du royaume de Gorre. Un chevalier sans nom, qui s’avérera être Lancelot, part à la poursuite de sa dame dont il est épris. Une succession d’ épreuves se présentent à lui sur sa route ; il les franchit toutes, ce qui augmente sa valeur et sa popularité. Bien plus, il devient le sauveur de nombreux habitants du royaume de Logres retenus prisonniers par Méléagant. Lancelot-Graal. 3°  L'Ystoire Lancelot du Lac , la Quête du Saint Graal, la Mort d'Arthus de  GAUTIER MOAB . Auteur  Maître des cleres femmes Enlumineur Date d'édition  1301-1400Le double combat qui l’oppose Méléagant est interrompu, alors que Lancelot allait terrasser son adversaire maléfique. Ce denier accepte, suivant le conseil de son père Baudemagu, de relâcher la reine et les captifs du royaume d’Arthur. S’ensuit la nuit d’amour entre la reine et son courtisan.

Conformément à la fin’amor, « Amour » personnifié insuffle le sentiment de désir à Lancelot. Tout au long du récit, Lancelot franchit ses différentes épreuves toujours sous la stimulation d’Amour :

«  Ce n’est pas du coeur, mais de la bouche que coulent les paroles que Raison a l’audace de lui tenir. Pourtant, Amour qui est enclos dans son coeur l’invite et l’exhorte monter immédiatement dans la charrette. Amour le veut, il y saute donc. Peu lui importe la honte, du moment que c’est l’ordre et la volonté d’Amour. » (v370-377)

Lancelot contemple Guenièvre (Lancelot du lac) 1480Le passage du Pont de l’Epée (v. 3100-3146), chemin plus ardu que celui du Pont de l’Eau, atteste son courage et fait de Lancelot un être exceptionnel. ( même s'il hésite un instant – devant l'infamie de « la Charette »… ), ce que sa Dame lui reprochera …)
Le récit aborde également la question du pouvoir arbitraire que peut exercer une Dame sur son ami… Guenièvre est-elle vraiment la dame courtoise idéale, n'est-elle pas pas plutôt le prototype de la belle « Dame sans Merci », capricieuse et cruelle, qui fait payer très cher les rares faveurs qu'elle se décide à accorder ?

lancelot et Guenièvre dans La Queste del saint gaal XIVeGuenièvre c'est la Gwennyfar des gallois… Elle vient du fonds le plus ancien : du mythe de la reine ou princesse enlevée par un dieu ou héros malfaisant qui la retient en un royaume de ténèbres…

Ainsi, le pays de Gorre peut être assimilé à l’au-delà, et Lancelot – pour y arriver – doit parcourir un trajet initiatique. Les épreuves qu’il doit surmonter lui demandent de se dépouiller de sa personnalité sociale pour découvrir son propre moi; mais le sens de ces étapes est ambivalent, car on peut les lire à la fois comme un chemin vers la pureté d’un amour désincarné, comme une préparation à la mort, ou comme une purification mystique.

Comme dans le Perceval, le nom même, ici Lancelot doit s'acquérir.

La figure et le rôle de la fascinante Guenièvre va évoluer : sous le même nom, la reine perfide et cruelle, va passer de la souveraine sauvage à souveraine précieuse… Peut-être sous l'inspiration de la superbe reine Aliénor, petite fille de l'un des plus illustres troubadours, Guillaume IX de Poitiers, et mère de Marie de Champagne ?

Pour l'instant, ici, elle est encore la maîtresse, la dominatrice et la captive que Lancelot subjugué doit libérer.

Lancelot refuse de coucherAvant Chrétien, le personnage de Lancelot, (déjà dans Erec  et dans Cligès), est peu connu. Il est développé ici précisément pour célébrer l’amour. Certaines de ses aventures impliquent des hôtesses séduisantes, des gardiennes de prison trop bienveillantes, voire des lits dangereux. Les traits extraordinaires ne manquent pas et nous font penser à une opération de promotion de la passion courtoise, tempérée d’un zeste d’ironie. Apercevant Guenièvre par la fenêtre, Lancelot veut se jeter de la tour pour la rejoindre; apprenant la nouvelle qu’elle est peut-être morte, il essaie de se pendre au pommeau de la selle. Son attitude est d’une humilité assez ostentatoire. Il est permis de penser que Chrétien tiquait devant certains excès de sensibilité courtoise qui pouvaient être considérés comme de bon ton dans l’entourage féminin de la comtesse de Champagne. Le fameux épisode de la charrette a un rôle emblématique.

Le personnage de Lancelot prendra plus de consistance, dans les romans de la Vulgate.

A lire, aussi : les articles suivants.

Lancelot, le chevalier à la charrette | La Quête du Graal

Lancelot, au pont de l'épée | La Quête du Graal

Lancelot | La Quête du Graal

Lancelot du lac -1- | La Quête du Graal

Lancelot du lac -2- | La Quête du Graal

Enluminures – Guenièvre et Lancelot du lac – début du 13e s.

Lancelot Guenièvre Arthur

Le Mort d’Arthur, illustré par Aubrey Beardsley

Aubrey Beardsley (1872 ~ 1898)

Aubrey Vincent Beardsley, né le 21 août 1872 à Brighton et mort le 15 mars 1898 à Menton, est un illustrateur britannique, souvent associé au mouvement Art nouveau. (wiki.)

 

Le Mort d'Arthur by Sir Thomas Malory
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le roman courtois de Chrétien de Troyes -2/4- Cligès

Cligès ou la fausse morte est le deuxième roman en octosyllabes écrit, en 1176, par Chrétien de Troyes.

cligesDans ce roman, à la fois arthurien (Cligès serait le neveu de Gauvain) et oriental, après un prologue où sont relatées les amours des parents du héros, Alexandre et Soredamor (soeur de Gauvain) , on assiste au débat intérieur de Fénice, qui aime Cligès et refuse de se partager entre son amant et son mari, l'imposteur Alis, qui a ravi à Cligès le trône de Constantinople….

 

 

Cligès, s’intéresse à l'adultère. Cela participe au débat provoqué par Tristan, oeuvre dont nous savons que Chrétien avait donné une variante aujourd’hui perdue. Fénice rappelle explicitement le triste sort d’Yseult, condamnée à appartenir à deux hommes, et décide qu’elle ne l’imitera jamais: “Celui qui possède mon âme doit posséder aussi mon corps”.Elle est, comme Yseult, la femme de l’oncle et la maîtresse du neveu.

Chrétien de Troyes, ne peut accepter de voir bafouer la notion du mariage chrétien, par les principes de la fin'amor. Aussi, est-il contraint d'avoir recours à toute une série d'artifices narratifs, coups de théâtre, accessoires magiques…etc

yseult coupe détail

Le « philtre magique » apparaît à deux reprises dans Cligès. La première fois, la magicienne Thessala – allusion à la tradition classique de l’expertise des femmes thessaliennes – administre à l’empereur Alis un philtre qui lui fait croire qu’il jouit des délices de la première nuit avec sa jeune épouse, tandis qu’en fait celle-ci conserve sa virginité. Ici nous avons une inversion de la situation du roi Marc, qui déflore effectivement une vierge authentique, étant dans l’illusion que c’était sa femme. Une seconde espèce de philtre est employé par Thessala pour donner à sa maîtresse Fénice les apparences de la mort et lui permettre de ressusciter au bout de deux jours.

Le bonheur de Cligès et de Fénice s’abrite d’abord dans une tour, ensuite dans un jardin, où ils sont découverts dormant embrassés sous un poirier – version affaiblie de la visite du roi Marc dans la forêt du Morois. Les deux amants, une fois l’adultère découvert, se réfugient à la cour du roi Arthur, qui leur offre généreusement un asile, tout comme, dans Tristan, les chevaliers de la Table Ronde prenaient Yseult sous leur protection.

Dans cet extrait, Fenice arrive en Grèce où elle est honorée comme dame et impératrice; mais son cœur et son esprit sont à Cligès. Elle perd les belles couleurs que Nature lui avait données. Peu lui importent son empire et sa richesse….

Cette heure où Cligès s'en alla,
Et le congé que d'elle il prit,
Comme il changea, comme il pâlit,
Ses larmes et sa contenance,…
Sont toujours en sa remembrance,
Et aussi comment il se mit
Si humblement à deus genous,
Comme s'il la dût adorer.
Moult lui plaît de s'en souvenir.
Après, pour bonne bouche faire,
Met sur sa langue, au lieu d'épice,
Un mot que, pour toute la Grèce,
El ne voudrait que qui le dit
Dans le sens où elle le prit
Y eût mis trompeuse pensée.
Point ne goûte autre friandise,
Ni autre chose ne lui plaît.
Ce seul mot la soutient et paît
Et lui apaise tout son,mal.
Quand vint le moment du départ,
Dit Cligès qu'il était tout sien !
Ce mot lui est si dous et bon
Que de la langue au coeur lui touche,
Le met au coeur et dans sa bouche
Pour d'autant plus en être sûre.

Longtemps après, il se trouva seul un jour assis près d'elle dans sa chambre. Fénice mit la conversation sur la Bretagne, lui demanda des nouvelles de monseigneur Gauvain, puis lui posa une question sur ce qu'elle craignait si fort, lui demandant s'il aimait une dame ou une jeune fille de ce pays. Cligès lui répond aussitôt : 

«-Dame, fait-il, j'aimai de là,
Mais n'aimai rien qui de là fût.
Ainsi qu'une écorce sans bois
Fut mon corps sans cœur en Bretagne.
Depuis que partis d'Allemagne
Ne sais ce que mon cœur devint,
Sinon qu'il vous suivit ici.
Ici mon cœur, et là mon corps;
C'est pourquoi je suis revenu,
Mais mon cœur a moi ne revient,
Ne veus ni ne puis le reprendre;
Et, vous, comment avez été,
Depuis qu'en ce pays vous êtes ?
Quelle joie y avez-vous eue ?
Aimez vous les gens, le pays ?
De rien autre enquérir ne dois.
— Le pays point ne me plaisait,
Mais aujourd'hui il naît en moi
Une joie et une plaisance,
Que, pour Pavie ou pour Plaisance,
Sachez-le, je ne voudrais perdre.
Je n'en puis mon cœur détacher.
Et ne lui ferai violence.
En moi n'y a rien que l'écorce,
Sans cœur je vis et sans cœur suis.
Jamais en Bretagne ne fus,
Et cependant mon cœur sans moi
S'y engagea ne sais comment.
— Dame, quand y fut votre cœur ?
Dites-le-moi, je vous en prie,
Si c'est chose que puissiez dire.
Y fut-il quand j'y fus aussi ?
— Oui, mais ne l'avez pas connu.
Il y fut tant que vous y fûtes,
Et avec vous s'en éloigna.
— Dieu ! Que ne l'ai-je su ni vu ?
Certes dame, je lui aurais
Tenu très bonne compagnie.
— Vous m'eussiez moult réconfortée,
– Et bien le devriez-vous faire,
Car je serais moult débonnaire
A votre cœur, s'il lui plaisait
De venir où il me saurait.
— Dame! certes à vous vint-il.
—A moi ? ne vint pas en exil,
Car est allé le mien à vous.
— Dame, ils sont donc ci avec nous
Nos deus coeurs, comme vous le dites,
Car le mien est vôtre à jamais.
— Ami et vous avez le mien,
L'un à l'autre conviennent bien. »

Le roman courtois de Chrétien de Troyes -1/4- Erec et Enide

Chrétien de Troyes (1165-1190), premier romancier de la langue française, a écrit cinq romans dont le dernier est inachevé. Les quatre premiers sont liés à la relation courtoise. Chrétien n'apprécie pas trop les histoires scabreuses ( comme Tristan et Yseult), l'adultère, et les 'règles' de l'amour courtois qui écornent le mariage…George Wooliscroft & Louis Rhead Geraint et Enid 2

Erec et Enide ( 1170) s’intéresse à la relation entre fin'amor et mariage. Peut-on être à la fois la dame et l'amie de son seigneur et maître ? Pourquoi l'amour que l'on dit courtois est-il incompatible avec le mariage ?

George Wooliscroft & Louis Rhead Geraint et Enid 4Un chevalier est ici jugé sur sa supériorité au combat, mais aussi sur la beauté de sa dame. Ici, ce qui est beau est bon…

Tout le monde reconnaît la beauté étonnante d'Enide, et c'est à elle que le roi Arthur donne le baiser promis à l'issue de la « chasse au blanc cerf ». Erec est fils de roi, il a des terres, ce qui justifie son mariage. Le récit ne fait que commencer …

Erec, s'abandonne aux séductions de la vie conjugale, et renonce à prendre part aux aventures chevaleresques… Il devient « récréant »… Est-il encore digne du nom de chevalier ?

George Wooliscroft & Louis Rhead The Marriage of Geraint 6

Enide se sent bafouée … Erec, entre dans une grande colère. Il va décide t-il, apprendre à sa femme à se conduire selon son devoir, et en même temps prouver à la face du monde que sa valeur, son prix n'est en rien diminué par son mariage …

Erec et Enide, vont ainsi réaliser l'équilibre délicat entre passion amoureuse et respect conjugal. Ils rencontrent un autre couple, lors de l'aventure dite de «  la joie de la cour »… Pour plaire à son amie, un chevalier, Mabonagrain, a promis d'obéir à tous ses commandements… Ainsi, ne quitte t-il plus un verger 'enchanté'… de plus, la dame arrange une sorte de piège pour tous les chevaliers qui passent par là, ils sont contraints de combattre Mabonagrain. S'ils perdent ( et, ils le sont toujours …) leurs têtes ornent sur des piques l'entrée du verger … !George Wooliscroft & Louis Rhead Geraint et Enid 1

 

La part du « merveilleux » est importante. Ici, plusieurs éléments, en plus du lieux même du château, de la forêt .. de la beauté des personnages … empruntent aux légendes :

– La Chasse du Blanc Cerf : au terme de laquelle celui qui a tué la bête doit donner un baiser à la plus belle jeune fille de l’assemblée et réticences de Gauvain

– Le cerf blanc : le cerf est très important dans la symbolique celtique. Les bêtes blanches, dans le folklore gallois, proviennent d’Annwn, qui est à la fois le pays des morts et celui des fées.

– Le combat pour l’épervier

– Les géants et le chevalier

– La « joie de la cort », et le jardin entouré d’une muraille d’air, et où en toute saison les arbres fleurissent et les fruits sont mûrs.

George Wooliscroft & Louis Rhead Geraint et Enid 5Donc, l’errance des deux époux constitue une seconde partie, dans laquelle Erec met à l’épreuve en même temps l’amour et la fidélité d'Enide, et se termine par le pardon accordé par Erec à sa femme. Suivent deux séquences de clôture, l’épisode de la Joie de la Cour et le couronnement des époux à Nantes.

C’est à sa femme – en premier lie – qu’Erec doit prouver qu’il n’a rien perdu de sa vertu guerrière. Elle doit être témoin de son abnégation, donc elle doit l’accompagner dans son errance. Mais, accompagné d’elle, elle représente un danger perpétuel qui naît du fait que les chevaliers méchants voudront se débarrasser du mari pour prendre la femme. Chrétien explique dans Lancelot qu'il existe une coutume courtoise qui ne permet pas à un chevalier de violer une femme rencontrée dans son chemin, sauf si elle est accompagnée d'un autre chevalier, que le premier vainc au combat.. ! Erec impose à Enide le silence parce qu’il veut l’empêcher de jouer un rôle auxiliaire, lui interdire de lui être d’un quelconque secours. Elle, de son côté, enfreint cet interdit et par de nombreuses ruses tient à prouver son amour pour lui.

Arthur Erec et Enide détail 4