Le roman de la rose – Guillaume de Lorris / Jean de Meun

roman de la roseL'usage que Raoul de Houdenc fait de l'allégorie n'est rien comparé à celui qu'en font Guillaume de Lorris et Jean de Meun dans ce chef-d'oeuvre du XIII°s qu'est le Roman de la rose. Cette somme poétique de près de 22 000 vers (octosyllabes à rimes plates) reprend tous les thèmes de la courtoisie et de la philosophie du XII° et XIII°s.

Les deux parties sont bien différentes. En effet, Guillaume de Lorris, qui compose aux alentours de 1230, met en place la fiction du songe autobiographique et décrit avec grâce les étapes amoureuses au milieu d'un "jardin d'amour". La mort (bien que les dates soient contestées) lui fait abandonner son personnage de l'Amant désespéré et séparé de la Rose par les murailles du château de jalousie.

Manuscrit du Roman de la RoseJean de Meun reprend le roman vers 1275. Il remplace la transparence de son prédécesseur avec une insistance parfois un peu lourde et conduit le personnage principal à la cueillette de la Rose, lui enlevant au passage les allusions courtoises. Il substitue à ces dernières une philosophie inspirée d'Alain de Lille, plus réaliste. Cette Rose est finalement cueillie mais les images employées par Jean de Meun, graveleuses, forment un contraste assez frappant avec le lyrisme de Guillaume de Lorris.

Le Roman de la Rose , made ​​for Louise Savoy, France, the fifteenth centuryNous connaissons la lettre de Christine de Pizan à Jean de Montreuil, lettre dans laquelle elle attaque méthodiquement le Roman de la Rose de Jean de Meun comme un ouvrage immoral, misogyne et obscène … Jean de Montreuil, prévôt de Lille et secrétaire du roi, rédige en 1401, un petit traité en français dans lequel il louange de Meung. Il a l’audace de l’envoyer à Christine de Pisan qui lui répond en réitérant ses critiques du Roman de la rose (version de Meung). Le Roman de la Rose Made for Louise of Savoy (OXF, Bodleian, MS. Douce 195) French, late 15th centuryElle s’indigne que de Meung "accuse, blâme et diffame les femmes de plusieurs très grands vices et prétend que leurs moeurs sont pleins de toutes perversités". Ces propos sont incompatibles, dit-elle, avec les conseils de de Meung pour séduire une femme. Si les femmes ont tous les défauts que de Meung leur prêtent, pourquoi s’en approcher ? Elle demande si ce sont les femmes qui prennent de force les hommes. " Qui inconvénient redoute le doit esquiver ! " …

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Guillaume de Lorris, "Coup de foudre"

Il y avait une grande quantité de roses.

Si belles qu'il n'y en avait pas de pareilles sous le ciel ;

Il y avait des boutons petits

Et clos, et d'autres un peu plus gros ;

Il y en avait aussi d'autre dimension,

Dans certains endroits il y en avait à foison

Qui étaient près de s'épanouir.

Et ceux-là ne doivent pas être méprisés :

Les roses largement ouvertes

Sont en un seul jour fanées,

Et les boutons tout frais durent

Au moins deux jours ou trois.

Et ces boutons me plurent beaucoup.

Jamais il n'y en avait eu de si beaux nulle part.

Qui pourrait en obtenir un,

Devrait le tenir en grande affection ;

Si j'avais pu en avoir une couronne,

Je ne lui aurais rien préféré.

Parmi ces boutons, j'en choisis un

Si beau, qu'à côté de lui

Aucun des autres ne me parut digne d'intérêt

Après que je l'eus bien observé ;

Car la couleur qui le décore

Est la plus vermeille et la plus délicate

Que Nature ait pu créer.

Il y a quatre paires de feuilles

Que Nature avec une grande habileté

A placées côte à côte ;

La queue en est droite comme un jonc

Et le bouton est disposé au sommet

Si bien qu'il ne penche ni ne s'incline.

Son parfum se répand autour de lui ;

L'odeur suave qui en provient

Embaume toute la place.

Quand je sentis ce parfum,

Je n'eus pas envie de rester en arrière,

Mais je m'en approchai pour le prendre,

Si j'osais y porter la main ;

Mais des chardons aigus et piquants

Me repoussaient et m'en éloignaient ;

Des épines tranchantes et aiguës,

Des orties et des ronces crochues

Ne me laissèrent pas m'avancer,

Car je craignais de me blesser.

Roman de la Rose - l'amour mène la danse

Roman de la Rose – l'amour mène la danse

Jean de Meun

Quand j'eus fait tant d'efforts ici

Que je me fus approché du rosier,

Au point de pouvoir tendre à mon gré les mains

Pour prendre le bouton sur les rameaux,

Bel Accueil se mit à me prier pour Dieu

De n'y faire nul outrage ;

Et je lui promis solennellement,

Parce qu'il me priait en insistant,

Que je n'y ferais rien d'autre

Que sa volonté est la mienne.

Par les rameaux je saisis le rosier,

Rameaux plus nobles que nul osier ;

Et quand je pus m'y tenir des deux mains,

Doucement et sans me précipiter

Je commençai à ébranler le bouton ;

J'aurais eu du mal à l'avoir sans le secouer.

J'en fis par nécessité

Trembler et s'agiter toutes les branches,

Sans déchirer aucun des rameaux,

Car je ne voulais en rien le blesser ;

Et pourtant, il me fallut de force

Entamer un peu l'écorce ;

Je ne savais comment obtenir autrement

Ce dont j'avais si grand désir. […

Publié par Lydia  

 

La demoiselle à la mule, ou la mule sans frein

Louis Tarsot, trad. ; Albert Robida, illustr.
La Mule sans frein
Fabliaux et Contes du Moyen Âge, Heath, 1913 (pp. 62-72).
Le roi Artus de Bretagne tenait cour plénière dans sa ville royale de Carduel, aux fêtes de la Pentecôte. Auprès de lui étaient accourus tout ce que son royaume renfermait de nobles dames, de hauts barons et de chevaliers. Ce n’étaient que tournois et festins, et grande liesse dans la cite entière.

Le second jour de l’assemblée, au moment où le roi et ses convives quittaient la table, on aperçut de loin dans la prairie une femme qui paraissait venir vers le château et qui était montée sur une mule sans licol et sans frein. Cette vue piqua la curiosité. Le roi, la reine, tout le monde se mit aux fenêtres, chacun cherchait à deviner qui était cette voyageuse solitaire et ce qu’elle voulait. Ouand elle fut près des murs du manoir on vit qu’elle était jeune et jolie. Tous les chevaliers et tous les pages volèrent au-devant d’elle et s’empressèrent de l’aider à descendre de sa mule. On vit alors que son beau visage était mouillé de larmes et qu’elle donnait tous les signes de la plus vive douleur.

On la conduisit devant le grand Artus. Elle lui fit une profonde révérence, essuya ses yeux, et s’excusa de venir l’importuner et lui demander secours : « Quel est votre ennui, belle demoiselle ? dit Artus. S’il est de ceux que l’on peut soulager, nous sommes, mes chevaliers et moi, à votre merci ! — Voyez, dit-elle, en montrant sa mule, on a enlevé le frein de ma monture ; je pleure depuis ce jour et je pleurerai jusqu’à ce qu’il me soit rapporté. Il n’y a que le plus brave des chevaliers qui puisse le reconquérir et me le rendre : où chercher ce trésor ailleurs qu’à votre cour, grand roi ? » Elle pria donc Artus de permettre à quelques-uns des braves qui l’entouraient de s’intéresser à son malheur. « Celui, ajouta-t-elle, qui consentira à devenir mon champion sera conduit fièrement par ma mule au lieu du combat, et pour prix de son courage, je m’engage publiquement à devenir sa dame. »

Il n’en fallait pas plus pour tenter la bravoure des chevaliers d’Artus. Tous allaient s’offrir et briguer l’honneur du choix de la belle. Mais voici que le sénéchal, maitre Queux, saisit le premier la parole. C’était le frère de lait d’Artus, et son gonfalonier. Il n’était, le pauvre sire, ni beau ni brave, et la dame eût préféré un champion plus jeune et plus séduisant. Mais il fallut bien accepter son bras. Il jura donc de rapporter le frein, fût-il au bout du monde. Mais, avant de partir, il exigeait de la demoiselle qu’elle lui laissât prendre un baiser à compte et déjà il approchait sa face barbue du visage vermeil de l’inconnue. Mais celle-ci le repoussa et refusa absolument toute récompense avant qu’il fût de retour. Queux prit donc les armes en maugréant et partit, se laissant conduire par la mule, ainsi qu’on le lui avait recommandé.

La mule toujours trottant le conduisit dans une grande forêt. À peine y furent-ils entrés que de tous les halliers et de toutes les futaies s’élancèrent des troupeaux de lions, de tigres et de léopards. Ils poussaient des rugissements affreux et avaient bien l’air de vouloir dévorer maître Queux. Le pauvre homme eut bien regret de sa fanfaronnade et, dans ce moment, il eut pour jamais renoncé à tous les baisers du monde. Qu’il eût voulu être auprès d’Artus, dans la grande salle du château de Carduel ! Mais dès que les bêtes féroces eurent reconnu la mule, elles se prosterèrent toutes pour lui lécher les pieds et rentrèrent dans leur tanière. Quel soupir de soulagement poussa maître Queux !

Au sortir de la forêt, se présenta une vallée si obscure, si profonde et si noire que le plus vaillant chevalier n’eût osé y entrer sans frémir. La mule s’y engagea sans s’inquiéter de son cavalier qui tremblait comme la feuille. Et ce n’était pas sans motif. De toutes les fentes du roc s’échappaient des scorpions, des dragons et des serpents qui sifflaient en vomissant des flammes. Ces flammes jetaient seules quelque lueur dans les profondeurs de la vallée. Tout autour du pauvre sénéchal, les vents déchaînés mugissaient, des torrents grondaient comme le tonnerre, des montagnes s’écroulaient avec un fracas horrible. Aussi, quoique l’air fut plus glacial qu’en Islande, la sueur ruisselait sur tout le corps de maître Queux. Il franchit pourtant la vallée, grâce à sa monture, et commençait à respirer. Mais voici que devant eux, à la limite d’une grande plaine déserte, se présente une rivière large et profonde, ou l’on ne voyait ni pont ni bateau. Au-dessus des eaux noires, entre deux rochers escarpés qui bordaient les deux rives opposées, s’allongeait le tronc arrondi d’un grand sapin. Queux ne put se décider à s’aventurer sur ce pont. Il renonça donc à l’aventure et revint sur ses pas l’oreille basse. Hélas ! il fallait repasser par la vallée et la forêt. Les serpents et les lions semblaient se moquer de lui, ce qui ne les empêchait pas de s’élancer sur lui avec une espèce de joie, et ils l’auraient dévoré mille fois, s’ils avaient pu le jeter à terre sans toucher à la mule.

Dès qu’il approcha du château, les guetteurs qui veillaient au haut des tours le signalèrent au roi Artus. Et chacun de se mettre aux fenêtres pour assister à son entrée. Les chevaliers s’assemblèrent comme pour le recevoir avec honneur. Artus lui-même vint lui proposer de le conduire au baiser promis. Quels éclats de rire retentirent autour du pauvre Queux quand il dut avouer qu’il rentrait les mains vides ! Dames et demoiselles, barons, écuyers et pages, chacun le plaisanta, et le malheureux sénéchal, ne sachant plus quoi ni à qui répondre, et n’osant lever les yeux, disparut et s’alla cacher.

La demoiselle était plus affligée que lui encore. Déchue de son espoir, elle pleurait amèrement. Le brave Gauvain, le meilleur des chevaliers d’Artus, fut touché de son chagrin. Il s’approcha, lui offrit hardiment son épée et promit de tarir ses larmes ; mais comme messire Queux, il voulut d’avance un baiser. Les dangers à courir étaient connus, les malheurs de la belle augmentés. Gauvain avait, d’ailleurs, autre figure que son devancier. Et comment refuser un chevalier si preux, dont la valeur, tant de fois éprouvée, inspirait la confiance ? Le baiser fut donc accordé et Gauvain partit à son tour sur la mule.

Les mêmes dangers se représentèrent ; il n’en fit que rire. Les lions et les serpents fondirent sur lui ; il tira son épée et allait les combattre. Les monstres, s’inclinant devant la mule, se retirèrent tranquillement et Gauvain remit son épée au fourreau. Enfin il arrive à la rivière, voit le tronc de sapin, se recommande à Dieu et s’élance sur ce pont périlleux. Il était si étroit, qu’à peine la mule pouvait-elle y poser les pieds à moitié, si lisse et si bombé, qu’on aurait juré qu’elle glisserait à chaque pas. Tout autour du héros les vagues écumantes s’élevaient en grondant et s’élançaient sur lui pour le renverser et l’engloutir ; mais il fut inébranlable et aborda heureusement au rivage.

Là se présenta un château fortifié, garni en dehors d’un rang de quatre cents pieux en forme de palissade, dont chacun portait une tête sanglante, à l’exception d’un seul dont la pointe encore nue semblait attendre ce terrible ornement. La forteresse, entourée de fossés profonds, remplis par un torrent impétueux, tournait sur elle-même comme une meule sur son pivot ou comme le sabot qu’un enfant fait pirouetter sur sa courroie. Aucun pont ne traversait le fossé et Gauvain, qui ne voyait aucun moyen d’arriver jusqu’à la muraille, se demandait comment il pouvait exercer sa valeur en ce lieu. Il attendit néanmoins, espérant que la forteresse peut-être, dans une de ces révolutions, lui offrirait quelque porte d’entrée, et déterminé en tous cas à périr sur la place plutôt que de retourner honteusement. Une porte s’ouvrit en effet ; il piqua sa mule qui d’un bond franchit le fossé, et le voici dans le château.

Gauvain se crut d’abord dans le royaume de la mort. Des cours vides, personne aux fenêtres, partout le silence de la solitude. Un nain parait enfin, se campe devant lui et l’examine des pieds à la tête. Gauvain lui demande quel est son seigneur ou sa dame, où l’on peut les trouver et ce qu’ils exigent. Le nain ne répond rien et se retire. Le chevalier poursuit sa route et voit sortir d’un souterrain un géant d’une laideur épouvantable, velu comme un ours et armé d’une hache. Gauvain l’interroge comme il avait interrogé le nain. Le géant le loue de son courage, mais le plaint d’être venu tenter une aventure dont l’issue semble bien devoir lui être funeste et que la vue des têtes coupées qui garnissaient la palissade aurait dû l’avertir d’éviter. Il se met cependant à son service, le fait manger, le traite bien, le mène à la chambre où il doit coucher ; mais, avant de sortir, il ordonne au héros de lui abattre la tête, en annonçant qu’il viendra le lendemain, à son tour, lui en faire autant. Gauvain prend son épée, et fait rouler la tête à ses pieds. Le géant la ramasse, la replace sur ses épaules et sort. Gauvain n’en croyait pas ses yeux. Mais, en homme habitué aux aventures, il se couche et dort tranquillement, sans s’inquiéter du sort qui l’attend le lendemain. Au point du jour, le géant arrive avec sa hache pour tenir sa promesse ; il éveille le chevalier et, selon leurs conditions de la veille, lui ordonne de présenter sa tête. Gauvain tend le cou sans balancer ; ce n’était qu’une épreuve pour tenter son courage. Le géant l’embrasse avec transport et le loue de son courage. Le chevalier demande alors où il pourra aller chercher le frein, et ce qu’il faut faire pour l’avoir. « Tu le sauras avant la fin du jour, lui dit le géant, mais prépare toute ta valeur, jamais tu n’en eus plus besoin, car tu ne vas pas manquer d’ennemis à combattre. »

À midi, on le conduit au lieu du combat. Apparaît un lion énorme qui, en écumant, rongeait sa chaîne et, de ses griffes, creusait la terre avec fureur. À la vue du héros, le monstre rugit, hérisse sa crinière, ouvre une gueule énorme ; sa chaîne tombe et il s’élance sur Gauvain dont il déchire le haubert. Il est tué cependant après un long combat, mais pour faire place à un autre plus grand et plus furieux encore qui succomba à son tour non sans péril pour notre héros. Gauvain ne voyant plus d’ennemi paraître demanda le frein. Le géant, sans lui répondre, le reconduit à sa chambre, lui fait servir à manger pour réparer ses forces et lui annonce qu’il va combattre un autre ennemi.

C’était un chevalier redoutable, celui-là même qui avait planté les pieux de 1’enceinte, et qui, de sa main, y avait attaché les têtes des trois cent quatre-vingt-dix-neuf chevaliers vaincus. On leur amène à chacun un cheval, on leur donne une forte lance ; ils s’éloignent pour prendre carrière et fondent l’un sur l’autre. Du premier choc leurs lances volent en éclats et les sangles de leurs chevaux se rompent. Ils se relèvent aussitôt pour commencer à pied un combat nouveau. Leurs armes retentissent sous leur épée redoutable, leur écu étincelle et, pendant deux heures entières, la victoire reste incertaine. Gauvain redouble de courage ; il assène sur la tête de son adversaire un si terrible coup que, lui fendant le heaume jusqu’aux cercles, il l’étourdit et l’abat. C’en était fait du chevalier ; il allait périr s’il ne se fût avoué vaincu, et déjà on lui arrachait les lacets de son heaume. Mais il rendit son épée et demanda la vie. Des ce moment, tout fut terminé. Le vainqueur avait droit au frein ; on ne pouvait le lui refuser ; il ne restait plus que la ressource de l’y faire renoncer lui-même, et voici comment on espéra reussir.

Le nain, venant le saluer avec respect, l’invita de la part de la châtelaine, sa maîtresse, à prendre part à un grand festin. Elle le reçut couverte de soie et de pierreries et assise sur un trône d’argent que surmontait un dais de velours brodé d’or. Sa beauté était éblouissante. Elle fit placer Gauvain à ses côtés et voulut elle-même le servir pendant tout le repas. Entre autres propos, elle lui fit de tendres reproches sur la mort de ses lions et sur la défaite de son chevalier. « C’étaient, dit-elle, mes seuls défenseurs ! » Elle avoua ensuite que la demoiselle à la mule était sa sœur et qu’elle lui avait enlevé le frein. « Renoncez, Messire, ajouta-t-elle, aux droits de votre victoire. Fixez-vous près de moi et me vouez ce bras invincible dont je viens d’éprouver la force, ce château et trente-huit autres plus beaux encore sont à vous avec toutes leurs richesses, et celle qui vous prie de les accepter s’honorera elle-même de devenir le prix du vainqueur. »

Ces offres séduisantes n’ébranlèrent pas Gauvain. Il persista toujours à exiger le frein, et quand il l’eut obtenu, il repartit sur la mule au milieu des chants de fête d’une foule de peuple qui, à son grand étonnement, accourut sur son passage. C’étaient les habitants du château qui, confinés jusqu’alors dans leurs maisons par la tyrannie de leur dame, ne pouvaient en sortir sans courir le risque d’être dévorés par ses lions et qui, maintenant libres, venaient baiser la main de leur libérateur.

Gauvain rentra donc à Carduel. Ce fut une grande fête à son retour. La demoiselle le reçut avec des transports de joie et de reconnaissance et lui accorda le baiser promis. Mais, voyez la malignité des femmes, à peine avait-elle payé sa dette qu’elle fit tout préparer pour son départ. En vain Artus et la reine Genièvre la pressèrent d’attendre que les fêtes fussent terminées, rien ne put la retenir ; elle prit congé d’eux, monta sur sa mule et repartit.

 

 

 

 

 

 

Les œuvres qui ont fondé la « Matière de Bretagne »

La Matière de Bretagne ( pour la littérature européenne…)

De la chronologie qui suit (bâtie principalement à l'aide de celles figurant dans "La Littérature Arthurienne" de Thierry Delcourt, "Tristan et Yseut, les premières versions européennes" publié sous la direction de Ch. Marchello-Nizia et "La Légende arthurienne – Le Graal et la Table Ronde", publié sous la direction de D. Régnier-Bohler), on retiendra surtout, plus que le détail, le foisonnement des œuvres se rapportant à la Matière de Bretagne, leur rapprochement dans le temps et leur étendue dans l'espace, le phénomène généralisé de réécriture constitutif alors d'une véritable culture européenne.

800 approx. Nennius : Historia Brittonum – existence de récits celtiques d'où vont naître Diarmuid et Grainne et Tristan et Iseult

950 au moins Annales Cambriae

 

 

Bernard Ventadour, 1140

 

 

 

1100 approx. Guillaume de Malmesbury : Gesta Regum Anglorum

1134 Geoffroy de Monmouth : Prophetiae Merlini

1135 Cernamon : poèmes illustrant l'histoire de Tristan et Iseult

1135 approx. Geoffroy de Monmouth : Historia Regum Britanniae

1140 Bernard de Ventadour : poème faisant référence au destin de Tristan et Iseult

1145-1160 Caradoc de Llancarvan : Vita Gildae

1150 approx. Geoffroy de Monmouth : Vita Merlini

1155 Wace : Roman de Brut

1160 approx. Marie de France : Lais

1170 Eilhart d'Oberg : Tristant

1170 approx. Chrétien de Troyes : Erec et Enide

1175 approx. Thomas : Tristan

1176 approx. Chrétien de Troyes : Cligès

1177-1181 Chrétien de Troyes : Yvain, le Chevalier au Lion ; Lancelot, le Chevalier à la Charrette

1170-1190 Eilhart d'Oberg : Tristan

1180 approx. Béroul : Tristan

1180-1185 Hartmann von Aue : Erec

1181-1190 Chrétien de Troyes : Perceval, le Conte du Graal

1189-1205 Layamon : Brut

1190 approx. Tyolet : Le Donnei des Amanz

1194-1205 Ulrich von Zatzikhoven : Lanzelet

1200 au plus La Folie Tristan (version de Berne) ; La Folie Tristan (version d'Oxford)

1200 approx. Renaud de Beaujeu (de Bâgé) : Le Bel Inconnu ; Les Enfances de Gauvain ; le Livre de Caradoc (Première Continuation du Conte du Graal – première version) ; Le Roman de l'Estoire dou Graal ; Robert de Boron : Merlin (en vers); Raoul de Houdenc (?) : La Vengeance Raduigel ; Hartmann von Aue : Iwein ; Robert Biket : Le Lai du Cor

1200-1210 Gottfried de Strasbourg : Tristan et Isolde ; Le Chevalier à l'Epée ; Païen de Maisières : Le Demoiselle à la Mule ou La Mule sans Frein

1200-1225 Le Mantel mautaillié  ; Mériadeuc, le Chevalier aux Deux Epées ; Merlinnusspa (trad. islandaise des Prophéties de Merlin)

1205 approx. Wolfram von Eschenbach : Parzifal

1205-1210 Wauchier de Denain (?) : Deuxième Continuation du Conte du Graal ; Wirnt von Grafenberg : Wigalois

1210 approx. Robert de Boron : Perceval (en prose) ; Joseph ; Merlin ; Perlesvaus ; Breta Sögur (Sagas des Bretons)

1200-1220 Raoul de Houdenc : Méraugis de Portlesguez ; Thomasin von Zirclaere : Der welsche Gast ; Wolfram von Eschenbach : Willehalm

1217-1263 Le roi de Norvège Haakon IV fait traduire de nombreux textes arthuriens en norrois (Ridderarasögur : Sagas de Chevaliers, comprenant la Saga de Tristram et Isönd)

1220 approx. Heinrich von dem Türlin : Diu Crône ; Durmart le Gallois

1220-1225 Lancelot "propre" (Vulgate)

1220-1230 Estoire del Saint Graal ; Queste del Saint Graal ; Mort le Roi Artu ; Estoire de Merlin ; Suite de Merlin (Vulgate)

1225 approx. Gliglois ; Jauffré (?)

1226 Frère Robert : Tristramsaga ok Isöndar

1225-1250 Yder 13ème siècle Le Valet à la Cote mal taillée ; Le Chevalier Melior ; Merlin Merlot ; Tristan le Moine ; romans gallois de Peredur, Geraint et Enid, Owain ; Fenian (Ossianic) Lais (Irlande et Ecosse : Hebrides)

1230 approx. Troisième et Quatrième Continuations du Conte du Graal ; Ulrich von Türnheim : Continuation du Tristan de Gottfried de Strasbourg

1230-1260 Robert de Blois : Beaudous

1235 au moins Le Livre d'Artus

1237-1241 ? Guillaume Le Clerc : Fergus

1240 approx. Tristan (en prose) ; Cycle Post-Vulgate ; Guiron le Courtois

1250 approx. L'Atre périlleux ; Hunbaut ; Claris et Laris ; Le Roman de Silence ; Strengleikar (traduction de Lais dont onze sont tirés de Marie de France) ; Percevals saga ; Tristan le Nain

1250 au moins Fouke Fitz Warin

1250-1275 Floriant et Florette

1260 approx. Le Roman de Laurin

1270 approx. Les Merveilles de Rigomer

 

 

Micheau Gonnot, 1470

 

 

 

1272-1298 Compilation de Rusticien de Pise 1280 approx. Girart d'Amiens : Escanor

1290-1300 Heinrich von Freiberg : Continuation du Tristan de Gorrfried de Starsbourg

1294 approx. Baudoin Butor : Le Roman des Fils du Roi Constant

1300-1340 Artus de Bretagne ; Sir Perceval of Galles ; Yvain (en prose) ; Sir Tristrem ; Tristano Riccardiano

1325-1350 La Tavola Ritonda

1330 approx. Blandin de Cornouailles 1337-1344 Perceforest

1375 approx. Sir Gawain and the Green Knight ; Das altceschische Tristan-Epos

1383-1388 Jean Froissart : Méliador

1400 approx. Le Chevalier du Papegai ; Ysaÿe le Triste ; Morte Arthure (allitérative) ; Tristrams Kvoedi (islandais) ; Tristram og Isodd (Danemark) ; Tristrams Tattur (Iles Féroë) …

1470 Compilation de Micheau Gonnot

1471 au plus Thomas Malory : La Morte Darthur

1525 Le Chevalier au Lion ; Pierre Sala : Tristan

1553 Hans Sachs : Tristan mit Isalde

1554 Jean Maugin : Le Nouveau Tristan

1580 Tristan et Iseut (serbo-croate : codex de Poznan, d'après le Tristan en prose)

Qu’est devenu le roi Arthur ?

parzival-romance-middle-ages-wolfram-von-eschenbach-paperback-cover-artOn peut remarquer, que à l'image de Parzival de Wolfram von Eschenbach (1170 en Bavière – 1220), de très nombreux récits « arthuriens » du Moyen-âge se désintéressent rapidement de la figure d'Arthur. En dehors de ceux qui racontent les circonstances de son accession au trône, et avant, sa conception magique, son enfance cachée, son avènement miraculeux ; ou de sa disparition, la trahison de Mordred, la bataille finale, sa mort ou son départ vers Avalon ; la plupart des romans arthuriens font de lui un personnage secondaire, ou plus exactement un « élément de décor ». Ses victoires sur les saxons, sa conquête de la gaule … passent presque inaperçus – dans la matière de Bretagne à partir de XIIe s. En fait, Arthur fournit un contexte suffisamment vague et glorieux pour narrer les aventures d'autres personnages, ses « chevaliers ». La « table ronde », et son roi, Arthur, fournissent un point d'ancrage à ces récits, un cadre narratif, un « indice d'historicité ».

Lancelot ou le chevalier à la charrette est le troisième roman de Chrétien de TrTypiquement, un roman arthurien postérieur à 1160 commence à la cour d'Arthur, la plupart du temps pendant une fête. Un défi est lancé, auquel un ou plusieurs chevaliers répondent, dans des circonstances qui varient énormément d'un récit à l'autre, avec cependant des épisodes récurrents. Le récit suit alors les étapes d'une Quête, c'est à dire d'une suite d'aventures et leurs progression vers le but fixé par le défi à travers un certain nombre d'obstacles et de rencontres.

La cour d'Arthur, est le lieu d'où se lance et se relance l'action, puis le lieu où elle est racontée et reconnue…

Yvain-dragon

 

La littérature arthurienne a souvent été vue comme l'expression la plus idéale et la plus parfaite de l'éthique chevaleresque.

L'aventure – de même pour la Quête – est propre aux chevaliers, elle n'a rien en commun avec le monde du vilain, qui n'en a jamais entendu parler, et se contente du sort que le ciel lui a imposé. le chevalier, au cours de tournois ou de batailles, peut exhiber  sa valeur, son courage, son honneur, sa capacité à agir: en un mot: la "prouesse" révèle  combien le chevalier est preux, et "prud'homme".Perceval ou le conte du graal Enluminure_3 Une autre valeur propre au monde arthurien est l'égalité entre les chevaliers, la Table Ronde, en est le symbole le plus éloquent. Toutefois, malgré cette égalité proclamée, chaque roman arthurien met en avant un chevalier ( parfois deux) et en fait le modèle du comportement chevaleresque: Lancelot dans le Chevalier de la Charette, Yvain Le chevalier au lion, Perceval et Gauvain dans le Conte du Graal. A la différence des des héros de l'épopée ( La chanson de Roland ) dont les exploits sont collectifs, le héros arthurien est la plupart du temps solitaire. C'est l'émergence du destin individuel …

Sources: Arthur de Alban Gautier ( Ellipses)

Le Morte d’Arthur (la mort d’Arthur) – Thomas Malory

En 1450, sir Thomas Malory (né vers 1405, décédé le 14 mars 1471), chevalier anglais, est enfermé dans une geôle royale, inculpé de crimes tels que des meurtres, viols, vols, et braconnages. Comme Marco Polo avant lui (enfin… selon la légende!), comme Lancelot du Lac lui-même dans le Lancelot, lors de sa captivité chez Morgane, il passe le temps en faisant oeuvre de créateur. Marco Polo a dicté le récit de ses aventures orientales au compilateur Rusticien de Pise, qui se trouvait partager sa prison. Lancelot a peint sur les murs de la chambre où il était enfermé les épisodes centraux de ses amours avec Guenièvre. Thomas Malory réalise, quant à lui la synthèse définitive de tous les romans en vers, et surtout en prose, qui ont traité de la matière de Bretagne. Tout est rassemblé dans son roman, curieusement et mélancoliquement appelé Le Morte d'Arthur (la mort d'Arthur). Pour la dernière fois, un écrivain s'est donné le plaisir de faire revivre les aventures du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde.


Chapitre I

Il advint au temps d'Uter Pendragon, lorsqu’il était roi de toute l’Angleterre et régnait comme tel, qu’il y ait en Cornouailles un puissant duc qui avait soutenu contre lui une longue guerre. Ce duc s’appelait le duc de Tintagel. Le roi Uter fit venir ce duc, lui ordonnant d’amener avec lui son épouse, car elle était réputée belle dame et grandement sage. Elle avait nom Ygerne.

Ainsi, lorsque le duc et sa femme arrivèrent chez le roi, grâce à l’entremise de grands seigneurs ils furent réconciliés. La dame plut beaucoup au roi, il s’éprit d’elle et festoya sans mesure. Il aurait voulu partager la couche de la duchesse. Mais c’était une femme de grande vertu, et elle refusa de consentir aux désirs du roi. Elle avertit le duc, son époux, lui disant. « Je soupçonne qu’on nous a mandés pour que je sois déshonorée. C’est pourquoi, mon époux, je conseille que nous partions d’ici au plus vite pour chevaucher toute la nuit jusqu’à notre château. » Il en fut fait ainsi, et ni le roi ni aucun de ses conseillers ne s’aperçurent de leur départ .

Dès que le roi Uter apprit qu’ils s’en étaient allés aussi soudainement, il entra en grand courroux. Il réunit ses conseillers particuliers et les informa du brusque départ du duc et de sa femme. Les conseillers demandèrent alors au roi d’obliger le duc et son épouse à venir par mandement impératif " Et s’il refuse de se rendre à votre ordre, alors vous serez libre d’agir à votre guise. Vous aurez fondement à mener contre lui une dure guerre ".

Ainsi fut fait. Réponse fut donnée aux messagers. C’était en peu de mots ceci – ni le duc ni son épouse n’acceptaient de venir au roi. Alors le roi entra en grand courroux. À nouveau il fit remettre au duc un message clair, disant qu’il lui fallait se préparer, renforcer troupes et défenses, car avant quarante jours il viendrait le tirer de son plus puissant château. Quand le duc reçut cet avertissement, il alla aussitôt pourvoir d’hommes et de défenses deux de ses châteaux forts, dont l’un avait nom Tintagel et l’autre Terrabel. Il mit sa femme, dame Ygerne, dans le château de Tintagel, et lui-même prit place dans celui de Terrabel, lequel avait maintes issues et poternes. Lors en diligence accourut le roi Uter avec une grande armée. Il mit le siège devant le château de Terrabel. Il y planta des tentes en grand nombre, de grands assauts furent menés de part et d’autre et bien des gens tués.

Si vive était sa colère et si impérieux son amour pour la belle Ygerne que le roi Uter tomba malade. Vint alors à lui messire Ulfin, noble chevalier, qui demanda au roi les causes de sa maladie. « je vais te les donner, dit le roi. Si je suis malade, c’est de colère, et c’est l’amour que je porte à la belle Ygerne qui m’empêche de guérir. – Eh bien, repartit messire Ulfin, je vais quérir Merlin. Il y apportera remède et votre coeur sera content. »

C’est ainsi qu ‘ Ulfin partit, et d’aventure il rencontra Merlin sous l’accoutrement d’un gueux. Merlin demanda à Ulfin qui il cherchait. « Ce n’est pas ton affaire, lui fut-il répondu. – Eh bien, dit Merlin, je sais qui tu cherches, car tu cherches Merlin. Donc ne cherche pas plus longtemps, car je suis cet homme-là. Si le roi Uter veut bien m’en récompenser et s’il peut s’engager à satisfaire mon désir, il en tirera plus d’honneur et de profit que moi, car je ferai en sorte qu’il obtienne tout ce qu’il souhaite. -je m’engage, repartit Ulfin, à ce que, dans la limite du raisonnable, ton désir soit satisfait. – Eh bien, dit Merlin, le sien sera exaucé et comblé. Poursuis donc ton chemin. J’aurai tôt fait de te rejoindre. »

 
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L’univers féminin dans « le conte du Graal »

Amour courtoisLa quête du Graal est portée symboliquement par des hommes, mais la place du féminin est essentielle. On compte pas moins d’une quarantaine de personnages féminins dans le roman de Chrétien  de Troyes ( Perceval ..) Chevalier dame

Elles sont des jeunes filles qui portent assistance ou incitent le héros à l’action, d’autres inspirent des sentiments amoureux, les mères suscitent affection et respect. Elles sont le féminin agressé, la beauté incarnée ( Blanchefleur ) ou la laideur repoussante ( la demoiselle à la mule fauve ). Ce sont des femmes qui côtoient le sacré ( Graal) ou une société de dames qui occupe le château des Reines …

Galahad et la demoiselle

* Ces personnages sont rarement désignées par leur nom propre : la veuve dame ( la mère de Perceval), l’amie de l’orgueilleux, la jeune fille de la tente, la cousine de Perceval qui porte dans ses bras la tête décapitée de son ami, la jeune fille que Keu a giflée et désignée comme la demoiselle qui a ri.

La courtoisie met le chevalier au service des dames, elles incarnent la faiblesse, la beauté, l’amour … La chevalerie contribue au malheur des dames, et le chevalier est incité à se détourner du combat inutile et à évoluer … Perceval, lui-même, devient peu à peu courtois. La compassion peut conduire à l’amour : les pleurs de Blanchefleur émeuvent Perceval qui eut pour la première fois un mouvement de courtoisie. Devant les taches rouges de sang, Perceval pense à distance à son amie : c’est le propre de la fin’amor : soumission à l’image de sa dame.

** Les femmes chez Chrétien de Troyes, sont détentrices d’un savoir que n’ont pas les hommes.

La mère de Perceval lui enseigne ses origines, ( et les bonnes manières ).

chevaliers lancelot et dame

La cousine de Perceval connaît l’existence du Roi Pêcheur, elle sait quelles questions il fallait poser et quelles auraient été les conséquences. Elle connaît aussi le « péché » de son cousin. C’est aussi en sa présence que Perceval découvre son nom… !

La demoiselle à la mule fauve, sortie d’on ne sait où, vient à la cour pour donner des informations : tristan iseultelle condamne Perceval au nom de ce qu’elle sait et prophétise les conséquences ; c’est elle enfin qui renseigne les chevaliers de la Table ronde sur les différentes épreuves dans lesquelles ils pourraient s’illustrer.

Les Reines se révèleront aussi détentrices de connaissances qui échappent aux mortels.

Dans l’univers de Chrétien, les femmes assurent toute la part irrationnelle de la connaissance.

Sources: Grands modèles littéraires de Catherine Durvye ( ellipses )

Le conte du Graal, mythe et christianisation.


Le conte du Graal, comme roman mythique ?

 * Roman initiatique : Le conte est l'itinéraire de Perceval : il accumule les bourdes par son ignorance, oublie Dieu pendant cinq ans et fait montre d’un manque de courtoisie à toute épreuve, avant de renoncer à la gloire mondaine pour embrasser la cause du Graal. Il gagne l’autonomie de la pensée et du langage, et, en se libérant des schémas figés et étroits que lui avait inculqués sa mère, franchit le passage de l’adolescence à l’âge adulte.

On peut aller plus loin : en reconnaissant toujours la même scène qui se répète : de la rencontre initiale avec les chevaliers jusqu’à la scène du graal, en passant par la rencontre de Blanchefleur et les gouttes de sang sur la neige… C'est à dire la rencontre avec l'autre, que ce soit par un visage humain, ou une forme abstraite… Cette rencontre avec l’Autre, qu’il soit humain, merveilleux ou divin, révèle à Perceval l’être, le mystère …

Dès lors, si le roman de Chrétien de Troyes est une réflexion sur l’impossible rencontre avec l’Autre, si Perceval n’est plus un chevalier particulier mais un individu qui vaut pour tout le genre humain, s’il touche à une activité humaine fondamentale et significative investie d’une valeur d’exemplarité, alors il a bien un caractère mythique

Le souvenir trop lointain du mythe primitif donne naissance à un mythe nouveau, car cette idéologie est peut-être chrétienne, mais elle est, plus sûrement, le support de quelque mystère dont on a perdu la trace et la signification aujourd’hui. Mais peu importe, finalement, que cette signification ait été oubliée, puisque c’est justement dans cet oubli du sens que se construit aujourd’hui la dimension mythique du Conte du graal.

La christianisation contre le mythe ?

La question est de savoir si les romans du graal gardent un aspect mythique lorsqu’ils deviennent chrétiens ?
Si ce qui donne au roman de Chrétien de Troyes son caractère mythique, c’est sa capacité à laisser la signifiance du graal ouverte, vide ou en devenir, en gardant possible l’interprétation par le non-sens ou par une forme de présence absolue du rien – néant ou chose absolue, altérité irréductible. Alors, c'est précisément dans cette béance que vont s’engouffrer les successeurs de Chrétien de Troyes, et la christianisation, en réduisant le sens du graal en un sens unique… récit qui devient une sorte d'hagiographie d'une relique qui remonte à Joseph d’Arimatie …

 Plutôt que de ramener à un temps mythique où hommes, fées, géants et autres créatures féériques cohabitaient, peut-on sans perdre le mythe, renvoyer à l'an zéro : naissance du Christ et début d'une histoire… ? Ou, s'agit-il de la naissance d'un nouveau mythe : celui de la chevalerie : le mythe se serait déplacé du graal à la chevalerie, de l'initiation d'un jeune homme à quelque mystère, à la justification chrétienne de la chevalerie … ?

Illustration: Le poème épique allemand : Parsifal, est composé de 1205 à 1215 par Wolfram d'Esehenbach –>

Pour certains : Mythe et christianisation semblent présenter une incompatibilité fondamentale ; ils sont « adversaires » [Brunel 1988, p.10] : le premier est implicite, appuyé sur un en-deçà du récit et de la raison, la seconde est portée par un discours construit, rationnel et conscient.

Sources : Catherine Nicolas maître de conf. Montpellier

Thomas Malory

Malory Winchester ManuscritPour le monde anglo-saxon, la saga arthurienne est ce qu'elle est grâce à Thomas Malory (1405-1471). C'est encore aujourd'hui la référence incontournable : Alfred Tennyson (1809-1892), T.H. White (1906-1964) qui reprend la légende pour en faire un texte plaisant, chevaleresque, iconoclaste et foisonnant qui inspirera Walt Disney, John Boorman ( le film Excalibur ), se sont tous inspirés prioritairement de sa version de la matière de Bretagne.

Sa grande fresque arthurienne est achevée en 1470 : la neuvième année du règne d'Edouard IV( 1442-1483) ( en France Louis XI (1423-1483)).

img Morte Arthur Sir Lancelot et la sorcière Hellawes - Aubrey Beardsley
Morte d'Arthur – Illustrator Aubrey Beardsley Sir Lancelot et la sorcière Hellawes – Aubrey Beardsley

On ne connait pas bien la biographie de Thomas Malory. Il a été soldat ( chevalier) et a combattu avec Richard Beauchamp, comte de Warwick, à Calais. Il aurait été 'lancastrien' pendant la Guerre des Deux-Roses… Il se pourrait aussi qu'il ait été prêtre… Il aurait été anobli en 1142 et élu au Parlement. Dans les années 1450, il aurait été accusé de viol, meurtre, vol et braconnage mais il est possible que ces faits ne soient que des calomnies. Evadé à plusieurs reprises… Il aurait écrit son roman pendant qu’il était emprisonné à Londres ( 1470), mais son œuvre n’a pu être publiée qu’après sa mort, en 1485, sous le titre :  The Morte D'Arthur .


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The Lady of the Lake Telleth Arthur of the Sword Excalibur - Aubrey
 

Arthur-and-the-strange-mantle – 

Aubrey Beardsley
The Lady of the Lake Telleth Arthur of the Sword Excalibur – Aubrey Beardsley

"Le Morte Darthur" a été écrit en anglais et se compose de huit contes en 507 chapitres de 21 livres.

Son texte comprend beaucoup de mots français, dont le titre… L'auteur s'est inspire des récits réunis dans « La Vulgate » datant des années 1230-1240… A la différence de ses prédécesseurs, au lieu de développer, Malory résume, élague… Sa version est cohérente et très aboutie.

Frise Morte d'Arthur

Le Graal – 3/3 – mythe et christianisation

 <– Joseph d'Arimathie et ses compagnons emportant le Graal de Palestine, détail du manuscrit (1220-1230) conservé à la bibliothèque de Rennes

Le Graal de Chrétien de Troyes (1) est un objet mystérieux et énigmatique dont il ne dévoile ni les origines ni le contenu. Il n’est pas le Saint Graal de Robert de Boron, explicitement lié à l’histoire du Christ par l’intermédiaire de Joseph d’Arimathie. Chrétien de Troyes se contente, selon le prologue, d’arrimer, de mettre en vers, le livre du Graal que lui a donné Philippe de Flandres et, plus sûrement, il donne une forme poétique à un récit oral qu’on pourrait qualifier de mythe originel. Il doit aussi beaucoup à des récits arthuriens plus populaires, proches du conte de fées (comme les lais de Marie de France), élaborés par des jongleurs continentaux (notamment armoricains) au contact de leurs confrères de Grande-Bretagne (surtout gallois) depuis la conquête de 1066..

Illustration of Percival Finding Holy GrailC’est dire que les mythes celtiques ont subi, pour arriver jusqu’à lui, une double transformation :
1) d’abord de mythes en légendes et en contes (en Grande-Bretagne après quelques huit siècles de christianisation, 
2) ensuite de légendes et de contes en récit déjà littéraires (surtout anglo-normands).

 
Nous pouvons reconnaître – dans la série de ces textes – avoir à faire dans un mythe en évolution, et alors de parler de christianisation d'un mythe.

Le graal est-il mythique chez Chrétien de Troyes ? Si oui, reste-t-il mythique lorsqu’il devient chrétien ?

Qu'est ce que le Graal ?

L'écriture du Conte du Graal, est bien une création sur le plan imaginaire, et imaginer un mythe moderne, c'est transformer un « mythe vivant » en récit littéraire.

Le graal n'est pas chrétien pour autant … Il y a christianisation, par exemple d'une corne d'abondance ( mythologie celtique ) en coupe destinée à recevoir une hostie pour le roi pêcheur. Chrétien de Troyes ne nous renseigne pas, et Perceval ne pose pas la question attendue …
Ainsi le Graal porte divers possibles : le chaudron rempli de sang du dieu Lugg, la coupe d'or des jeunes filles des puits, le calice qui a reçu le sang du Christ …

Sources : Catherine Nicolas maître de conf. Montpellier

– Personnellement, je peux actualiser la question posée par Chrétien de Troyes, par celle-ci: y a t-il place chez l'humain à un "vide" que le mystère seul peut remplir … ?

 

(1)  Je rappelle que Chrétien de Troyes (1135-1183) , est un clerc, un copiste, adaptateur de textes. Il écrit sur commande, ainsi pour Marie de Champagne ( 1128-1190) au service de laquelle il reste de 1160 à 1185. Le Conte du Graal est dédié à Philippe d’Alsace ( 1143-1191) ( prétendant éconduit de Marie de Champagne.. ). Chrétien écrit ce roman entre 1182 et 1190, et meurt avant de l’avoir terminé.